La trinité des crinquées
Animosité
Appuyée au mur de la cuisine, les bras croisés, le regard torve, Adèle
ressemblait à l’enfant butée qu’elle avait été dans sa période du terrible two. Jusqu’au petit plissement de nez, qui attendrit Viviane, malgré la vive
impatience qu’elle contenait à grand-peine.
— Je te demande seulement de surveiller les jumeaux une couple
d’heures demain matin… Tu peux bien faire ça, ma grande ?
— Non ! Je suis pas ta baby-sitter ! Et puis, si je le fais, je veux du cash.
— On a déjà eu cette discussion-là, Adèle, je vois pas pourquoi tu remets la question de l’argent sur le tapis. La réponse est non. Dans une
famille, tout le monde met la main à la pâte gratuitement. C’est un service que tu rends à tes parents, pas une tâche rémunérée.
— Pourquoi est-ce que je suis toujours la seule à rendre service à ma famille, d’abord ?
— Parce que ton père est moins là, à cause de son travail…
— Non, c’est à cause de toi pis de ton fucking studio de Pilates !
— ADÈLE !
— Si tu l’aimes tellement, ton studio, pourquoi t’emmènes pas les
jumeaux ? J’ai un projet à finir avec Delph, mom. Je t’en ai parlé, mais t’as oublié, I guess…
L’adolescente avait cessé ses cris, et le ton triste sur lequel elle avait prononcé ces dernières paroles heurta Viviane.
— Oh, ma grande… je suis désolée. C’est vrai, tu m’en avais parlé. C’est juste que j’ai tellement de choses auxquelles penser.
Viviane tendit maladroitement la main à sa fille, dont la silhouette raidie lui serra le cœur.
— Tu pourrais demander à Delphine de passer ? Je vais parler aux jumeaux avant de partir, je… Tiens, prends ça, vous commanderez des
sushis pour le dîner. Ou ce qui te fera plaisir.