La trinité des crinquées

Anne-Marie Desbiens · Chapitre 50 sur 58

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La trinité des crinquées

Une véritable catastrophe ambulante

ballonnement de soirée. À la fin du cours, qui lui avait fait un bien immense, sa fatigue la tenait au bord de l’évanouissement.

— Viv, si t’es en voiture, je monte avec toi, je me rendrai pas à pied, je te jure.

En riant, son amie la rassura, lui dit de l’attendre dans l’entrée, le temps qu’elle ferme le studio. Appuyée contre la porte, Elsa luttait pour garder ses

yeux ouverts quand elle le vit, le signe que l’Univers lui adressait. Oh, un bien petit signe – l’Univers ne se pète jamais les bretelles en public – caché

au centre du tableau d’affichage où étaient épinglées des dizaines de cartes professionnelles vantant les produits santé, les soins reiki, les savons

maison et les chandelles en cire de soya.

Entre une annonce de chat perdu et un dépliant présentant des cours

d’automne donnés au centre communautaire, le petit carré de papier où les mots magiques en gris se détachaient sur fond bleu lui fit de l’œil :

LOGEMENT À LOUER.

Les détails de l’annonce écrits au stylo s’affichaient sous le logo,

presque trop parfaits pour être vrais. Non seulement l’Univers lui envoyait un signe en pleine face, mais il avait également l’élégance de remplir à peu

près toutes ses conditions. Plus direct que ça, c’était une intercession du frère André. Elsa s’empara de l’annonce et la glissa dans sa poche,

réarrangeant les autres petites annonces sur le babillard pour camoufler le vide. Pas question que quelqu’un s’empare du message qui lui était

personnellement adressé.

 

Une véritable catastrophe ambulante Reine eut un choc en observant les Chéries qui frémirent en la voyant arriver. Les tuques orange ou noires avaient refait leur apparition sur les

têtes, camouflant les belles ondulations effet plage de l’été. Elles avaient toutes l’air de sortir de la section Nouveautés du Simons en ligne :

chemisier surdimensionné, pantalon taille haute cage thoracique, jambe large, coupe ample. Personne ne l’attendait. Personne ne savait qu’elle

savait. Personne ne se doutait de la raison de sa présence à l’agence au beau milieu de son congé sans solde à moitié entamé.

Une Vanessa catastrophée l’avait appelée la veille, comptant sur sa capacité exponentielle de pogner les nerfs. Ce qu’elle avait fait illico. Reine

s’était tellement indignée que Mirabelle avait interrompu sa lecture pour lui proposer une séance de méditation guidée en lui tendant le téléphone de sa

mère : « Écoute Shemsi Husser sur YouTube, ça va te calmer. Maman l’aime beaucoup, elle dit que c’est rare comme de la marde de pape, une

voix de Française qui tape pas sur les nerfs. Je pense que t’aurais le choix entre Pacifier l’esprit et Cesser toute forme de lutte… »

Les pas de Reine la guidèrent automatiquement vers son bureau, mais elle s’arrêta dans le couloir-qui-n’en-était-pas-un, fit mine de consulter son

agenda électronique sur son téléphone. Appuyée contre le mur sous une sérigraphie répertoriée des célèbres cannes de soupe aux tomates de

Warhol, elle ouvrit ses tentacules internes pour capter l’ambiance. D’abord les sons : bruissements de conversations téléphoniques, tac-tac frénétique

des ongles manucurés sur un clavier, rires, cafetière espresso en marche. Les odeurs : vagues relents de toasts matinales et de poisson-source-

conseillée-d’oméga-3 de la veille. La vue : des Chéries pressées, portables dans une main, tasse d’infusion dans l’autre, têtes penchées sur des

documents, yeux rivés à l’écran. Dans son champ de vision périphérique, elle aperçut la silhouette de l’être (abject) sur qui elle allait jeter (vomir) son

opprobre.

La porte du bureau de Jean-Marc s’ouvrit. Il parut surpris de la voir, mais ne lui adressa pas la parole, trop pressé de se rendre à un rendez-vous

très important avec un BIG client. Tant mieux, se dit Reine. Il était à l’heure. Le plan, élaboré l’avant-veille avec Vanessa selon l’horaire du BIG

boss, suivait son cours. Elle soupira d’aise. Il n’y a rien de plus frustrant que de voir contrarié son besoin d’exploser. Toujours discrètement, elle se

dirigea vers son bureau. Claudia n’y était pas.

Reine ouvrit son tiroir à filières, trouva celle qui l’intéressait. Elle

consulta rapidement ses notes. Tomba sur le passage qu’elle cherchait. Tout y était. Ne restait plus qu’à attendre Jean-Marc et à le traîner dans le bureau

de Karl-Claudel, qu’elle entendait bien piner dans un coin comme la coquerelle qu’il était. Satisfaite, elle se dirigea vers la cuisine, d’où

montaient de délicieux effluves de café. Elle s’y installa, attendit.

Son attente fut de courte durée, toujours selon le plan élaboré l’avant-

veille avec Vanessa. Bien installée à une table devant sa filière et un café – de la caféine à seize heures, quelle horreur ! –, Reine vit revenir Jean-Marc,

qui n’avait pas débordé de son temps imparti avec BIG client. Vanessa avait pris d’assaut le créneau horaire de la prochaine heure, Reine ne savait sous

quel prétexte, mais peu lui importait. Ce qui comptait, c’était qu’elle se vide le cœur ET qu’elle coince l’animal : une pierre deux coups.

Avec la lenteur sinueuse du serpent qui glisse avec assurance vers sa proie, Reine se dirigea vers le bureau de Karl-Claudel. Elle savait que

Vanessa la suivrait, accompagnée de Jean-Marc, probablement plus ennuyé que surpris. Jean-Marc ne se surprenait plus des frasques de Reine. De toute

façon, sa réaction ne lui faisait pas un pli, c’est elle qui menait la danse. Trois petits coups secs frappés à la porte et Reine entra dans l’antre de Karl-

Claudel sans se faire inviter.

— Reine ! Euh… ! Qu’est-ce que tu…

— Tu vas le savoir ben assez vite. Reste assis.

Karl-Claudel prit sa figure offusquée, celle d’un sang royal bousculé par une roturière.

— Ben voyons…

— On attend deux invités. Ahhhh, les voilà.

Reine alla refermer la porte derrière les nouveaux venus : Vanessa, la mine renfrognée, et Jean-Marc, l’air ennuyé comme elle l’avait prédit.

— Mais qu’est-ce que…

Reine interrompit Karl-Claudel d’un ton cinglant.

— Toi, tu la fermes pis tu m’écoutes. Tu parleras après.

Outré, son collègue se cala dans sa chaise de directeur, d’associé et de

lead création, les lèvres aussi pincées que s’il avait la bouche pleine d’épingles pour faire son bord de pantalon.

— Vanessa m’a appelée avant-hier pour me mettre au courant des derniers développements concernant le travail de recherche nominale pour

le nouveau produit de BIG Pharma.

Reine s’exprimait dans un beau staccato autant pour contenir sa fureur

que pour énoncer clairement des faits à propos du projet qu’on lui avait retiré de façon cruelle, jugeait-elle, comme une grosse bolée de Fancy Feast

Plats en sauce Festin de saumon à un chat affamé.

— J’ai donc vu tes propositions de noms. Et LE nom qui a été retenu.

Karl-Claudel ouvrit la bouche, mais mal lui en prit.

— Tu la fermes !

— Reine !

— Toi, t’écoutes ! Laissez-moi venir à bout de mon propos, pis vous

commenterez après. Ça sera pas long.

Elle inspira profondément. Le cœur va me sortir par la poitrine pis aller

boxer la face de prépuce que j’ai devant moi. Elle prit sur elle et se mit en mode présentation.

— Permettez-moi de remonter en amont dans le projet alors que j’en étais au stade de recherche sur la ménopause, recherches qui m’ont menée aux travaux du gynécologue Robert Kistner en 1964. Je vous cite ses déclarations.

Reine prit une feuille dans la filière, chaussa ses lunettes et lut à une assemblée captive, et non captivée :

— « Nous gardons les femmes trop longtemps – elles devraient toutes mourir peu après quarante-cinq ans. » Il poursuit en expliquant : « Les

femmes sont les seuls mammifères femelles à vivre au-delà de leur utilité reproductive. C’est donc selon cette norme évolutive qu’elles vivent trop

longtemps. Mais puisque nous les gardons, nous devons reconnaître qu’à la ménopause, elles vivent dans un état de déséquilibre hormonal, et nous

devrions le traiter. »

Reine regarda la petite assemblée par-dessus ses lunettes. L’air coincé de

Jean-Marc, la mine amusée de Vanessa, la figure congestionnée de Karl-Claudel. Elle poursuivit, gardant son punch pour la fin.

— Deux ans plus tard, soit en 1966, les travaux de Robert Wilson, un gynécologue de New York, ont perpétué la croyance que le traitement

hormonal pouvait aider les femmes à rester, et je cite : « … pleinement féminines – physiquement et émotionnellement – aussi longtemps qu’elles

vivront ». « À cinquante ans, écrivait Wilson en 1963 pour le Journal of the American Geriatric Society, il n’y a plus d’ovules, plus de follicules, plus

d’œstrogènes – une véritable catastrophe ambulante. Mais avec des œstrogènes continus, les seins et les organes génitaux ne se ratatinent pas.

Ces femmes seront beaucoup plus agréables à vivre et ne deviendront pas ternes et sans charme. »

Jean-Marc eut un petit rire nerveux, aussitôt réprimé par le regard assassin de Vanessa. Karl-Claudel, lui, se tamponnait le front avec un très

chic carré de poche en lin monogrammé. Reine s’humecta les lèvres et poursuivit :

— Wilson a publié un livre qui a connu une grande popularité, et dont le titre est : Feminine Forever. « Féminine pour toujours », si on traduit littéralement. Ça vous sonne une cloche ?

Un silence de mort assomma la petite assemblée. La figure satisfaite de

Vanessa, la mine abasourdie de Jean-Marc, l’air désespéré de Karl-Claudel.

— Le nom que tu as recommandé à BIG Pharma, le nom qu’ils ont

choisi de donner à leur trio de produits s’appelle « Forever Femme ». Non seulement c’est une honte parce que ça réduit la femme à une partie de son

anatomie, mais c’est du plagiat gros comme le bras !

Karl-Claudel s’éjecta de son siège en s’arrachant la tuque.

— Come on ! J’ignorais totalement…

— Faux ! Vanessa t’a remis toutes mes notes de recherches, dont celles

que je viens de lire.

— On a fait toutes les vérifications d’usage, hein, Vanessa ?, dans

l’OPIC5, dans la Base de données sur les marques de commerce canadiennes, dans le Registre des entreprises…

— Même si le nom est pas enregistré actuellement comme une marque de commerce, c’est du plagiat pareil. T’es pas allé chercher ben loin, hein,

mon ti-Claude ? Tu t’es servi du titre qu’un bonhomme misogyne des années 1960 a donné à son livre qui vantait les vertus du traitement

hormonal, pis pas pour le mieux-être des femmes, ne-non, mais pour que ces « catastrophes ambulantes » soient endurables, pour que leur vagin

lubrifie encore, qu’elles soient encore baisables, encore bonnes à quelque chose !

— Bon, je pense qu’on a compris ton point, Reine. L’interjection sévère de Jean-Marc n’eut aucun effet sur sa collègue qui poursuivit sa charge de

plus belle.

— T’as vraiment tiré tout le jus que ton cerveau était capable d’éjaculer

en écrivant ton argumentaire de création !

 

Argumentaire de création : L’argumentaire de création est un court texte qui

présente une proposition de logo, de visuel ou de nom. Il est rédigé par un.e

concepteur.trice en collaboration, si besoin est, avec le.la designer artistique et

s’adresse aux clients. Il a comme objectif d’obtenir l’approbation de ces derniers afin

de poursuivre le projet dans la ligne conceptuelle proposée. (Bref, aligner les raisons

du pourquoi et du comment des choix créatifs en se croisant les doigts pour que le

client embarque dans la proposition et signe le chèque.)

 

Reine sortit une autre feuille de la filière mauve et lut, d’une voix

pompeuse :

— « FOREVER FEMME. Le nom s’attache à la promesse du produit

plutôt qu’aux effets néfastes qu’il traite : être femme pour toujours, malgré les aléas de la nature. » Ça continue : « Transcender l’aspect négatif de la

ménopause pour se concentrer sur le côté positif d’être femme. » Je pisse dans mes culottes ! Ah oui, celle-là, je l’aime bien : « L’utilisation des deux

langues permet de rejoindre un plus vaste public, tout en employant deux mots très simples que tous peuvent aisément comprendre. » L’ayatollah de

la loi 101 t’arracherait la face ! Ahhhh, et ce p’tit bijou de grand n’importe quoi : « L’allitération (les deux mots commencent par un “F”) rend le nom

punché, capte l’attention et facilite la rétention. »

— REINE ! C’est assez !

L’interpellée se retourna vivement, faisant face à Jean-Marc, dont le teint rougeaud n’augurait rien de bon.

— Tu vas demander une réunion d’urgence avec BIG Pharma, j’espère ? Tu vas rectifier les faits ? Tu vas…

— Je ferai rien de tout ça. Premièrement, on parle d’un livre qui date de cinquante ans. Deuxièmement, ce livre est sorti dans un tout autre contexte

qui a rien à voir avec le produit dont on parle aujourd’hui. Troisièmement, leur CA a approuvé.

— Ahhhh, si une gang de vieux morons misogynes a approuvééééé, ça se justifie mieuuuux !

— Je comprends que tu sois frustrée par rapport à ce compte-là, mais y a rien qui légitime le fait d’annuler un travail fait dans les normes et de recommencer à zéro. Surtout, on aurait l’air de quoi ? !

Reine avait bloqué au mot « frustrée ». Le reste s’était perdu dans un

bruit blanc. La rage, se dit Reine, ne fait pas voir rouge, ça fait entendre blanc. Tout à coup, elle se sentit vieille, usée. Invisible, inaudible. Pourquoi

se mettait-elle dans cet état juste parce qu’un trou de cul paresseux et incompétent s’en sortait avec même pas une réprimande tandis qu’on la

punissait, elle ? Qu’on lui enlevait les projets intéressants, qu’on lui ôtait toute crédibilité en la traitant de « frustrée » ? Sa rage retomba d’un coup.

Rapidement, son corps fut couvert de sueurs froides. Est-ce que « Forever Femme » réglerait ça aussi ? Les bouffées de rage, de sucre, de chaleur, de

sueurs froides ?

— OK. Je comprends.

Toujours face à Jean-Marc, Reine ouvrit les bras, fit une demi-révérence et eut un petit rire rauque.

— C’est donc sans joie et sans préavis que je te remets ma démission officielle avec effet immédiat. J’enverrai chercher mes affaires sous peu.

La petite assemblée se figea. L’air dévasté de Vanessa, la mine discrètement victorieuse de Karl-Claudel, le visage violacé de Jean-Marc.

— Tu te souviens de notre deuxième voyage à Paris, du restaurant Le Lapin Rose à la Butte Montmartre ?

Jean-Marc ne réagit pas.

— Notre serveur, un Breton dans la vingtaine, nous avait cité sa vieille

grand-mère…

Jean-Marc fixait un point derrière elle. Il l’ignorait. Elle sut qu’il était

furieux.

— « Quand faut y aller, faut y aller. »

Reine prit la porte, la referma doucement derrière elle dans un état d’apesanteur. Épuisée. Les Chéries tournoyaient autour d’elle dans leur

ballet de Servantes écarlates, l’ambiance était électrique, on se préparait pour le 5 à 7 d’usage. L’agence lui apparut dans sa nudité de vieil amant débandé, les sous-vêtements aux chevilles, la peau fripée, une petite odeur corporelle de suri. Au moment de franchir la porte, elle lança un vigoureux

fuck off ! adolescent. La vieille frustrée irait voir ailleurs si elle y était.

 

4. Série télévisée créée par Renée-Claude Brazeau et diffusée à Radio-Canada entre 2007 et

2013, dans laquelle quatre amies décident de vivre ensemble dans une maison avec leurs enfants, sans hommes.

5. Office de la propriété intellectuelle du Canada.

 

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