La trinité des crinquées
Deuxième partie
OceanofPDF.com
CHAPITRE 12
C’est souvent avec une femme idiote qu’on vit en bonne intelligence.
ALBERT WILLEMETZ
Bâton de parole 101
Des trois femmes installées sur les banquettes confortables de la cuisine, seule Viviane paraissait glorieuse en cette fin de journée orageuse. Depuis
le matin, un vent lourd et chargé fouettait le visage des Montréalais, trop heureux d’accueillir enfin un peu de fraîcheur après la quatrième canicule
d’affilée depuis le début de la belle saison. La fin de l’été embaumait l’abondance des récoltes potagères, les cigales stridulaient, les mères
magasinaient les effets scolaires toujours trop chers d’année en année, les enfants grapillaient les dernières miettes de vacances qu’il leur restait en
grandissant toujours trop vite pour leur garde-robe devenue trop petite, autre sujet de rides dans le front des parents déjà fortement stressés par la
rentrée.
— J’ai une grande nouvelle…
— Moi aussi…
— Moi aussi…
— Vas-y !
— Non, toi d’abord !
— À toi, t’avais commencé !
— Connaissez-vous la stratégie du bâton de parole ?
Elsa, Reine et Viviane sursautèrent violemment ; aucune d’entre elles
n’avait – cette fois encore – entendu approcher Mirabelle. La petite ajouta de sa voix flûtée :
— Maman, tu dis toujours qu’y faut parler chacun son tour. Au service de garde, les éducatrices ont toujours le « bâton de parole » pas loin.
Mirabelle mima des guillemets en l’air en prononçant l’expression.
— Voulez-vous essayer ? Vous devriez, ça favorise l’écoute, ça apaise
les esprits, ça encourage la responsabilité de chacun à prendre la parole. C’est respectueux et ça renforce l’égalité du temps de parole entre les
participants. La règle est simple : vous parlez seulement quand vous avez le bâton dans la main, vous parlez pas trop longtemps pour que tout le monde
ait la chance de s’exprimer, vous passez le bâton si vous voulez pas prendre la parole.
Reine se mit à rire.
— Tu sais, Mirabelle, que t’es une vraie invention ? Lutine de sagesse,
ce serait ton nom de totem si t’étais scoute.
— On dit les Jeannettes. Pis arke. De l’hébertisme, du camping d’hiver,
des chansons nulles de feux de camp. Ça prend pas un animal dans un nom de totem ?
— OK d’abord. Petite loutre sage, ça ferait l’affaire ?
L’enfant eut une moue amusée. Reine lui adressa un sourire tendre en
caressant sa joue du revers de la main.
— T’es plus le genre Génie en herbe, toi.
Mirabelle lui rendit son sourire, acquiesça, puis se tourna vers sa mère.
— As-tu un bâton, maman ?
— Euh, non, pas sous la main…
Mirabelle farfouilla dans le tiroir des ustensiles, en sortit un rouleau à pâte.
— Ça ferait l’affaire ?
Elle tendit l’ustensile à Reine.
— C’est toi qui as le bâton de parole. Ben, parle !
— Ah, OK, je… OK. Bon.
Reine jeta un regard entendu à Viviane, qui comprit le message après quelques secondes.
— Mon petit chou, merci de ton soutien, de tes connaissances, de ton enthousiasme à répandre la bonne nouvelle et la bonne entente dans la
maison, mais maintenant, tu peux y aller.
— Aller où ?
— Mirabelle… Va faire ce qu’une enfant de dix ans fait un vendredi soir à sept heures et demie : jouer dans la ruelle jusqu’à neuf heures…
— J’aime mieux aller lire dans ma chambre. Oubliez pas, faut passer le bâton !
Elles regardèrent la petite quitter la pièce de son pas sautillant. Reine soupira :
— Viv, si tu viens qu’à être tannée, je l’adopte.
— C’est drôle… On dirait que vous avez toutes les deux des coups de
cœur pour chacune de mes filles. Elsa pour Adèle et toi, Reine, pour Mirabelle.
Elsa l’interrompit, impatiente.
— Bon, coudonc, on commence ? Vas-y, Reine, c’est toi qui as le bâton.
Shoote, on t’écoute !
Reine parut se dessouffler comme un ballon de baudruche.
— On m’a démise de mes fonctions. On m’a retiré le compte de BIG Pharma. J’ai été outrageusement hors norme dans ma façon de gérer le
compte, ça a l’air. Y a peut-être même des plaintes formelles déposées contre moi aux RH.
Elle tendit le bâton à Viviane avec la hâte d’un manifestant au G7 qui s’empresse de donner le bâton de dynamite à son camarade avant qu’il lui
saute en pleine figure ou qu’un membre de l’escouade anti-émeute lui rentre une matraque dans les côtes. Viviane profita de ce qu’elle détenait le
rouleau à pâte pour la houspiller :
— Wô ! Wô ! Wô ! Tu peux pas finir ça là, on veut la suite !
— Whaaaaat ?
— Elsa, Adèle déteint sur toi : trop d’anglais dans ton langage !
— Viviane, tu peux pas te servir du bâton de parole pour réprimander les autres, bon !
— Eille ! C’est moi qui ai le bâton, c’est moi qui parle !
Viviane se tourna vers Reine :
— C’est quoi cette nouvelle-là ? On veut des détails !
Reine fit le geste de glisser une fermeture éclair sur sa bouche en
montrant du doigt le rouleau à pâte entre les mains de Viviane.
— Bon, OK, mais au deuxième tour, on veut toutes les infos ! Euh, c’est
à moi. OK. Euh… Wow. Une grosse nouvelle. Pendant qu’Adèle était en camping avec Elsa, je suis allée reconduire les enfants à Ottawa sans laisser
le choix à Daniel. Il a été pris de court, comme on dit. Je me suis retrouvée toute seule. Vous savez pas le bien que ça m’a fait ! J’ai pensé vous appeler,
mais…
Elle serra le rouleau à pâte contre son cœur.
— Ça fait je sais pas combien d’années-lumière que j’avais pas été toute seule à la maison ! J’ai travaillé sans culpabilité, j’ai mis sur pied deux
nouveaux cours, j’ai jeté sur papier de nouvelles idées pour le studio. Je suis à jour dans mon administration, j’ai cuisiné des mets que personne aime à
part moi : du tempeh pis du seitan que j’ai pas déguisé en fausses croquettes de poulet. J’ai lu interminablement dans mon hamac, j’ai bu du vin blanc
sur l’heure du midi. Mis à part dans mes cours, j’ai pas parlé. J’ai pas dit un mot pendant trois jours. J’ai pas fait de lavage ni de ménage. J’ai écouté de la musique New Age que personne aime, Enya, Brian Eno, Loreena McKennitt. Ah mon doux, je prends trop de temps, excusez…
Elle tendit le rouleau à pâte à Elsa. Qui garda le silence deux grosses minutes avant de se lancer.
— Je… Vous savez que j’ai rencontré Marie-Michèle, une mère soloparentale qui m’a parlé de sa démarche d’adoption. Bon. J’ai, euh…
j’ai commencé à m’informer auprès du Secrétariat à l’adoption internationale.
Viviane siffla et tapa dans les mains, aussitôt rappelée à l’ordre par Reine, dont le visage réjoui démentait la rigueur du geste. Un ange passa
bruyamment, ses ailes flacotant au rythme des battements de cœur accélérés d’Elsa.
— Je… J’ai… Bon, il y a pas trente-six façons de l’annoncer : je suis enceinte.
Le temps parut se cristalliser comme dans les mauvais films au moment où le tueur à la tronçonneuse pose les yeux sur sa proie paralysée de terreur,
son engin rugissant à la main. Puis, le rouleau à pâte qu’Elsa tenait entre les mains chuta sous l’effusion spontanée de Reine et de Viviane, qui s’étaient
lancées sur elle. Elles demeurèrent enlacées un long moment, leur haleine chaude dans son cou. Au moment où les questions fusaient, Elsa se libéra
de l’étreinte de ses amies, se pencha et saisit le rouleau à pâte, qu’elle tendit à Reine.
— Non, non, c’est la règle. Mirabelle l’a bien dit. Allez ! Deuxième tour !
Reine frappa l’ustensile dans ses mains.
— Bon. Je me retrouve le bec à l’eau. Je sais pas ce que je vais faire, je
me sens un peu sonnée, là. Je me sens dépassée, tassée.
Viviane s’empara lestement du rouleau pour pouvoir intervenir :
— Mais ils ont pas le droit de faire ça, voyons ! Une plainte formelle ? C’est n’importe quoi !
Elsa reprit le rouleau des mains de Viviane en grommelant qu’elle ne suivait pas la règle et le redonna à Reine, qui poursuivit d’une voix rauque :
— Certaines des recherches que j’ai faites en amont de ce projet-là ont été des révélations. Je commence à voir l’impact de la ménopause sur moi,
mais aussi celui du… vieillissement. T’avais raison, Elsa, quand tu m’as dit l’autre jour que je voyais tout par la lorgnette des hormones. C’est certain
que ça a une grosse influence, mais c’est pas tout. Il y a aussi le facteur vieillissement qui me joue dans le système.
C’est choquant, et en même temps, c’est comme un wake up call. Viviane, tu te souviens il y a quelques semaines, tu nous as posé la
question : « Qu’est-ce qui vous anime ? » J’arrête pas d’y penser ! Et je me rends compte que je suis incapable d’y répondre. J’ai le sentiment de perdre
mes repères. Il est peut-être temps que j’aille voir ailleurs si j’y suis.
Elle ravala ses larmes en tendant le rouleau à Viviane. Celle-ci
l’enveloppa d’un regard plein de compassion, une onde chaude qui fit du bien à Reine.
— OK, c’est encore à moi. Le meilleur est à venir, les filles. Après la petite expérience des jumeaux dompés à Ottawa, le dialogue avec Daniel
s’est ouvert. Ça lui a fait un électrochoc, je pense. Ça, et mon attitude ferme. J’arrête pas de…
Viviane eut un rire juvénile.
— … de m’halluciner en guerrière, c’est fou, ça me donne du tork… Oh,
l’influence d’Adèle, encore. Ça me donne du chien, de l’élan. En tout cas, je me suis jamais sentie aussi ferme dans mes positions. J’ai comme atteint
un point de « pas de revenez-y ».
Elle mima des guillemets en l’air, comme sa fille un peu plus tôt. Ses
deux amies eurent un sourire amusé.
— Je trouve la position de mon mari inacceptable et je l’accepte pas et il
en a vraiment pris conscience, je pense. En tout cas… Je m’excuse, je suis longue, encore. Bref.
Elle prit une grande inspiration et lâcha sa bombe :
— On a eu de solides discussions et… Daniel envisage de revenir à
Montréal. Il est en pourparlers pour retrouver le poste qu’il occupait avant de s’en aller à Ottawa. Ça veut dire pour lui une rétrogradation, je me sens
coupable, mais ce serait tellement FOOORMIIIIDAAAABLE ! ! !
Viviane se leva de la banquette comme si elle avait eu un ressort dans les
jambes et se lança dans une danse trépidante digne des Incas rendant grâce au dieu du Soleil dans Tintin. Après s’être bien exaltée, elle se rassit et
remit le rouleau à Elsa. Ses yeux brillaient en regardant sa jeune amie qui poursuivait ses confidences.
— Ce qui m’arrive est à la fois extraordinaire et épouvantable. Je veux dire, faire un enfant avec un pur étranger, un gars avec qui je couche depuis
quelques semaines, avec qui j’ai une relation strictement sexuelle. Un pur accident, purement miraculeux ! C’est un signe, non ? J’étais prête à me
lancer dans une démarche longue, un peu hasardeuse, pis là, pif pouf ! Miracle ! Je peux pas passer à côté de ça, c’est trop gros. Le timing est
parfait !
Viviane s’empara prestement du rouleau.
— Pis le père ?
Reine le lui prit des mains.
— Viv, interdiction de parler quand on a pas le bâton de parole.
Viviane le lui arracha d’un coup sec.
— Au diable le bâton de parole, j’en peux plus ! Faut qu’on jase de tout ça, là, on a fait le tour !
Elsa s’empara du rouleau.
— J’ai pas fini ! Je vous ai laissées parler, c’est à moi maintenant. Un
peu d’ordre, Mesdames.
Elle frappa le rouleau contre la table.
— On fera pas de troisième tour, c’est entendu, mais laissez-moi finir. Bon. Je disais donc que mon premier réflexe, et il est puissant, c’est de le garder. Ce sont pas les conditions que j’aurais souhaitées, mais la vie se charge de te revirer comme une crêpe, des fois, pis ça a l’air qu’après
qu’elle m’a revirée de t’sour, après qu’elle m’a fait quitter l’homme de ma vie qui a refusé de me faire un bébé, une chose est devenue claire : je peux
pas me débarrasser de cet enfant-là. L’autre jour, j’étais prête à en kidnapper un au parc, c’est dire où j’en suis avec mes hormones dans le
tapis !
Et je sais pas ce que je vais faire avec le… euh… Alex. J’ai pas envie
qu’il soit dans le décor, je le connais pas, ce gars-là, autrement que par ses très grandes aptitudes avec sa langue. Je connais pas ses points de vue sur la
vie autres que les positions sexuelles qu’il préfère. J’ai pas envie qu’il sache. Je penche très fortement vers l’option de rien lui dire. Voilà.
Elle plaça le rouleau au centre de la table, les joues brûlantes sous le feu croisé des regards qui convergeaient vers elle. Viviane tendit la main vers le
rouleau, geste interrompu par Reine qui lui rappela que le jeu était fini, qu’elles pouvaient s’exprimer sans le bâton de parole. Viviane se leva,
étendit les bras et dit, d’une voix solennelle :
— Je suis très touchée par ce qui vient de se passer. De la confiance qu’il
y a entre nous. C’est gros, ce qui nous arrive. Et on n’est pas ensemble par hasard, les hasards n’existent pas.
— « Il n’y a que des rencontres », railla Reine en mimant des guillemets dans l’air.
— Je propose d’ouvrir une bouteille de bulles et de faire brûler de la sauge blanche…
Reine roula des yeux en gémissant.
— Non, non, Reine. Après tout ce qui s’est dit ici, ça vaut la peine de
purifier l’atmosphère dans le sens de s’alléger. À Rome, fais comme les Romains, qu’ils disent ? Ben chez Viviane, fais comme Viviane.
— Tant que tu mets pas du Enya…
— Maman ?
Les trois femmes sursautèrent à l’apparition de Mirabelle.
— Pis ? Vous avez fait le bâton de parole ?
— Oui, mon petit chou. Merci, c’était très… instructif.
— Tellement parfait.
— Tout à fait ce qui convenait à la situation.
— C’est l’heure, ma belle. Viens, je vais te faire couler un bain. Tu
pourras lire un peu avant de te coucher.
La fillette embrassa Reine et Elsa et suivit sa mère, trottinant docilement
à sa suite.
Au bout d’un moment, Viviane revint dans la cuisine, où elle trouva ses
deux amies en grande conversation.
— J’en ai manqué un bout ?
— Un gros bout, oui.
Elsa, les yeux rouges, se poussa sur la banquette pour permettre à
Viviane de s’asseoir.
— Comme une grosse nouvelle ne vient jamais seule, j’ai appris cette
semaine que mon proprio reprend possession de mon logement pour sa fille. De toute façon, je pourrai pas élever un enfant dans un trois et demie, et
neuf mois, c’est vite passé. Il faut que je me trouve un nouvel appart, mais le marché est tellement saturé, les prix ont tellement explosé…
Elle se mit à pleurer sans bruit. Reine posa sa main sur celle de la jeune femme et poursuivit, à l’intention de Viviane :
— Elle pleure parce que je viens de lui proposer de venir habiter chez nous le temps qu’elle trouve quelque chose. J’ai une grande pièce à l’étage
qui sert plus qu’à ramasser trop de livres et de la poussière : l’ancienne chambre d’Adam que je me décide pas à transformer en boudoir, tout à
coup qu’il lui arrive une badluck, tsé, et qu’il décide de revenir vivre avec sa meuman, alors que je sais pertinemment qu’il y a autant de chances que ça arrive qu’il y a de chances que je me mette un pénis dans la bouche la semaine prochaine. Et j’ai aussi un grand divan-lit au sous-sol, désolé lui