La trinité des crinquées

Anne-Marie Desbiens · Chapitre 11 sur 58

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La trinité des crinquées

Chapitre 3

 

La femme n’est pas un partenaire, mais un adversaire.

SERGE GAINSBOURG

 

Animale

 

Assise à la terrasse du restaurant de quartier dont elle entendait parler depuis des lustres, Elsa regarda pour la énième fois l’écran de son

cellulaire. Rien. Elle reprit une gorgée de ce vin rouge capiteux dont on lui avait dit tant de bien et qui coûtait la peau des fesses. Le liquide coula de sa

gorge à son ventre en une longue flambée réconfortante. Elle savoura la détente qui commençait à s’installer dans sa nuque et ses épaules, hésitant à

commander un troisième verre. Un coup d’œil à son téléphone lui confirma ce qu’elle craignait : Louis avait cessé ses communications.

Le trouduc ! Depuis qu’elle avait quitté la maison en catastrophe, il lui avait envoyé un seul texto : « Tu nous manques. » Un seul texto en deux

mois, et encore, ces trois mots si impersonnels ! Ce « nous » qui englobait les deux petits montres lui restait en travers de la gorge, manifestant à lui

seul le retrait de Louis, son refus de lui parler. Des larmes lui piquèrent les yeux. Non, elle n’allait pas se remettre à pleurer en public !

D’un mouvement brusque, elle défit son chignon et secoua la tête, libérant ses cheveux qui retombèrent, soyeux et souples, en cascade le long

de son dos. Elle en eut soudain assez de ce contrôle qu’elle exerçait sur sa personne depuis trop longtemps. De ce corset intérieur qui la maintenait

dans une attitude rigide, la figeant dans son désir de toujours plaire, bien faire, faire mieux, mais le mieux n’était jamais assez, n’est-ce pas ?

Essayant de deviner comme une pythie les désirs des autres pour les satisfaire, les devancer, aller au-delà de ce qui lui était demandé. De ce

qu’elle croyait qu’on exigeait d’elle. Tout ce qu’elle s’imposait…

Un verre atterrit subitement devant elle. Intriguée, elle leva les yeux vers

le serveur. « De la part de ce monsieur assis au bar. » Laissant passer quelques minutes, elle finit par se retourner discrètement vers l’endroit

indiqué pour mieux zieuter le spécimen de cette espèce en voie de disparition qui connaissait encore les us et coutumes des temps de drague

anciens, avant que le pouce ne gère la vie sexuelle et amoureuse des verges en rut et des vulves en pâmoison. Elle aperçut un homme de dos, jeune

(chevalery is not dead, my dear !), tignasse claire ramenée en chignon, ce man bun dont elle raffolait. L’inconnu était assis bien droit, longues jambes

étendues de travers.

Au moment où elle allait détourner le regard, il se retourna vers elle,

leva son verre à sa santé. Elle admira les lèvres pulpeuses qui s’étiraient en une moue ravageuse. Elsa crut décerner un éclat particulier dans ses yeux

pâles. Invitant. Complice. En l’espace de quelques secondes, un combat féroce se livra en elle : d’un côté, une peur presque panique et le besoin de

fuir. De l’autre, l’envie de se libérer de Louis pour de bon et d’aller droit vers cet inconnu pour le ramener dans son lit.

L’homme se détourna, Elsa aussi. Puis, empoignant la tige fine de sa coupe, elle se leva et se dirigea d’un pas conquérant vers l’homme. Alea

jacta est. Les dés sont jetés, pensa-t-elle, un peu éméchée. C’est ce soir que je délace mon corset. Juste avant de rejoindre l’homme au bar, Elsa prit son cellulaire et l’éteignit. De toute façon, Louis ne la joindrait pas. Il ne la joindrait plus.