La trinité des crinquées

Anne-Marie Desbiens · Chapitre 17 sur 58

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La trinité des crinquées

Chapitre 4

 

Quand on commence à discuter avec une femme, on est perdu.

ANDRÉ GIDE

 

Mère… de !

 

Les mains appuyées sur le rebord du lavabo, Viviane prenait de longues inspirations, visualisant un nuage de bien-être l’envahir à chaque

expiration : cette enfant allait la rendre définitivement folle. Mais quel mauvais esprit avait bien pu s’emparer de sa délicieuse fillette et la

transformer en petite crisse ? L’odieuse adolescente venait pour la énième fois de l’affronter. Depuis les malencontreuses paroles prononcées à

l’endroit d’Elsa, Adèle semblait lui en vouloir encore plus, comme si c’était possible, et multipliait les occasions de la confronter.

Un quelconque règlement de la maisonnée, un devoir bâclé, une permission refusée, jusqu’au choix du menu devenaient un champ de

bataille miné sur lequel mère et fille s’engageaient dans une lutte sans merci. Daniel avait beau lui dire qu’Adèle aiguisait ses griffes sur son cœur,

qu’au fond, elle la malmenait parce qu’elle l’aimait, qu’elle ne faisait que s’opposer à sa mère pour mieux forger sa propre identité, Viviane n’en

pouvait plus de tenir tête à sa petite furie.

Son mari faisait certes preuve de sagesse, mais peut-être chanterait-il un couplet différent s’il avait à faire face quotidiennement aux tempêtes que sa

fille déchaînait telle une déesse furieuse envoyant son lot de cataclysmes à une humanité à boutte. Chaque affrontement laissait Viviane un peu plus

cassée, un peu moins sûre de ses capacités parentales. Sa patience s’effritait à chaque coup de cornes de sa fille ; voilà pourquoi elle en était venue à

perdre son calme légendaire avec une rapidité qui la confondait elle-même.

En se regardant dans le miroir, elle crut reconnaître sa sœur aînée qui

traînait sa dépression comme on tire un chien en laisse : yeux ternes, paupières tombantes, cernes mauves, teint gris, traits émaciés. Où était

passée la belle d’Ivory au sourire lumineux et aux yeux pétillants ? Même ses taches de rousseur, que son mari qualifiait d’armes de séduction

massive, semblaient avoir pâli jusqu’à l’insignifiance… Fatiguée, elle se dit qu’elle devrait peut-être déclarer forfait et laisser Adèle agir à sa guise.

Concluant qu’elle ne pouvait aller donner son cours du matin avec cette tête d’enterrement, Viviane appliqua un peu de fond de teint, une touche de

mascara et un gloss rosé, ce qui ajouta immédiatement de l’éclat à sa mine de déterrée. Elle qui prônait le sain équilibre, la voilà qui nageait en pleine

instabilité. Comme faire un manège de La Ronde sur l’acide. Si seulement elle n’était pas tout le temps si fatiguée, la tête partout à la fois.

Professionnellement, la cote était bonne. À sa grande joie, le studio commençait à rouler de lui-même, sa clientèle se bâtissait tranquillement,

mais sûrement et les abonnements allaient sans cesse croissant. Contrairement à ses prévisions, l’été s’avérait une excellente période : les

gens avaient plus de temps et le taux de fréquentation n’avait jamais été aussi bon. Mais ça n’irait pas tout seul, elle savait que les six premiers mois

étaient cruciaux, et il était hors de question qu’elle relâche sa gestion ne serait-ce que d’un poil, elle avait investi trop d’efforts.

Mais comment répondre aux besoins de son entreprise, et Dieu sait s’ils étaient multiples, tout en répondant adéquatement aux besoins des enfants qui la réclamaient tout autant ? Florian, qui avait toujours été sportif, trouvait son bonheur dans les camps de natation, de soccer, de tennis, de

vélo. Plus récemment, il s’était fait un nouvel ami, Simon, chez qui il passait pas mal de temps. Mirabelle, dont la curiosité intellectuelle n’avait

aucune limite connue, courait d’un camp de science aux activités de botanique et d’astronomie avec un zèle égal. Elle était abonnée à toutes les

activités que pouvait inventer Espace pour la vie du Quartier Olympique de Montréal : des abeilles à la flore laurentienne, de la vie reproductive des

pingouins à l’explosion des étoiles naines.

Ses enfants avaient beau se suffire en grande partie à eux-mêmes, ils

avaient tout de même besoin d’elle. Quant à son aînée, qui lui donnait tant de fil à retordre, son artiste au tempérament hypersensible, fougueux et

rebelle, Viviane voyait bien à quel point elle demandait son attention en ce moment, même si la principale intéressée clamait haut et fort qu’elle

savait ! qu’elle pouvait ! qu’elle voulait ! Les cris de sa fille, frais du matin, claquèrent de nouveau à ses oreilles : « Come on, mom  ! C’est juste des

cheveux ! Pis c’est l’été, c’est censé être full chill ! Tu me trustes pas ! »

Au moment où l’adolescente tirait fort sur son licou, il n’était pas temps

de baisser sa vigilance. Elle est comme l’eau d’une rivière, se dit Viviane. Impétueuse et vive. Je veux pas influencer son cours, je veux juste être

comme les berges qui encadrent le courant… Attendrie, elle se remémora les vers du texte de Khalil Gibran, ce long poème qu’elle avait récité

solennellement à la naissance de chacun de ses enfants devant amis et membres de la famille réunis :

 

Vos enfants ne sont pas vos enfants.

Ils sont les fils et les filles de l’appel de la Vie à elle-même,

ils viennent à travers vous, mais non de vous.

Et bien qu’ils soient avec vous, ils ne vous appartiennent pas […]