La trinité des crinquées

Anne-Marie Desbiens · Chapitre 45 sur 58

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La trinité des crinquées

Ce qu’elle dit à Jean-Marc

je veux pas que ma croissance chie (ou pas…). Ça s’est souvent vu, c’est un des risques contre lesquels on nous avait mis en garde, au SAJE.

Viviane mesurait dix pieds dans son salon de Villeray. Ses paroles mettaient le feu à toutes les normes sociales dans lesquelles elle s’empêtrait

depuis longtemps. Par la fenêtre, le vent s’était levé et gonflait les rideaux de tulle. Au bout du fil, Daniel alignait les jurons. Les trois silhouettes

étendirent leurs ombres au-dessus d’elle.

Notre colère ne prendra fin que lorsque les rites de purification auront

été accomplis.

Viviane déploya ses ailes, fit claquer son fouet :

— Je pars dans une semaine. Arrange-toi pour être ici, sinon je place les enfants en pension chez ta mère.

Une fois l’appel terminé – elle avait fermé le clapet à son mari –, elle se leva, vidée de toute énergie, mais légère, si légère. Une pensée la fit

retomber lourdement sur le canapé.

— Où est-ce que je vais aller pendant UN MOIS ?

Au troisième verre de rouge, elle entendit au fond de son esprit résonner le claquement d’un fouet. Elle avait sa réponse.

 

Ce qu’elle dit à Jean-Marc

 

— Karl-Claudel, lead création ? Vraiment ?

— Les associés ont voté.

— Dans mon dos !

— T’as pas voix au chapitre, Reine, t’as toujours refusé mes offres de

partenariat, t’as jamais voulu devenir associée.

— Pour garder ma liberté !

— Ben, tu l’as, ta liberté, et ça veut aussi dire se plier aux décisions de

l’agence. ET sans chialer si possible.

— Je chiale pas, je…

— HA ! Tu râles, Reine ! Tu grimpes sur tes grands chevaux, t’es… T’es perchée, Reine, incapable de redescendre, c’est plus drôle, t’es devenue…

Oh God ! Je te comprends plus, t’es devenue colérique, irritable, in-gé-ra-ble !

Reine recevait les épithètes comme des claques, colérique, irritable, sur chacune de ses joues puis la dernière, ingérable, comme une mornifle

derrière la tête, une de ces mornifles dont sa mère avait le secret, de celles qui vous tombaient dessus à l’improviste quand on poussait sa patience à

bout. Elle les écoutait, ces remontrances qui traduisaient si bien son humeur belliqueuse, hargneuse des derniers mois. Elle poussa un long soupir.

— T’as raison. Je suis tout le temps en tabarnak. Je me lève en tabarnak, je passe ma journée en tabarnak, je me couche en tabarnak. Welcome to my

world. Pis toi, comment tu te sens ?

Il la fixa, surpris par ce brusque retournement.

— Ben… pas mal, merci.

— Ta dernière conquête ? Ophélie, c’est ça ? Ça va ?

— Euh, oui, ça va plutôt bien.

— Toujours capable de bander ?

Il gloussa.

— Toujours au garde-à-vous. Des fois avec un peu d’aide.

— Hum, oui, les petites pilules bleues. C’est donc commode pis d’agrément. T’as pas de panne ? De désir, je veux dire ?

— Euh, non.

— Tu dors bien ? Le moral est bon ? L’énergie, toujours dans le tapis ?

Jean-Marc lui jeta un regard ennuyé en agitant la main impatiemment.

— Oui, oui, ça va, que je te dis. Coudonc, Reine…

— Vois-tu, Jean-Marc, on a le même âge, toi et moi, presque cinquante-six ans. Tu connais pas l’insomnie ni les problèmes de concentration, tu

manges bien, tu digères bien, tu baises en masse, merci à l’industrie pharmaceutique qui accommode… tes petites baisses occasionnelles, t’as

un moral d’acier. Vois-tu, là où rien de bien frappant vient te troubler, à part une calvitie naissante, un début de ventre un peu bedonnant, un déficit

auditif, une faible baisse de tes capacités athlétiques, une prostate capricieuse et des tests préventifs aussi déplaisants qu’une prise de sang et,

ô horreur et damnation !, pauvre de toi, un toucher rectal, moi, j’ai affaire à un débalancement majeur hormonal qui me joue dans la tête. On dénombre

plus d’une quarantaine d’effets négatifs reliés à la ménopause que j’énumérerai pas tous aujourd’hui, mais sache que j’en éprouve solidement

au moins vingt-neuf. C’est beaucoup. Mais le pire, Marco, c’est le sentiment de deuil.

Je dois faire le deuil de la femme que j’ai été, et je parle pas de l’arrêt de mes capacités reproductives. Je dois faire le deuil du corps que j’ai connu,

celui-là même que j’ai appris avec beaucoup de temps et d’effort à aimer. Je dois faire le deuil d’une certaine envie de partager ce corps, celui que j’ai

toujours consenti librement à exposer, à offrir, à donner, et que j’ai juste envie de cacher aujourd’hui. Honnêtement, je sais pas comment ni quand ni

même SI je vais être capable de me mettre toute nue devant quelqu’un à un moment donné.

Je dois faire le deuil de ma libido, cette dimension de mon être que j’ai beaucoup honorée, tu es bien placé pour le savoir. Je dois faire le deuil du

plaisir sexuel comme je l’ai toujours connu, faire le deuil de cette partie de mon anatomie qui m’a procuré tant de plaisir et qui est cause aujourd’hui de

douleur. Je dois faire le deuil de cette orientation sexuelle qui m’a toujours définie : je suis passée abruptement et sans mon consentement

d’hétérosexuelle à asexuelle. Tout ce qui m’excitait si aisément auparavant me laisse, au mieux froide, au pire écœurée. Je suis incapable de voir un couple s’embrasser sans en éprouver une gêne. Arke ! Arke ! Pas avec la laaaaangue ! Comme une prépubère de dix ans.

Je te parle des nombreux deuils que je dois processer, Jean-Marc, sans que rien ni personne m’ait préparée à vivre ça. Je dois faire le deuil de la

femme que j’ai été, et la transition est infiniment brusque, violente, cruelle. Ça fait beaucoup de renoncements en même temps. Alors, la représentation

que tu as du problème et qui s’exprime dans des termes tels que « colérique, irritable, ingérable » m’apparaît, tu le comprendras, un peu réductrice de la

réalité à laquelle je suis confrontée.

— Reine…

Elle leva la main pour l’interrompre, mue par une peine qui menaçait d’affluer. Nommer enfin ce qu’elle vivait en termes de deuils soulevait un

voile, le maudit brain fog qui embrouillait parfois ses pensées.

— Je vais aller consulter, je vais demander exiger l’hormonothérapie en

attendant que le « Trio Méno » de BIG Pharma soit disponible sur le marché. Mais en attendant, je vais prendre un congé sans solde d’un mois.

J’ai besoin de…

— De te reposer, Reine, je pense que c’est une sage décision. T’es

épuisée moralement et physiquement.

— Je suis pas épuisée, crisse, je suis MÉNOPAUSÉE. Coudonc,

calvaire, as-tu au moins écouté ce que je viens de te dire ! ? À propos de mes deuils ? ? ? Peux-tu faire un minimum d’efforts de compréhension du

langage, de compassion, d’écoute, de… Ah, pis, de la marde ! Tu diras ça à tes astis d’associés : « J’ai accordé un mois sans solde à Reine pour cause

d’épuisement personnel et professionnel. Motifs : pompée, crinquée, en tabarnak. » On se revoit dans un mois !

Reine ouvrit la porte à la volée, aperçut la mine contrite de deux-trois Chéries qui, passant par là, n’avaient pu s’empêcher d’écouter. Elles

voulaient voir en elle une méchante sorcière ? Elle n’allait surtout pas les décevoir. Reine se décoiffa, leur fit une grimace hargneuse, leur cria un « Bouh ! » strident en se réjouissant de leurs petits cris apeurés, de leurs minois remplis d’effroi.