La trinité des crinquées

Anne-Marie Desbiens · Chapitre 20 sur 58

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La trinité des crinquées

Chapitre 5

 

Après trente ans passés à étudier la psychologie féminine, je n’ai

toujours pas trouvé de réponse à la grande question : que veulent-

elles au juste ?

SIGMUND FREUD

 

Fourre-naise

 

Elsa se traînait dans le petit appartement que la chaleur avait transformé en four. Ses fins de semaine, elle les passait dorénavant en sous-vêtements,

enfilant short et t-shirt uniquement pour sortir faire quelques courses au dépanneur du coin, négligeant les saines habitudes inculquées dès l’enfance

au profit de son nouveau régime alimentaire : croustilles, bière, popsicles, fromage en grains et vin rosé. « Si maman voyait ça, ça la sortirait net de

son buzz de pot. »

Les genoux relevés, elle lisait devant son ventilateur qui crachait de l’air

tout juste tiédi, faisant virevolter les quelques mèches échappées du chignon ramené très haut sur le dessus de son crâne. Elle bougeait le moins possible.

Ne parlait à personne. Évitait l’ordinateur qu’elle consultait uniquement pour prendre ses courriels et effacer la vingtaine de messages que Viviane

lui avait envoyés depuis la funeste soirée, lui enjoignant de lui pardonner ses paroles honteuses. « Fais-moi signe, reviens au cours, arrête prendre un verre ! »

Le matin même, Elsa avait découvert sur le pas de sa porte un sac de muffins au houmous chocolat accompagné d’un billet suintant le remords.

Sur le coup, la jeune femme avait pris ce geste comme une intrusion. Comment elle connaît mon adresse, elle ?, puis s’était souvenue de la fiche

d’information complétée lors du premier cours au studio. Ça l’avait calmée sans pour autant l’amadouer.

Elsa se butait à sa mauvaise foi comme un cheval sur l’obstacle. Impossible de franchir la barrière. Bien sûr, il y avait ces mots malheureux

qui se dressaient entre elle et Viviane. Mais il y avait autre chose, encore, qu’elle avait peine à identifier. Quelque chose comme un désarroi né de la

déception engendrée par la désillusion. Le regret que ce début d’amitié, qui avait semblé fleurir aisément entre elle et Reine, se soit flétri aussi sec.

Introvertie, Elsa ne se laissait pas facilement apprivoiser, ne cultivait pas beaucoup les familiarités. Même qu’au collège, ses collègues l’avaient

rebaptisée Elsa, la louve des bibliothécaires. Elle les entendait, parfois, ricaner dans son dos. Elle haussait les épaules. Si ça les amusait…

Une enfance passée avec une mère monoparentale hippie qui accueillait tout un chacun avec la même chaleur désinvolte lui avait fait passer le goût

des relations faciles. Louis le lui avait reproché plus d’une fois lorsqu’elle se montrait réticente à rencontrer de nouvelles personnes. « Mon petit chat

sauvage », l’appelait-il avec une tendresse mêlée d’exaspération, « ma belette rétive ». Pourtant, ce côté grégaire chez son amoureux l’avait attirée,

contrairement à l’agacement suprême qu’elle avait toujours ressenti face au même trait de caractère chez sa mère. Évidemment, les relations mère-

fille…

La pensée la ramena au souvenir de la soirée chez Viviane. Elle lui en

voulait d’avoir rompu leur entente tacite. Elsa avait cru que cette fois, elle pourrait se lier avec ces deux étrangères aussi différentes d’elle que possible, mais de qui elle se sentait étrangement proche. La trahison de Louis l’avait déchirée et elle semblait incapable de retrouver un semblant de

protection dans son armure habituelle faite de rigueur, de devoir et de contrôle. Plus vulnérable que jamais, Elsa les avait laissées s’approcher,

trouvant en leur compagnie un sentiment de réconfort et d’appartenance, comme si, en se complétant, toutes trois formaient une sorte de trinité :

l’esprit (elle-même), le cœur (Viviane), le corps (Reine).

Au moment où la cuillerée de crème glacée à la pâte de biscuit lui

rafraîchit le cerveau, un germe d’idée lui chauffa l’esprit. Et si elle transgressait l’interdit ? Et si elle débauchait Adèle et que toutes deux se les

teignaient, ces maudites mèches, malgré et À CAUSE de l’interdiction formelle de Viviane ? Non seulement elle aurait une alliée de taille – elle

savait y faire avec les adolescentes en mal de faire suer –, mais la revanche serait bien douce à savourer.

Bah, le péché est véniel, quand même. Des mèches, ça part au bout de quelques lavages, non ? Et qui sait si la jeune n’avait pas raison ? Peut-être

avait-elle réellement besoin d’un changement… Avec cette touche de rose, la « louve » se transformerait peut-être en chiot ?

Un tintement fit vibrer son téléphone. Elle jeta un œil sur l’écran. Un message. Elsa hésita, puis ouvrit sa page. Alexandre-AN-comme-dans-

rENtre-dedANs la contactait.

 

Cinéma Beaubien à l’air

climat, popcorn et p’tit film ?

 

Elsa vit son samedi soir s’allonger devant elle comme un pénis bandé mou et, apercevant sa silhouette à moitié nue dans la glace, imagina les

frissons réveiller sa chair moite, l’humidifier encore plus par une séance torride d’un tout autre style de rentre dedans. Combattre le chaud par le

chaud, tout le monde savait ça… Pas pour rien qu’on mangeait si épicé à Mumbai. Cette fois, peut-être que si elle mettait du sien, elle arriverait à oublier ne serait-ce que quelques heures le corps de Louis, la voix de Louis,

les yeux de Louis, le corps de Louis, les mensonges de Louis, la trahison de Louis…

Son petit plan l’ayant ragaillardie, elle se sentit allumée, brûlante et jeune, si jeune encore malgré la grisaille qui s’était abattue sur sa 35 e année,

malgré ses espoirs en forme de seins de vieille : ramollis, tombants, tout ratatinés. Alexandre était au bout de quelques touches sur son cellulaire,

bien réel, disponible. Affamé. Et ce soir, elle avait trop chaud pour s’emmailloter dans son suaire de chagrin. Ses doigts courant sur le clavier,

elle entra la réponse rapidement de peur de changer d’idée.

 

Lit douillet, la fan à high,

popsicle et p’tite bière ? :)

 

La « fan à high » quand même… Le « ventilo au maximum » aurait aussi bien fait l’affaire. Adèle déteignait sur elle… Sans plus réfléchir, elle

pesa sur la touche Envoyer. Bon. Voilà. Fait ! À la manière de Reine, pensa-t-elle, excitée par ce geste spontané qui ne lui ressemblait pas. Il faudrait lui

en parler, à Reine. Mais si elle n’allait plus jamais au studio de Pilates, plus jamais elle ne reverrait Reine. Humm… Matière à réflexion, se dit-elle en

s’enfournant une large part de crème glacée au lieu d’aller se jeter sous la douche. Le tintement du téléphone la fit sursauter. Ahhhh, ça n’avait pas été

long que le plan cinéma était tombé à l’eau ! La bête arrivait au pas de course.

Suçotant sa cuillerée, elle se dit que puisqu’elle allait baiser avec lui de nouveau, ça ne serait donc plus une coucherie, la chose allait le promouvoir

au statut d’amant. « Ça me plaît, ça me plaît beaucoup », conclut-elle en se regardant une dernière fois dans la glace. Eh boy ! En sous-vêtements,

collante, les cheveux n’importe comment… Décidément, l’idée des mèches roses, de la vengeance et de la controverse avait l’air de franchement la décoincer. Note mentale à moi-même : remercier Adèle, se dit-elle avant de