La trinité des crinquées

Anne-Marie Desbiens · Chapitre 54 sur 58

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La trinité des crinquées

Chapitre 17

 

Un ministère de la Condition féminine ?

Et pourquoi pas un secrétariat du Tricot ?

CHARLES DE GAULLE

 

La semaine d’Adèle

 

— C’est Mirabelle qui a le nez fourré partout. Moi, je m’en fous ! Si tu veux savoir tant que ça comment ça va, I guess t’avais juste à pas partir !

Pis essaye pas de me faire parler en mal de dad. J’haïs tellement ça être split en deux de même… C’est de ta faute !

— Claque pas la porte, on est pas chez…

SLAM. Les murs vibraient encore deux minutes après la sortie

fracassante d’Adèle, qui avait laissé déposé jeté crissé ses nombreux sacs à moitié faits dans l’entrée. Une fois ses effets personnels déposés jetés

crissés chez Reine, elle était repartie dare-dare chez une de ses best. Au moins, elle a son sac à dos, ça veut dire qu’elle va faire ses travaux et

étudier. Trois semaines sans vraiment parler à son aînée… Viviane avait espéré des retrouvailles un peu plus douces.

Elle n’avait pas eu l’autorisation de la serrer contre elle – Adèle s’était raidie à son approche. Elles n’avaient pas échangé plus de deux phrases : « Comment ça va à la maison ? Comment se débrouille ton père ? » que l’adolescente avait sauté un plomb. Encore une fois, elle n’avait pas eu le

tour ou sa fille avait pris tout de travers, elle ne savait plus où commençait la responsabilité de l’une et où finissait celle de l’autre.

Par réflexe, elle empoigna les sacs de sa fille et les monta à l’étage dans la chambre qu’Elsa occupait. « Y faut que je parle à Daniel du

comportement d’Adèle. C’est inacceptable, inadmissible… » Elle s’interrompit, entendit la voix de Florian la taquiner en l’imitant :

« Inaaaaac-ceptaaaaable, inaaaaadmissiiiiiible. » Ses enfants. Ses maudits enfants qui lui manquaient au point où elle en avait des points aux côtés. Et

Daniel… La dernière semaine de son break entamée, qu’avait-elle à lui dire ? Viviane s’étonna que son cheminement ne l’ait pas amenée plus loin.

Parce que dans les livres, dans les magazines, dans les blogues dédiés au développement personnel, les madames y voyaient toujours plus clair après

quelques jours en retrait de leur vie. Elles avaient fait le point, elles avaient compris des choses essentielles sur elles-mêmes. Elles avaient retrouvé leur

mission de vie, laissé émerger leur plein potentiel. Elles repartaient sur un nouveau chemin à écrire, ressourcées, reconnectées à leur dimension

divine. Pourquoi, elle, ne voyait-elle encore et toujours qu’une nappe de brouillard froid, que sa petite personne en colère et pleine de culpabilité

rentrée ?

Elle n’avait pas médité, elle avait parlé et bu jusque tard en soirée.

Elle n’avait pas fait une immersion en nature, elle avait couru un peu avec Elsa au parc Jarry et mangé beaucoup de crème glacée sur la terrasse

avec Reine.

Elle n’avait pas fait de Kundalini yoga purification et alignement, elle

avait fait du magasinage, et pas chez H&M, Uniqlo ou Winners, non madame ! Au Centre Rockland $$$$.

Elle n’avait pas fait de journal créatif, elle avait monté un atelier sur la ménopause avec Reine et monté un plan de naissance avec Elsa.

Son téléphone la tira de sa réflexion, la ramenant au maudit moment présent pas très glorieux : mêlée, écrasée sur le lit d’appoint de sa fille,

découragée. Le moment présent, pensa-t-elle, c’est tellement surfait… Overrated ! Par un sens de l’à-propos déconcertant, son téléphone afficha le

nom de Daniel. Sans lui laisser le temps de parler, Viviane enchaîna les réponses probables à ses questions probables.

— Oui. Non. Peut-être.

— Viv ?

— Aucune de ces réponses ?

— Euh, Viviane ?

— Arrête de répéter mon nom, Daniel, c’est juste que je suis mêlée. Je saurais pas quoi répondre à aucune des questions que tu pourrais me poser.

— Mêlée ? À quel sujet ? Écoute, je voulais juste confirmer qu’Adèle…

— … est toujours une petite crisse ? Je te le confirme. D’après elle, tout

est de ma faute. Veux-tu bien me dire ce que tu mets dans leur bouffe pour que nos enfants te voient comme la victime dans l’histoire, et moi, le

bourreau ? Je leur ai expliqué, pourtant. Je leur ai dit que…

— Tu m’en veux encore, c’est ça ? À ce point-là ? Je suis revenu, Viv. Je

suis chez nous. Je m’occupe de notre maison. Pas comme tu le ferais, sans doute, mais Je. Fais. Les. Choses. C’est pas ça que tu voulais ? Me mettre le

nez dedans ? Me ramener sur le droit chemin ?

Un silence, mais pas lourd, un silence confortable s’installa.

— Oui. Non. Peut-être.

Daniel émit un son. Un rire ? Un grognement ? Viviane n’aurait su dire.

Elle savoura encore un peu le silence. SILENCE. Pas de trace des Trois Furies. Athéna l’avait désertée. La boxeuse de l’Empire mongol aussi. Pas

de flèche en vue ni de monture d’Amazone. Pas de Walkyries ni chiens de la mort. Elle sut alors que la Grande Colère, la Grande Vengeance étaient

parties. Dissoutes. Évanouies. Elle sut aussi qu’elle était désormais prête à mener des batailles quand il le faudrait. Que la gentille, douce, bienveillante Viviane ne saurait survivre que si elle était soutenue par la Viviane aigrie, hargneuse, combative, en beau joual vert. C’était ÇA, son maudit chemin de