La trinité des crinquées

Anne-Marie Desbiens · Chapitre 12 sur 58

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La trinité des crinquées

Animée

 

(DISGRÂCE DU JOUR : cou de dinde sauvage dû au relâchement cutané, flétrissement, affaissement, perte d’élasticité et de tonus.)

 

« Qu’est-ce qui vous anime ? Qu’est-ce qui vous motive à vous lever, le

matin ? » Les questions de Viviane résonnaient encore aux oreilles de Reine. Qu’est-ce qui m’anime ? se demanda-t-elle en retournant le mot

« anime » en tous sens. Parce qu’elle était tellement attachée aux mots, elle recherchait toujours leur sens exact, s’ouvrait aux images qu’ils faisaient

naître pour savourer pleinement leur signification. « Animer » comme on dit d’un être, contrairement à un objet inanimé, « donner l’impulsion à, diriger,

pousser à agir ». Satisfaite, elle se blottit encore plus confortablement dans son siège de prédilection, un adorable fauteuil crapaud en velours vert

capitonné qui, depuis le temps, épousait ses formes mieux que le feraient les mains d’un amant.

Son travail à l’agence de pub où elle se rendait chaque matin depuis bientôt vingt-cinq ans, au sein de laquelle elle occupait désormais une

fonction de direction, l’animait-il ? Elle aimait gouverner sur sa petite cour – comme aimait à la taquiner Jean-Marc, ancien amant, vieux

complice et président de l’agence –, constituée d’une équipe de jeunes et moins jeunes concepteurs, rédacteurs, réviseurs, traducteurs, correcteurs.

Ses langagiers qu’elle guidait, félicitait et semonçait parfois pour leurs sempiternelles récriminations qu’elle prenait toujours au sérieux.

L’indignation est un moteur puissant.

D’une certaine façon, Reine les aimait plus que bien des hommes avec qui elle avait partagé sa vie parce qu’elle leur était fidèle, dévouée, qu’elle

partageait depuis des années leurs victoires comme leurs échecs, leurs batailles, leurs espoirs et leurs déceptions. Oui, son travail donnait un

fondement à sa vie, lui indiquait la direction à suivre jour après jour.

Bien sûr, il y avait des irritations mineures, mais quelle situation

professionnelle n’en a pas ? Et les désagréments majeurs comme les Chéries, surnom qu’elle donnait en secret à ces jeunes femmes qui

composaient l’équipe du service à la clientèle – et non « Groupe-Conseil » – comme la reprenait toujours la très irritante Diane, associée-

directrice dudit service à la clientèle.

Certaines d’entre elles faisaient leurs preuves, mais la plupart

s’affairaient, portable sous le bras et tisane à la main, autour du bureau de l’une ou de l’autre en se jetant des ma chérie par la tête à longueur de

journée. « On va luncher, ma chérie ? Ma chérie, t’es trop belle. Non, toi, ma chérie. Je t’attends pour la réunion, ma chérie ! Une infusion de

coquelicots, ma chérie ? Trop trop fine, ma chérie. »

Les Laura, Clara, Stéphanie, Émilie, Daphnée, Danaé, Noémie, Zoélie,

Rebecca, Jessica s’effaçaient pour devenir une masse compacte aux cheveux longs vagués de style Ocean Vibes, petits derrières moulés dans

des jeans griffés à trous, petits seins arrogants pointant sous des lainages mousseux ou des chemisiers surdimensionnés couleur pastel, la tête coiffée

d’une tuque de laine la plus laide possible, noire ou préférablement orange fluo ou vert leprechaun.

Et bien sûr, ce cher Karl-Claudel (en réalité, il s’appelait tout simplement Claude), qu’elle côtoyait depuis vingt ans et qui avait l’art de

l’exaspérer au plus haut point. Alors que tant de ses jeunes collègues talentueux avaient peine à faire leur place dans ce monde d’apparence et de

performance, elle se désespérait de voir ce vieux beau, personnification même de l’Imposteur, se camper bien haut sur son ego et pérorer quelque déclaration sortie tout droit du dernier magazine Monocle ou Influencia, paradant fièrement dans ses vêtements trendy, une carte de mode tendance

sur deux pattes à la fine pointe des looks boho-chic-urbain-décontracté.

À croire qu’il ne fréquentait que les raves en compagnie du plus jeune

employé masculin – et mannequin – du service événementiel de l’agence, malgré son statut d’époux et de père. Leurs nuits blanches saupoudrées de

poudre, blanche elle aussi, alimentaient les ragots depuis quelque temps déjà, au grand plaisir de ses détracteurs silencieux dont Reine faisait partie.

Elle se contentait donc, fonction oblige, de rouler des yeux et de grincer des dents.

Ses expressions et tics de langage dignes d’un scénario hipster constamment mis à jour, ses façons de se mêler de tout sans rien connaître,

ses présentations racoleuses qui rassemblaient l’étendue des lieux communs glanés dans les parutions spécialisées en marketing, sa vacuité savamment

mise en scène la mettaient tous les jours au défi de ne pas disjoncter et de lui sauter dessus, au mieux pour le faire taire, au pire pour l’éliminer. Elle

en avait discuté maintes fois avec Jean-Marc, mais celui-ci s’en remettait entièrement à l’animal pour séduire et convaincre les clients, surtout de

sexe féminin.

Reine devait reconnaître que l’associé détestable avait du swag et

maîtrisait l’art du spectacle et de la vente. Dans le fond, un clown de cirque ou un vendeur de chars, se disait-elle, qui a eu la chance d’être à la bonne

place au bon moment, un autre de ces baby-boomers qui a eu toutes les chances sans avoir à rien prouver, pour se retrouver associé à soixante ans

avec golf, voyages, maison principale dans un quartier cossu et résidence secondaire dans une campagne huppée.

L’amour ? Ha ! L’amour l’avait certainement envahie, amusée, séduite, enjôlée, passionnée… Mais l’avait-il animée ? Même l’amour dans sa

forme la plus inconditionnelle, l’amour maternel, ne l’animait plus depuis un bon moment déjà. Son fils Adam étudiait depuis deux ans à Boston et vivait avec son copain, un jeune avocat dévoué aux causes humanitaires. Lorsqu’Adam ne bûchait pas sur sa maîtrise, il traversait la planète en

compagnie de celui qu’il appelait tendrement « mon hubby », espérant sceller sa destinée à celle de son chevalier des causes éperdues. Elle ne le

voyait donc plus que rarement, mais leurs rapports étaient restés chaleureux et ouverts lorsqu’ils se parlaient par écran interposé, ou quand l’un rendait

visite en coup de vent à l’autre.

Reine se sentit tout à coup misérable. Serait-elle pour toujours et à

jamais une courtisane incapable de s’attacher autrement que pour apaiser ses angoisses, remplir son vide intérieur, la distraire et l’amuser au plus fort

des nuits froides de janvier ? Serait-elle irrémédiablement attachée au service d’un groupe de soi-disant créatifs qui ne faisaient au fond que

pondre des concepts et accoucher de phrases accrocheuses ou de textes larmoyants susceptibles d’émouvoir, de séduire, de convaincre dans le seul

but, en fin de compte, de vendre, vendre, vendre, et d’alimenter les rouages de l’offre et la demande ?

Et cette maison trop grande maintenant que ses hommes l’avaient désertée, le père d’Adam en premier, leur fils, puis les chums qu’elle avait

aimés, suivis de la horde d’amants de passage. L’écho des chambres d’amis vides la renvoyait à son manque de vie affective et sociale qui, de maigre,

menaçait de devenir carrément rachitique vu la croissance exponentielle de son besoin de solitude inversement proportionnel à la hausse vertigineuse

de sa température interne, responsable en partie de la crise climatique et du réchauffement de la planète.

Le ventre noué, Reine se leva brusquement et eut le désir pendant un bref instant de lancer sa tasse sur le mur, de tout faire éclabousser, de crier,

de s’enfuir de cet élégant cottage de ville dont les murs, soudainement, l’étouffaient. « Maudite Viviane ! cria-t-elle à Vladimir, le chat qui daigna

ouvrir les yeux, lui jetant un de ses regards insondables. Elle pis ses maudites questions ! »