La trinité des crinquées
Ovaires à broil
escabeaux artistiquement appuyés aux plus beaux des troncs noueux d’arbres
surchargés, sous un ciel pur pommelé de nuages décoratifs.
Tu sais pertinemment que le bébé a fait une crise de diarrhée juste avant la prise
de photo/vidéo, que le bambin à la main tendrement joufflue a pété sa coche entre les
allées parce que grimper aux arbres l’ennuyait prodigieusement et qu’il réclamait à
grands hurlements le téléphone de sa maman sous les yeux gênés des autres
parents et du regard jaloux de leurs rejetons tout aussi ennuyés, mais moins criards.
Tu n’es pas naïve, mais tu as tellement envie d’y croire que tu es entrée quand
même dans l’illusion. Tu as quand même suivi le chemin que l’influenceuse/
blogueuse/vlogueuse t’avait tracé, avachie à la table de la cuisine à cinq heures et
demie du matin, un café tiède à la main, parce que tu as lu que la tendance du
Miracle-Morning-21-matins-pour-se-sentir-bien était LA tendance du moment en
matière de mieux-être, promettant qu’en t’offrant un moment dédié à toi, rien qu’à toi,
tu ressentirais moins de stress au travail et dans la vie de tous les jours, une
meilleure forme physique et une relation aux autres différente.
L’influenceuse/blogueuse/vlogueuse a fini de dire ce qu’elle avait à te dire et tu
refermes ton portable, une autre façon de se claquer la porte du paradis au nez, en te
demandant franchement pourquoi, toi, tu n’y arrives pas ? Pourquoi tu ne trouves
jamais le temps de la faire, cette maudite croustade – la meilleure collation et la plus
rapide qui soit ?
Que le samedi précédent, l’idée d’aller aux pommes en après-midi ne t’a jamais
effleuré l’esprit, que la pensée même d’être enfermée dans la voiture pognée dans le
trafic des familles-qui-vont-aux-pommes-c’est-donc-ben-le-fun en compagnie d’un
mari grognon, d’une ado blasée et de deux enfants surexcités te semblait aussi
invitante que d’aller passer une coloscopie.
Il n’est pas encore six heures du matin que l’échec et la culpabilité se coulent en
toi, une boisson amère que tu avales pourtant comme du petit-lait parce que son
arrière-goût de déception t’est tellement familier. Tu te sens déçue de toi, des autres,
de la vie, de tes attentes illégitimes, penses-tu.
Il n’est pas encore six heures et tu te sens lessivée dans le sens terroir du terme :
blanchie, écrapoutie et asséchée parce que passée dans le tordeur après avoir été
brassée d’un bord pis de l’autre dans de l’eau bouillante pis de l’eau de Javel.
Ça fait que Namasté, câlisse.
– La narratrice
Ovaires à broil Elsa fourra les deux tubes de Colorista à coloration semi-permanente rose vif dans son sac et sortit avec regret de la pharmacie. L’air suffocant la saisit
à la gorge dès qu’elle posa le pied sur le trottoir, lui faisant regretter ce début de fin de semaine qui la tenait éloignée de l’air frais de son bureau
situé dans les profondeurs du collège. Sa patronne avait insisté pour qu’elle prenne ses vacances avant le retour en classe. N’eût été sa séparation éclair,
elle serait depuis quelques jours allongée sur une plage quelconque de la côte Est remplie de familles rouge homard sacrant leur bonheur en
québécois, Ostie qu’on est-tu ben !
La douleur de la séparation faisait tranquillement place à une sainte
saine colère. Louis lui avait fait perdre son temps en plus de lui avoir fait perdre ses illusions et ses espoirs. En tout cas, les p’tits morveux ne lui
manquaient pas. De ces années de famille recon-restituée, il n’y avait que la chatte Daisy qu’elle aurait voulu emballer dans ses boîtes. Leurs petites
bouches pincées, leurs regards sournois, leurs mensonges, leurs larmes de crocodiles, leurs doigts poisseux, leurs grandes langues sales, leurs petits
plans machiavéliques, leurs petites têtes à claques… Elsa mit un terme à l’afflux de détails qui avaient pris, les jours passant, de vilaines nuances de
rancune et de méchanceté gratuite.
Combien de fois s’était-elle censurée : « T’as pas honte, c’est juste des
enfants… », « T’es juste jalouse », « C’est toi, l’adulte, agis en conséquence ! » Libérée de leur présence – de leur emprise –, elle avait
sauté allègrement dans le jugement facile et le picossage post-relation de mauvais aloi, jusqu’à ce qu’elle prenne conscience que les gamins avaient
seulement pris la place qu’on (Louis) avait bien voulu leur donner. Dès lors, elle avait laissé en plan les p’tits morveux pour ne plus s’en prendre qu’au
seul et unique responsable de sa situation de célibataire soumise avec des ovaires à broil.
Quelles étaient les chances qu’elle tombe amoureuse d’un homme qui, ô miracle, tenait justement à procréer au plus crisse ? Nulles, se disait-elle en contemplant le vide abyssal de son aveuglement, de son égarement. Chaque jour qui passait la retenait prisonnière d’un fabuleux sentiment de s’être fait
passer une forêt de sapins au grand complet. Elle fulminait, la boucane lui sortait en permanence par les sept orifices.
Échauffée par ses pensées, elle pressa le pas malgré la torpeur langoureuse qui s’abattait sur la ville et ses habitants. L’air épais se cassait
en deux pour laisser passer cette petite blonde, dont le pas s’apparentait au ski nordique, les bras vigoureusement lancés devant, derrière, au rythme
d’enjambées énergiques. Arrivée au coin de la rue de Gaspé, elle s’arrêta, en nage. Le pépiement doux des petits enfants jouant au parc des Rêves
l’enveloppa.
Elle eut une violente envie de prendre un des enfants dans ses bras, de
caresser sa chair moite de sueur, de chasser de son front une boucle mouillée ; elle se vit courir, saisir un petit corps, n’importe lequel ferait
l’affaire pourvu qu’il soit en couche, le prendre sous son bras comme un sac et s’enfuir, s’enfuir avec le p’tit au détriment des cris de parents témoins et
des lamentations maternelles bientôt rejointes par les hurlements des sirènes de police et ceux de l’alerte Amber entonnée en chœur par les téléphones.
Elle n’aurait même pas le temps de se rendre au parc Jarry, de sauter dans la pataugeuse et de jouer avec l’enfant qui rirait aux éclats.
— Êtes-vous correcte ?
La voix de la passante la fit sursauter. Elle lui répondit avec brusquerie.
— Oui, pourquoi vous me demandez ça ?
L’inconnue leva une main hésitante vers son visage.
— Parce que vos joues sont inondées de larmes…
Elsa balbutia n’importe quoi en essuyant rageusement ses joues
trempées. Une autre affaire à mettre sur le dos de Louis ! Voilà-t’y pas qu’elle se transformait en fontaine sans même s’en rendre compte à
l’approche d’un terrain de jeux, tout ça parce que monsieur lui avait fait croire pendant des mois des années qu’il allait lui faire l’enfant que son utérus réclamait à corps et à sang !
Des envies de meurtre succédèrent à ses envies de kidnapping et elle reprit son allure de folle en direction de la maison de Viviane. Elle avait
soif, tout à coup, terriblement soif et se sentait fatiguée, terriblement fatiguée. Elle aperçut Mirabelle sortir de la maison familiale en sautillant –
« Fiou, ils sont là ! » – et ressentit une bouffée de reconnaissance. Même si elle avait tout planifié avec Adèle, Elsa redoutait tout à coup de se cogner le
nez à une maison vide.
Quand Viviane lui ouvrit, Elsa lutta pour ne pas se jeter dans ses bras.
Trop d’effusions, ça ne lui ressemblait pas. Elle ne se souvint même pas qu’elle lui en voulait, que la malheureuse réplique de Viviane avait jeté un
froid entre elles, qu’elle avait ignoré les tentatives de rapprochement de sa prof. De sa prof préférée. Une autre bouffée d’émotions l’envahit. Cette
femme qui la regardait avec un étonnement mêlé de joie lui apparut soudain dans tout ce qu’elle était devenue en peu de temps : une de ses personnes
préférées.
Elsa sourit. Viviane la serra contre elle. Pour une rare fois, elle répondit
à l’étreinte. Elle entendit Louis l’encourager : « C’est un signe d’appréciation, relaxe un peu, p’tit chat sauvage. » Les larmes jaillirent de
nouveau. Si seulement Louis, le souvenir de Louis, la présence de Louis dans sa tête pouvaient la lâcher…
— YO, Els !
Adèle surgit, égale à elle-même : agitée, impérieuse, impatiente. Elsa
réprima un petit sourire. La vue de l’adolescente lui raviva la mémoire, chassant les intonations tendres hypocritement tendres de Louis.
— YO, fille !
Elle n’eut même pas l’air coupable quand elle brandit les tubes de
teinture rose vif au visage de sa voisine son amie.