La trinité des crinquées

Anne-Marie Desbiens · Chapitre 27 sur 58

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La trinité des crinquées

Chapitre 7

 

Ayant épuisé leurs ovaires, elles ont épuisé leur utilité en tant qu’être

humain.

DAVID REUBEN

 

Lunch & Learn

 

(DISGRÂCE DU JOUR : apparition d’une énième tache brune – aussi appelée

tache de vieillesse – en plein dans le front, question de ne pas la rater.)

 

Aussi disciplinée qu’un moine franciscain un jour de carême, Reine avait travaillé chaque matin à son PowerPoint en vue du Lunch & Learn. « C’est

le dernier, m’entends-tu, Jean-Marc ? À partir de tout de suite, je me concentre sur BIG Pharma. Tu demanderas à notre beau Brummel Karl-

Claudel de justifier son salaire. Il est bon là-dedans, le brassage de bouette… »

Vingt-deux diapositives au contenu solidement étayé, agrémentées de visuels accrocheurs et humoristiques visant à faire avaler la pilule, les

Chéries ayant un très faible niveau d’endurance lorsqu’il s’agissait de contenu solidement étayé. Sur le point de commencer, Reine sentit la

bouffée de chaleur monter. Une onde qui la traversa des chevilles au crâne, le souffle brûlant de la gueule ouverte d’un four industriel ou un avant-goût de four crématoire où elle irait faire rôtir ses restes humains.

Elle eut une pensée compatissante pour Jeanne d’Arc, pour les sorcières menées au bûcher par l’Inquisition espagnole, pour toutes les dindes de

l’Action de grâce dont elle avait apprécié la chair croustillante. Après le feu, l’eau pissa derrière ses genoux, au creux de ses coudes, dégoulinant

dans sa craque de fesses, dans son décolleté, inondant tout le cuir chevelu… En dix secondes, la femme élégante bien coiffée et bien maquillée avait

disparu.

Le cheveu mouillé, le corps tout trempe, deux taches foncées sous les

aisselles qui dégageaient une odeur aigre et forte (tout comme l’odeur aigre et forte qui s’était dégagée de son sexe le matin même, une odeur bien

différente, une odeur de marais, mais semblable dans son intensité), la face cramoisie… Bon, elle allait encore avoir l’air de sortir d’un cours de devil

spinning niveau expert donné par une Josée Lavigueur sur les amphétamines.

Elle fit un geste à Vanessa, qui comprit tout de suite de quoi il retournait et s’enfuit vers les salles de bain les plus éloignées, celles du couloir au

sous-sol. Elle se nettoya avec le savon industriel, se rinça avec le papier brun rêche, se sécha au séchoir à mains, Dieu merci, ce n’était pas un

Dyson si puissant qu’il vous décollait la peau sur les os, non, c’était un vieux modèle de type sèche-cheveux que l’on trouve dans les piscines de la

Ville, dont l’embout peut se déplacer de façon à diriger l’air chaud tiède sur les aisselles.

De retour dans la salle de réunion de l’agence, elle lança le diaporama. Dès la première diapositive affichant le thème de la présentation :

Personas/personnages dans le storytelling, les regards se mirent à papillonner, les petits culs sur les chaises à bouger.

Storytelling : technique commerciale qui consiste à raconter une histoire, à ajouter

une dimension fictive et rassurante à l’argumentation de vente. Au lieu d’essayer de

vous vendre une gogosse, on vous parle de valeurs. Pensons aux pubs de John

Lewis avant Noël ou de Budweiser durant le Super Bowl.

Persona : un personnage imaginaire représentant un groupe ou un segment cible

dans le cadre du développement d’un nouveau produit ou service. Généralement

doté d’un prénom et de caractéristiques sociales et psychologiques. Dans l’ancien

temps, on disait la clientèle cible. Ex. : Sylvie, 44 ans, aime moyennement son travail,

mère de deux enfants fatigants, anxieuse et à boutte, prie à deux genoux pour

trouver toutes ses bébelles à un seul endroit, ce qui lui éviterait de faire trois

épiceries, deux quincailleries, le magasin à une piasse et la pharmacie, tout ça avant

le cours de danse du p’tit pis la pratique de soccer de la p’tite.

 

Entre les effluves de pizza et de poisson – les Chéries refusaient de

manger de la nourriture usinée au profit de filets d’oméga-3 qu’elles faisaient rissoler dans une poêle en fonte enduite d’huile de coco

biologique, déposés artistiquement sur des feuilles de kale préalablement bien massées afin d’en extirper les relents d’acrimonie et d’âcreté, les

laissant lisses et douces telle une peau de fesse de nourrisson pour un repas équilibré, sain, nutritif et, oh, Chérie, aussi réussi que le rose de ton teint

pétant de santé au naturel –, Reine fit sa présentation avec tout ce qu’il lui restait de grâce vu que les trois quarts de son énergie, après avoir épongé les

sueurs froides à la suite des bouffées de chaleur, avaient servi à étouffer son exaspération galopante.

L’heure impartie étant presque terminée, ne restaient que les quelques minutes réservées à la période de questions. Sans surprise, les trois ou

quatre mains qui se levèrent appartenaient aux stratèges et aux plus allumés des membres du Service à la clientèle Groupe-Conseil, toujours les mêmes,

les quelques happy few qui échappaient au mépris de Reine. Cette « période de questions/ commentaires » acheva de gruger les derniers lambeaux de sa

patience déjà passablement effilochée.

Ces termes à gogo qu’il lui fallait employer pour se faire comprendre afin de combler le fossé intergénérationnel la limaient un peu plus chaque

jour. Le storytelling ? Tout bonnement de l’écriture. L’arc narratif – non, mais fallait-il être pompeux, quand même ! –, une bonne vieille structure de

texte. Les personas, dont elle venait de parler pendant quarante-huit minutes, n’étaient que la description de la clientèle qui allait acheter les

cossins que leurs clients vendaient. Toute cette enflure du langage publicitaire la faisait tellement suer ! Pour soulager l’irritation qui grignotait

les terminaisons de son système nerveux, elle conclut sa présentation tandis que les participants se levaient.

— Les personas, c’est un OUTIL utile dans la planification d’une proposition d’affaires. Mais en dehors de ça, je trouve ça réducteur. Vous

devriez vous intéresser davantage aux besoins des gens qu’à leur catégorisation. Quand on établit des personas, on met les gens dans des

cases, et ça, ça commence à ressembler à du racisme, du sexisme. On va se le dire, au cours des vingt dernières années, la pub a complètement raté la

cible au chapitre de l’intégration des auditoires hors norme…

Jean-Marc la fixait du regard, et ce n’étaient pas des étoiles qui brillaient

dans ses yeux. Plutôt le reflet de balles de .22 long rifle.

— Ouch !

Elle eut un geste d’impuissance de type émoji d’une femme qui lève les épaules et les mains.

— On vit maintenant dans un monde où les personas prennent le dessus sur tout, voyez le monde de Facebook, Instagram, TikTok. Dans les années

2000, tous les marketeurs ont voulu détourner l’argent investi dans les médias traditionnels vers les médias sociaux. Mais là, on se demande si

c’est pas allé trop loin. On se retrouve dans un système gouverné par quatre, cinq milliardaires à la tête des grands réseaux de communication.

Son petit laïus avait stoppé net l’exode des participants vers leur bureau, une réunion, un brainstorming. Alors que Reine reprenait la parole – des propos qui affluaient spontanément dans son esprit, elle les découvrait en même temps que son auditoire captif –, elle sentit ronronner son petit

moteur interne, celui-là même qui l’avait fait avancer passionnément dans ce métier, qui l’avait fait carburer à fond durant les nuits où l’équipe devait

« faire charrette », c’est-à-dire enfiler les lignes punchées au rythme des lignes de coke, travailler jusqu’à la dernière seconde pour sortir le maudit

concept qui allait leur faire remporter l’appel d’offres.

Ce qui l’avait soûlée de puissance dans ses jeunes années de publicitaire

arrogante auréolée de succès s’était mué en poison et lui revirait les sangs, à présent, comme à peu près tous les éléments de sa vie, fluides ou solides.

L’alchimie de ses hormones en folie transformait tout en merde insignifiante. Elle continua de cracher son venin avec la rancœur que

mettait Vladimir à cracher ses boules de poil.

— Les réseaux sociaux formatent nos cerveaux, nos façons de penser et

non, ce n’est pas une théorie fumeuse de conspirationniste parano. La technologie a réussi à catégoriser les gens, les algorithmes servent à ça : à

nous identifier par des caractéristiques, des habitudes, des préférences. Quand on pense que la raison d’être du Web, au départ, c’était de favoriser

le transfert d’informations… C’est fou, hein, de voir comment un outil conçu pour faciliter l’échange sert aujourd’hui à compartimenter les gens, à

dresser des barrières entre eux.

Devant les jeunes visages levés vers elle, Reine eut l’impression d’être

une vieille pythie maudite hagarde et échevelée sortie tout droit d’une tragédie grecque sans rapport. Mais ils l’écoutaient. Même les Chéries

arboraient un petit quelque chose qui ressemblait à de l’entendement étalé sur leurs traits lisses qu’aucun froncement de sourcil n’arrivait à rider.

L’une d’entre elles (Noémy ou Naomie ou Zoélie ?) osa même un début d’intervention :

— Il ne faut quand même pas charrier et prédire l’échec de tout un système…

Reine se tourna vers Noémy (ou Naomie ou Zoélie ?) qui la fixait de ses pupilles dilatées, le regard éperdu d’un Bambi sur l’ecstasy.

— Si la tendance se maintient, Internet ne sera plus que ça : des réseaux contrôlés par des milliardaires. L’outil qu’on a conçu dans les années 2000

va être mis en échec – oui, oui, échec, je sais que vous haguissez ce mot, mais c’est ça pareil – et sera remplacé par un système formaté basé sur les

personas, justement, que vous aimez tellement intégrer dans vos présentations.

Libérée de la tâche fastidieuse de ce Lunch & Learn, et terrassée par le regard outrageusement outré de Jean-Marc, Reine conclut sur un ton plus

léger, étonnée de la profondeur abyssale de son écœurantite.

— Je suis heureuse d’être teeeeellement plus âgée que vous autres. Je

vivrai pas ça. Vous voyez qu’il y a quand même des avantages à vieillir (gang de p’tits morveux).

 

#Crinquée

Vieille frue qui échoue, et fière de l’être

 

Fermez les écoutilles, placez vos mains sur vos oreilles et chantonnez à tue-tête « la, la, la, la, la, la, la ». Pour. Ne. Pas. Entendre. Ce mot, qui fait partie du lexique maudit à proscrire, ce mot, honni soit qui le prononce ! On le connaît tous très bien, on le côtoie au quotidien et pourtant, il inspire la terreur. Un mot tellement puissant que certains d’entre nous préfèrent même ne rien faire afin de l’éviter.

ÉCHEC

On a tellement une relation phobique avec l’échec qu’on fige, incapable de surmonter

cette peur viscérale. À l’image d’un arachnophobe qui se pétrifie à la seule idée de tomber sur une veuve noire, on pogne en pain à la seule idée d’échouer. Échouer, quelle catastrophe épouvantable ! Quelle risée, une véritable loque humaine, minable !

Je vois d’ici une trâlée de personnes se mettre debout et scander à l’unisson : l’échec-

ça-n’existe-pas ! Arke ! Caca ! Pas le droit !

 

« Il n’y a que des apprentissages/des leçons/des possibilités d’amélioration !

Les échecs servent de répétitions au succès !

Je fais de la visualisation sur la réussite !

Je lance dans l’Univers ce que je veux récolter !

Je crois en moi, je mérite le succès ! »