La trinité des crinquées
Ce qui se passe au camping reste au camping
— Toi non plus, Daniel, tu m’en laisses aucun. Tu m’as demandé comment tu pouvais m’aider ? C’est un début.
— OK, je comprends, Viv, t’as besoin d’un break, là. J’ai rien contre l’idée, c’est juste qu’on peut planifier ? C’est une chose qui se planifie, ça.
Je peux pas me revirer sur un dix cennes !
Le sol tremblait sous le pas déterminé de Viviane à mesure qu’elle
s’approchait, avide de capturer l’adversaire, rapide et agile comme le faucon qui fond sur sa proie.
— Mais oui, tu peux. C’est fou comme on apprend à se débrouiller quand on est mal pris. Je te parle d’expérience, j’ai dû le faire des dizaines
de fois. T’es pas plus fou que moi, t’as des compétences parentales, t’es brillant, t’as tout ce qu’il faut pour y arriver, j’ai confiance en toi. À plus !
— Viviane ! Viv ? VIVIANE !
Mais Viviane n’était plus au bout du fil, trop occupée à se verser une
coupe de bulles qu’elle gardait au frais pour célébrer une occasion. Elle leva son verre à l’échange qui venait de se clore à son avantage. Un corps-à-
corps bref, intense. Et ô combien jouissif pour la guerrière victorieuse !
Ce qui se passe au camping reste au camping
C’est Adèle qui la mit sur la piste. Au matin du troisième jour de camping,
après avoir vomi copieusement son déjeuner dans les fougères à l’orée du petit boisé au fond du terrain, Elsa entendit sa jeune compagne lui crier :
« Holy shit ! Dégueuuuu ! Vomis-tu toujours comme ça tous les matins ? Tu digères pas le camping ou t’es enceinte, cou-donc, come on ! » La remarque
lui fit l’effet d’un coup de madrier en plein front. Elsa, qui craignait la maladie de Lyme, soupçonna tout à coup que sa fatigue, ses inconforts gastriques, ses douleurs musculaires avaient moins de chances de résulter d’une piqûre de tique que du dard de son amant.
Elle se vit comme elle était : un cliché des héroïnes de toutes les comédies romantiques qu’elle se farcissait pour échapper à l’insomnie et à
sa peine, comptant fiévreusement les jours sur le calendrier, puis repassant en accéléré toutes ses séances de baise en se demandant capote ou pas,
fertile ou pas, retrait préventif ou… Oupelaille ! La voilà, la nanoseconde de doute qui s’insinua dans son esprit, rampant tranquillement jusqu’à
exploser en certitude, un gros point noir au centre de son esprit obturant toute autre pensée.
— Arrive, Adèle, on va faire un tour en ville. Rimouski, c’est beau. Et surtout, y a plein de vie, de commerces, de pharmacies !
— Oh my Gawwwwd !
Certaine que sa jeune amie se pâmait à l’idée de son éventuelle
grossesse, Elsa voulut lui faire jurer DE NE PAS DIRE UN MOT À PERSONNE MÊME PAS À TA MÈRE SURTOUT PAS À TA MÈRE
C’EST UN SECRET ENTRE CHUMS DE CAMPING. Au lieu de cela, Adèle joignit les mains en signe de prière :
— Es-tu down pour aller manger un hamburger ? J’ai un craving comme ça se peut pas, han, han, c’est full le fun, notre camping, mais comme on va
en ville…
La pensée du hamburger provoqua un haut-le-cœur qu’Elsa parvint à
refouler, mais elle acquiesça tout de même à la demande d’Adèle, trop heureuse de constater que l’enthousiasme de sa jeune amie ne regardait que
son estomac et pas l’état possible de son utérus.
Après un hamburger frites onctueusement bien gras, un cornet de molle
trempée dans un mélange décadent chocolat-dulce de leche, deux eaux pétillantes, une tisane digestive, trois tests de grossesse achetés dans autant
de pharmacies – en cachette de l’ado pendant que celle-ci se choisissait un fard à paupières et deux rouges à lèvres en guise de souvenirs de voyage –, Elsa fit deux allers-retours aux toilettes pour cause de vessie distendue, mais surtout pour pisser sur le petit bâton en cachette de l’ado qui, pendant
ce temps, se choisissait des magazines dans la deuxième pharmacie et des collations absolument pas santé dans la troisième. Après un total de 267,58
$ en frais de tout genre – une virée à Rimouski aussi chère en dépenses monétaires qu’en dépenses nerveuses –, Elsa tenait entre ses mains trois
petits bâtonnets de plastique affichant le même résultat.
POSITIF
Comme c’est souvent le cas chez les femmes qui ont décidé d’entamer le processus d’adoption, elle se retrouvait enceinte.
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