La trinité des crinquées

Anne-Marie Desbiens · Chapitre 52 sur 58

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La trinité des crinquées

Perles de sagesse de la ménopause

ROGER

À l’inverse de la majorité des primates, le travail de Roger, c’est de s’occuper du

bébé, et c’est un travail qu’il prend très au sérieux. Maman, appelons-la Guylaine,

l’allaite, mais c’est Roger qui le trimballe partout avec lui dans la forêt. C’est aussi

Roger qui a la responsabilité de faire la toilette du p’tit, et c’est lui qui sera

responsable de le nourrir quand il aura délaissé le sein maternel. Les scientifiques ont

conclu que quand Roger s’occupe du bébé, Guylaine a une chance de se remettre

plus rapidement, ça lui permet de conserver son énergie.

No shit, Sherlock.

Tu n’es pas scientifique, mais n’en déplaise aux Richard Martineau de ce monde,

qui crieront à l’outrage devant ce « portrait caricatural de militantes exaltées6 », ça

prend pas la tête à Papineau pour tirer les mêmes osties de conclusions : quand

Roger s’occupe du bébé, Guylaine se remet plus facilement.

La médaille, toutes catégories confondues, revient donc à Roger. Une chance que #Lhomme_descend_du_singe. Tout n’est pas perdu. Dans cinq,

six décennies, ça devrait être réglé. Les pères pourront s’occuper de leurs enfants de

façon aussi fluide, organique, simple et naturelle que les mères sans susciter des oh !

et des ha !, des halte-là !, halte-là ! les vrais bons pères sont là ! de la part d’une

société blanche hétérosexuelle occidentale toujours six, sept trains en retard sur les

comportements sociaux et les singes douroucoulis. S’ils ne sont pas en voie

d’extinction d’ici là.

– La narratrice

 

Perles de sagesse de la ménopause Les femmes étaient bien installées sur leur tapis, certaines allongées, d’autres, assez souples pour être assises ET à leur aise, dos droit, abdos de

fer. Les femmes plus jeunes, il va sans dire. Et plus minces, pensait Reine, dont le tour de taille – elle qui s’était toujours vantée d’en avoir une ! –

s’était épaissi au cours des derniers mois. Mois non pas passés à s’empiffrer de cochonneries délectables et d’alcool au taux de sucre

effarant – si au moins son corps reflétait les plaisirs de la chair ! Ne-non, c’était une (énième) gracieuseté de ce passage de vie tant honni, cause pour

laquelle elles étaient entassées dans le studio depuis le début de la soirée.

Après la classe de Viviane, centrée sur le périnée et ses innombrables

possibilités de renforcement, Reine avait offert à des participantes attentives la présentation sur laquelle elle s’était tant échinée, et qui n’avait récolté à

l’agence que murmures désapprobateurs et regards suspicieux.

Emma, de BIG Pharma, n’ayant pu – ou voulu – participer à l’atelier

« Survivre à la ménopause », Reine avait ajouté à sa présentation les notes de la gynécologue. À sa grande satisfaction, personne n’avait rechigné ni ne

lui avait reproché de s’être trop penchée sur le sujet de l’angle des femmes et pas au profit du client – ô horreur, enfer et damnation. Les mots

d’Audréanne-sans-trait-d’union, la Chérie qui avait menacé de déposer un grief contre elle, résonnèrent dans son esprit : « On est dans une agence, pas

dans un regroupement communautaire de femmes sur le retour d’âge. »

Elle les embrassait du regard, ces femmes sur le retour d’âge, dont le vif

intérêt lui faisait chaud au cœur. Après sa présentation, une salve d’applaudissements l’avait prise par surprise, déclencheur d’une bouffée de

chaleur et d’une bouffée d’émotion. Elle les avait remerciées en se faisant aller l’éventail devant une assemblée complice – maudit qu’y fait chaud ! –

après avoir échangé un regard victorieux avec Viviane, les joues roses d’excitation, des petites paillettes plein les yeux.

Après une pause tisane-pipi, les femmes étaient revenues s’installer sur leur tapis, certaines sur des chaises pliantes pour soulager leurs ischions et grands fessiers éprouvés. Devant elles avait pris place une femme dans la soixantaine, cheveux gris ondulés, regard cristallin, pas très grande, pas très

mince. Quand Viviane lui avait annoncé l’identité de leur conférencière invitée, une professeure retraitée en théologie qui avait publié aux Presses

de l’Université un essai alliant spiritualité et ménopause, Reine avait tiqué. Et elle s’était carrément étouffée en entendant le titre de la conférence :

Perles de sagesse de la ménopause. « Voir que la ménopause est une phase d’éveil spirituel dans la vie des femmes ! Ben maudit, on aura tout

entendu ! »

C’est avec un scepticisme convaincu qu’elle prêta attention à la femme

qui prit la parole d’une voix douce et suave. Évidemment, pensa Reine avec mauvaise foi, les personnes bienveillantes, dévouées au bien-être de leurs

semblables n’ont jamais une voix de stentor…

— Bonsoir. Je m’appelle Marguerite Ampleman. J’ai accepté l’aimable

invitation de Viviane parce que je souhaite aider les femmes à travailler main dans la main (cliché, pensa Reine) avec la transformation de la

ménopause. N’oublions pas que celle-ci est un processus naturel et que si nous apprenons ses secrets et ses rythmes, il est possible d’en tirer de

précieux enseignements.

Quelques participantes se raclèrent la gorge. Reine toussa fort.

Chosebine Ampleman allait devoir ramer en maudit pour la gagner.

— La ménopause, c’est pas mal plus qu’une période de changements

biologiques. C’est une crise aux multiples dimensions, notamment psychologiques et spirituelles (Qui dit « notamment » dans une

allocution ?). La ménopause nous oblige à faire face à plusieurs défis : découvrir les parties réprimées, enfouies de notre vie. Prendre contact avec

notre colère. Retrouver notre authenticité. Revendiquer notre liberté spirituelle. Embrasser une vision sacrée. En relevant ces défis, on se

rapproche de la maturité, du courage et de la sagesse.

Reine gigota sur sa chaise. Si elle avait été d’accord avec les premiers énoncés, la notion de liberté spirituelle et de vision sacrée avait dégonflé

son enthousiasme naissant.

— Lorsqu’une jeune fille entre dans la puberté, elle est confrontée à des

forces sociétales qui vont de pair avec ses changements hormonaux. On encourage les amours, l’engagement, c’est le cycle de la nidification : les

enfants, la famille. Les femmes vivent la périménopause différemment. On n’encourage pas les femmes plus âgées à avoir une voix, à avoir du pouvoir.

Il y a peu de place pour la femme qui naît pendant la tempête de la périménopause. Parce que les images de la bonne épouse ou de la femme

parfaite contribuent à maintenir le statu quo, la colère des femmes périménopausées n’est pas la bienvenue. On nous envoie des messages qui

nous disent d’aller de l’avant ou de passer à autre chose. D’en revenir, que c’est naturel. Pas difficile de comprendre pourquoi tant de femmes se

surmédicalisent !

Murmures d’assentiment. Grognements de Reine, que la mauvaise foi

empêchait d’applaudir carrément.

— Au cours de la périménopause, les femmes prêtent attention à des

choses qu’elles avaient souvent négligées dans un souci d’harmonie relationnelle. C’est dû aux changements dans l’hormone GnRH… c’est

l’hormone de libération des gonadotrophines, excusez mon jargon un peu spécialisé…

Petits rires. Aucun raclement de chaises sur le plancher, pas un mouvement dans l’assemblée totalement captivée. Reine comprit pourquoi

Viviane l’avait invitée.

— À la périménopause, cette hormone produite par l’hypothalamus

prépare le cerveau à une nouvelle perception. Elle fonctionne avec les œstrogènes et la progestérone pour faire ressurgir les souvenirs enfouis,

réprimés. Les choses oubliées depuis longtemps remontent à la surface.

Exclamations de surprise, soupirs de soulagement. Reine changea de position, pencha son corps vers l’avant. Cette Marguerite devenait vraiment

intéressante.

— Le cerveau, qui contribuait autrefois à la sublimation de la colère au

nom de l’harmonie, cède la place à un cerveau prêt à gérer les affaires restées en suspens. Un nouvel équilibre hormonal émerge, les femmes

commencent à remarquer davantage la disparité de pouvoir, la trahison dans les relations, les déceptions sur lesquelles elles étaient prêtes autrefois à

passer l’éponge. En d’autres mots, les lunettes roses tombent.

Cette fois, quelques applaudissements surgirent spontanément, des

applaudissements tristounets, nota Reine qui se joignit aux claps-claps lents et désolés. Des applaudissements peuvent-ils être tristes ?

— Voyez-vous, une grande partie de notre adaptation aux changements hormonaux a lieu quand notre objectif biologique passe de la procréation à

l’épanouissement personnel. (Booooooon, le développement de soi.) C’est là qu’entrent en jeu ce que j’appelle les perles de sagesse. De un, donnez-

vous la permission d’ouvrir la porte aux mémoires refoulées – colère, regrets – lorsqu’elles commencent à vous envahir. De deux, permettez-vous

de faire le deuil de ce que vous avez perdu. Personne n’arrive à la quarantaine, à la cinquantaine sans avoir subi de pertes, que ce soit emplois,

partenaires, parents, amitiés et même enfants. De trois, reconnaissez que le fait d’affronter ces mémoires refoulées vous expose à la dépression.

Un petit silence. Une femme commença à pleurer doucement sur son tapis. Les Kleenex se mirent à circuler, les têtes, à se pencher. On rentre-tu

dans la phase thérapie, ici ?

— De quatre, osez vous poser des questions et affronter les réponses. La

ménopause est un bon moment pour revoir les choix que vous avez faits, les accords que vous avez conclus au nom de l’harmonie et les occasions

manquées. Faites vos deuils.

Redressements de dos sur les chaises, sur les tapis. Attention soutenue. Surtout de la part de Reine, dont la petite voix désobligeante s’était tue.

— De cinq, pardonnez.

La petite voix désobligeante reprit du service : boooon, les

bondieuseries ! Comme si elle entendait ses objections, la conférencière arrêta son regard sur Reine.

— Faire face aux déceptions et aux regrets, ça veut pas dire en vouloir à la version plus jeune de vous-même. Pardonnez-vous les décisions que vous

regrettez. Je sais plus qui a dit cette phrase, mais je la cite parce qu’elle est pleine de vérité : ce que vous ne pardonnez pas s’inscrit en vous comme des

blessures fraîches ; ce que vous pardonnez, comme des cicatrices : ça rappelle les blessures, mais c’est plus aussi souffrant.

Reine étouffa un juron bien senti. Le prêche commençait. Elle était là, la pogne théologique ! Encore un peu, et la conférencière allait ouvrir les bras

et dire : « En vérité, je vous le dis… » Qu’est-ce que ça va être au point six ?

— De six, acceptez. Acceptez la transition que la ménopause vous force à vivre, et surtout, acceptez ce corps que vous ne reconnaissez plus.

L’acceptation du corps est la dernière frontière pour les femmes.

Reine eut un hoquet, manqua choir de sa chaise, s’étaler de tout son long

en étoile sur le plancher. Cette dernière phrase lui était rentrée dedans solidement. BAM. Elle entendit à travers un brouillard la conclusion de la

conférencière :

— Au travail comme à la maison, les femmes sont encouragées à

s’oublier pour trouver l’approbation. La ménopause est le moment de se réapproprier le « moi ». Donnez-vous la permission de donner à votre moi

l’espace et le temps dont il a besoin, connectez-vous à votre nature. Honorez-vous.

Silence. Immobilité. Reine avalait difficilement, le motton dans sa gorge asséchait sa bouche.