La trinité des crinquées
Chapitre 11
Pourquoi parler mal d’une femme ?
Ne suffit-il pas de dire que c’est une femme ?
CARCINUS LE TRAGIQUE
La goutte de trop
(DISGRÂCE DU JOUR : les veines explosent à la surface de la peau de plus en plus parcheminée.)
Quand Reine fit son entrée dans l’agence, elle huma immédiatement l’odeur
de pizzas fraîchement sorties de leur boîte. Un Lunch & Learn manqué ? se demanda-t-elle en pressant le pas, désireuse d’échapper au pépiement excité
des Chéries qui montait de la cuisine. Elle aperçut du coin de l’œil les petites industrieuses à l’œuvre – tout le monde sait, à part les infographes et
les designers UX, que les conséquences d’une pointe de pizza au pepperoni sont désastreuses pour la santé –, étalant leur croûte de chou-fleur, la
recouvrant amoureusement d’une pelotée de légumes, de bacon de tempeh et de fauxmage. C’est Jean-Philippe qui serait fier d’elles.
Reine lança un vigoureux « Salut, mes chéries ! », trottina allègrement vers son bureau semi-fermé, serrant contre elle son portable contenant le document de présentation destiné à son équipe, sur laquelle elle avait travaillé jusque tard dans la nuit et qu’elle confierait à Vanessa, la déesse du
PowerPoint, avant le kick-off meeting.
Kick-off meeting : par définition, cette réunion de lancement doit s’organiser au
début du projet avant de passer à l’action. Son but est de présenter le projet à
l’équipe, de fédérer et motiver les troupes autour de celui-ci en s’assurant que tout le
monde sache dans quelle direction avancer. Parce que c’est bien connu, démarrer un
projet dans une agence équivaut à un décollage de fusée à Cap Canaveral : la suite
du monde en dépend.
Les informations que Reine tenait de ses lectures et surtout d’Emma, la gynécologue, lui avaient été des plus précieuses d’autant plus qu’elles
l’éclairaient de façon personnelle. Toutes ces informations qu’on ne lui avait jamais transmises ! Reine avait demandé à rencontrer la gynécologue
en tête-à-tête. Au yâbe Invi.
Le courant passait naturellement entre les deux femmes et cette
rencontre avait permis à Reine d’aborder le sujet en profondeur. Jamais aucun professionnel de la santé ne lui avait parlé aussi directement. Le
rapport professionnel entre les deux femmes s’était peu à peu transformé lorsqu’elles avaient échangé leurs impressions personnelles, partageant la
même vision des choses et le même cynisme sur la question. Emma s’était lancée dans un discours enflammé :
— Même si la ménopause est une expérience universelle pour toutes les femmes dotées d’ovaires qui vivent assez longtemps, c’est un sujet qui,
contrairement à la puberté, est entouré de secret. Pourtant, il faudra bien l’aborder ouvertement et publiquement et pas seulement par le biais de
documentaires, d’essais ou de romans ! La population vieillit, et le nombre de femmes en transition vers la ménopause ou postménopausées ne fera
qu’augmenter. Contrairement aux premières règles, les dernières menstruations ressemblent à une date de fin de vie. On en a de manière générale une image très négative.
— Les préjugés, c’est fort. Je me rends compte, parce que je suis en plein dedans, que ça vient de la valeur qu’on accorde aux femmes : on perd
tout intérêt quand on n’est plus en mesure de se reproduire.
— Effectivement. Et ça vient aussi en partie de la fausse hypothèse selon
laquelle la ménopause est un défaut biologique, car il n’y a pas d’équivalent pour les hommes qui, eux, peuvent produire des spermatozoïdes jusqu’à un
âge avancé.
Les deux femmes s’étaient exclamées en même temps :
— Charlie Chaplin !
Reine avait enchaîné tristement :
— Les hommes vieillissent et les femmes sont trahies par leur utérus…
— On parle peu de la ménopause, et ce vide vient d’une combinaison
toxique de professionnels de la santé incapables de répondre aux besoins éducatifs de leurs patientes…
— La médecine a tellement de sérieux problèmes de communication !
— … et de la misogynie médicale, c’est-à-dire la longue tradition de la
médecine à négliger les femmes.
— Partez-moi pas, Emma ! Les médecins voient nos symptômes et nos
problèmes de santé liés à la ménopause comme exagérés, sans importance, ou simplement « faisant partie de la vie d’une femme », donc comme
quelque chose à endurer. Grrr !
— Et la honte s’étend au-delà du bureau du médecin. Il y a le mépris
général pour les femmes qui avancent en âge. Les préoccupations des femmes qui vieillissent sont souvent si peu importantes qu’elles ne valent
même pas la peine qu’on fasse un effort minimal… Elles sont tout simplement ignorées.
Un silence lourd était tombé sur elles, puis Emma avait clos la discussion.
— Ça ne devrait pas être nécessaire d’être féministe pour savoir comment fonctionne son corps, mais c’est le cas. Et il semble qu’il n’y ait
pas de plus grand acte féministe que de parler d’un corps ménopausé dans une société patriarcale.
Elle avait regardé Reine avec un sourire entendu :
— Alors, faisons du bruit.
Et c’est bien ce que Reine entendait faire avec cette présentation en particulier et ce BIG mandat en général : faire du bruit.
Vanessa manipula habilement les fils de branchement, appuya sur quelques touches du portable de Reine, et comme par magie, l’écran au mur afficha
la présentation. Ce qui fit monter d’une coche l’échelle interne du Je vieillis, je suis dépassée de Reine, dont les capacités technologiques
n’étaient pas aussi évoluées que celles de cette génération née avec une souris dans une main, un cellulaire dans l’autre.
Nom du client
PROJET BIG PHARMA DOSSIER BP-17531
TITRE Présentation de démarrage
Une salve d’applaudissements salua officiellement le lancement de
projet. Les regards brillants levés vers Reine quémandaient la suite. Vaillante petite équipe, pensa-t-elle.
Reine lança le diaporama.
ÉQUIPE
Directrice de compte Audréanne
Stratège Claudia
Gestionnaire de la marque Reine/Roxane
Chargée de projet Reine
Directrice artistique Vanessa
Conceptrice-rédactrice Karelle
Designer graphique Charlye
Un murmure passa dans les rangs.
— Oui, je sais, Roxane, la gestionnaire de la marque, n’est pas invitée dans l’équipe à ce stade-ci non pas pour satisfaire mon appétit insatiable du
pouvoir, mais pour garder un minimum de maîtrise sur le projet. Honnêtement, je n’ai rien à foutre de la gestion de la marque, je me fous de
BIG Pharma comme de ma première paire de bobettes. Je suis uniquement intéressée par le produit qu’ils s’apprêtent à mettre en marché.
Audréanne-sans-trait-d’union gigota sur sa chaise.
— Je suis pas sûre que je suis à l’aise avec ta décision… L’agence est
reconnue pour avoir été la première à proprement parler de la marque employeur. C’est notre élément…
— … différentiateur, je le sais, Audréanne. Je te rappelle que c’est moi qui suis à l’origine de notre maudit manifeste de marque, mais c’est quand
même pas une bible. Coudonc, êtes-vous capables de jouer en dehors des rangs une fois de temps en temps ?
La jeune femme la fixait, l’air buté.
— Roxane est la gardienne de la marque BIG Pharma…
— Et elle le restera, mais pas pour le moment. C’est pas un mandat de branding.
— Oui. Un nom de produit, un packaging, c’est exactement ce que c’est.
Reine soupira profondément, regarda sa collègue et sourit.
— Si t’es pas à l’aise que Roxane soit pas là pour garder la marque comme on veille sur un trésor – tsé, tel Gollum sur son précieux dans Le Seigneur des anneaux –, t’es libre de sortir de l’équipe, ma chérie. Aucune bullshit ne sera tolérée sur ce projet ni pelletage de nuages pour flatter les
clients dans le sens du poil. C’est exactement ce que je veux éviter.
Elle posa sur l’assemblée un regard acéré. Sa voix ronde, feutrée,
s’amplifia :
— Je veux parler aux consommatrices, pas aux clients. JE suis la
persona, ici, le personnage principal à qui la « marque s’adresse ». Le crossage de neurones pour faire venir les clients et leur sacro-sainte marque,
je m’en tape. Ce qui m’intéresse, c’est les femmes à qui le produit est destiné. Pas les hommes qui le fabriquent. Quand je dis que c’est pas un
mandat de branding, c’est ce que je veux dire.
Murmures surpris, échanges de regards. Reine inspira et poursuivit.
— Pour reprendre les paroles d’Emma, la gynécologue attachée au projet chez BIG Pharma : « Ce que le patriarcat pense de la ménopause
n’est pas pertinent. » Alors, follow the tour ou quittez le navire. Maintenant. Je ne voudrais surtout pas que l’une de vous se sente pas à l’aise.
Claudia, la stratège, la regarda en souriant et se mit à applaudir, rejointe par quelques participantes plus figues que raisins. « Chef, oui, chef ! » Sauf
Audréanne-sans-trait-d’union, dont la mine coincée témoignait de son peu d’enthousiasme. Reine le nota, mais préféra l’ignorer. La Chérie avalait de
travers ses remarques, à n’en pas douter, ce dont elle se fichait éperdument. Qu’elle aille donc se plaindre à madame Pet-Sec !
— Ça va, Audréanne, tu suis le bateau ? OK, super, on y va !
HEURES ALLOUÉES
Stratégie : 20 h
DA : 15 h
Design graphique : 54 h
Conception-rédaction : 40 h
Gestion de projet : 20 h
— Wow, j’adore quand tu fais la chargée de projet, on a des heures convenables !
— On se fait toujours coincer dans le temps par manque de budget, qu’est-ce que…
— Ouais, d’habitude, c’est plus « chie-moi un logo en deux jours »…
— « Ponds-moi des slogans pour dix piasses », comme si c’était des
pinottes…
— BIG Pharma a accepté notre mode de fonctionnement sur ce coup-ci.
On rogne sur les coûts de gestion pour allouer plus de temps à la création.
MANDAT
Développement d’un nom pour un nouveau produit
« Trio Méno », stratégie de lancement, orientation créative et packaging.
PUBLIC CIBLE
Femmes âgées de 45 ans à 65 ans en période de périménopause, en
ménopause et postménopausées.
— Comme je le mentionnais tout à l’heure, c’est effectivement un
mandat de branding dans les faits, mais on s’oriente consommatrices, pas clients. Ça change l’angle d’approche. Et on commence maintenant avec la
présentation de quelques faits importants pour comprendre le terreau dans lequel on va planter notre graine, sans jeu de mots grivois… Vous devez
comprendre de quoi on parle quand on parle de ménopause. D’où on vient.
Reine se lança dans sa première partie de sa présentation : « La
ménopause à travers le temps ». Dès l’Antiquité, ça se passait mal. Les perceptions (masculines, évidemment) voulaient que la chair féminine soit
trop humide et que, pour compenser, les femmes libèrent du liquide une fois par mois par leur utérus. Reine souligna le fait que la médecine, comme tout
le reste, existait principalement pour satisfaire les besoins de l’élite masculine et n’était visiblement pas intéressée par le corps féminin vieillissant.
— Comme quoi, plus ça change, plus c’est pareil ! Deux mille ans de misogynie médicale, faut le faire…
Elle passa rapidement sur les diapositives résumant les 18 et 19e siècles, encore une fois dominés par les conceptions mâles de la ménopause, vue
alors comme un déclin de la condition de la femme que l’on tentait de calmer, même si cela voulait dire la droguer. Reine commentait au rythme
des diapositives qui se succédaient suivant le même triste canevas.
— Durant les années 1950, les gynécologues, toujours masculins, font
un portrait de la femme ménopausée entièrement définie par son taux d’œstrogènes, comme une calamité pour elle-même et pour son
entourage…
Elle s’arrêta sur la citation d’un médecin américain, Robert Wilson :
« Raides, fragiles, courbées, ridées et apathiques, elles traversent en trébuchant leurs dernières années. (…) Femmes désexuées, elles passent
dans la rue sans qu’on les remarque (…) La douleur de l’alcoolisme, de la toxicomanie, du divorce et des foyers brisés par ces femmes instables
privées d’œstrogènes ne pourra jamais être racontée. »
Reine fit une légère pause permettant les commentaires, mais comme
aucun son ne venait troubler la présentation, elle enchaîna.
— Et comme tout le monde sait à quel point le langage m’importe, j’ai
cherché par curiosité le concept de ménopause dans d’autres cultures.
Cette deuxième partie, beaucoup plus courte, ne sembla pas susciter plus
d’enthousiasme que la première. Du coin de l’œil, Reine intercepta un mouvement : Audréanne-sans-trait-d’union s’agitait de nouveau sur sa
chaise. Elle se dit que la Chérie réagissait à ces informations probablement nouvelles pour elle. Elle eut envie d’aller poser sa main sur son bras, de
frotter le dos de cette jeune femme, dont on venait de dessiller les yeux. Y a de quoi se trémousser, Chérie, c’est ce qui t’attend, pis c’est pas ragoûtant…
Quand elle eut fini de présenter la troisième partie rappelant les enjeux, les objectifs de leur BIG projet et l’échéancier, Reine mit fin au diaporama
avec satisfaction. Le projet était lancé. Claudia pourrait se mettre à la stratégie avec le talent, la vivacité, l’intelligence qu’elle lui connaissait. De
là viendraient la stratégie de marketing, les grands axes de l’orientation créative et la déclinaison de la création. Des roulettes… comme sur des
roulettes…
— C’est déjà fini ?
Reine se tourna vers l’interlocutrice, découvrit sans surprise que c’était Audréanne-sans-trait-d’union.
— Oui… T’en redemandes ? C’était pas assez pour toi ?
La jeune femme la toisa avec commisération, fit mine de chasser des
poussières imaginaires sur son chandail crocheté jaune moutarde extra-large passé dans un jeans dont la taille extra-haute lui remontait sous la poitrine
extra-ferme, extra bien galbée.
— Ce que t’as donné comme présentation… Ça te parle sans doute, je
comprends ça, mais ça nous donne pas d’infos utiles au projet. L’historique de la ménopause, franchement… On est dans une agence, pas dans un
regroupement communautaire de femmes sur le retour d’âge. On a besoin de segmentation de marché, d’analyse économique, de proposition de
valeur, de positionnement de marque.
— Roxane vous fournira ces données quand on sera rendus là. Pour
l’instant, je gère à ma façon et je considère comme essentiel que vous soyez au courant de la réalité du public cible.
Reine prit à partie ses collègues. Toutes sans exception regardaient ailleurs. Audréanne poursuivit :
— Je me sens pas à l’aise avec la façon dont tu gères le début du projet.
— Oh, ma petite chérie, tu m’en vois désolée, mais ça change rien au processus que j’ai décidé d’installer. Enlève tes œillères et tu verras que
notre travail est quelquefois plus large qu’une segmentation de marché et une analyse économique.
— Reine, t’es paternaliste. Je suis jeune, mais pas imbécile.
— Audréanne, t’es âgiste. Je suis vieille, mais pas sénile.
Reine chercha un appui, mais personne dans la pièce n’intervint. Le malaise, pesant comme une baleine à bosse sur le point d’accoucher, avait
figé les regards. On lorgnait le sol, se curait les ongles, alignait les crayons sur un bloc-notes. La ménopause ne les intéresse pas. Ça n’a aucune réalité
pour elles, elles sont trop jeunes. La réalité la foudroya : elles étaient toutes de l’avis d’Audréanne-sans-trait-d’union, mais aucune d’entre elles n’avait
le courage de le lui dire. Elle mit un terme à la réunion, tombée à plat aussi sec qu’un soufflé sorti trop tôt du four et servi à des convives trop soûls
pour s’en apercevoir.
— Je travaille de la maison demain, mon cellulaire restera ouvert.
Sachez cependant que Roxane s’intègre au projet que dans une dizaine de jours et que d’ici là, c’est moi qui gère le projet. Je répète ce que j’ai dit en
début de réunion : si vous vous sentez pas à l’aise avec ma façon de travailler, on vous libérera et on réassignera vos tâches à quelqu’un d’autre.
Personne est irremplaçable.
« Personne est irremplaçable. » C’est exactement ce que Pet-Sec Diane lui
dit le surlendemain dans le bureau de Jean-Marc, où on l’avait invitée à jaser sommée de comparaître. Dans le coin droit de la pièce, Karl-Claudel,
nonchalamment évaché sur un fauteuil Fatboy, son allure d’adulescent au summum : capri en jeans bleu délavé patché plein de trous aux rebords
effilochés, passé sur un t-shirt blanc impeccable. Avec ses gougounes en bambou naturel et son authentique chapeau panama (qui avait remplacé l’incontournable tuque laitte) acheté directement sur Laurier Ouest, il était une vraie carte de mode bobo chic.
Dans le coin gauche, Jean-Marc et son sempiternel pantalon en toile de chanvre acheté sur Madison Avenue à New York, son polo marine à la
poche arborant le célèbre crocodile à la queue enroulée, lui annonça sans tergiverser qu’on lui retirait la gestion du projet. Pet-Sec Diane en rajouta,
se déchaînant en « considérations des plus importantes à considérer », ce à quoi Reine répondit, non sans une pointe d’arrogance :
— « Considérations à considérer ? » Pléonasme. T’as beau être seulement au Service à la clientèle, tu devrais étoffer ton vocabulaire.
Diane grimpa derechef sur ses ergots.
— Ça se fait pas, Reine ! Tu peux pas t’adresser aux employés de mon
département…
— Département est un anglicisme, on lui préfère le terme service ou…
— Reine ! l’avertit Jean-Marc.
— Audréanne était en larmes quand elle est entrée dans mon bureau
après ton kick-off meeting ! Et la façon dont tu parles de BIG Pharma ! D’après ce qu’elle m’a dit, et je te cite, tu « t’en tapes » ? Tu te fous d’un
des plus gros clients de l’agence ? !
— Ah tiens, la petite Chérie est allée rapporter pis pleurer dans le giron
de sa didirectrice !
— Reine !
Cette fois, le ton de Jean-Marc était sans appel. Il soutint le regard de sa complice, autrefois son amante, dont la fougue et le sarcasme le séduisaient
toujours, mais qui, sur ce BIG mandat, avait dépassé les bornes. Karl-Claudel en profita pour intervenir, alignant ses termes à dix piasses
tellement appuyés que Reine pouvait percevoir l’outrecuidance des majuscules : Cocréateurs De La Marque, Architecture De Contenu, Insight
Consommateur, Axe Motivationnel, Stratégie De Rayonnement Au-Delà De La Visibilité, Pont Vers L’Expansion Exponentielle, Espace De Connexion Ultime…
— Merci, Karl-Claudel, je pense que Reine a compris…
— Oh, si peu !
— Reine…
Jean-Marc braqua sur elle son regard rajoutes-en-pas-la-marde-est-assez-
pognée-solide-de-même, puis montra la porte élégamment aux associés. Karl-Claudel passa devant sa collègue réprimandée en lui adressant un petit
sourire baveux. La dernière fois que Reine avait vu ce genre de grimace, c’était dans la cour d’école du primaire. Pet-Sec Diane, fidèle à ses
habitudes, rouspéta tel un vieux chihuahua sans poids et tout en cordes vocales.
— J’ai pas fini de…
— Merci, Diane, Karl-Claudel. Laissez-nous.
Reine admira de nouveau l’autorité naturelle qui émanait de cet homme pas très grand, pas très musclé, dont le fort charisme échappait à tous les
canons de beauté.
— Cette fois, ma douce, t’es allée trop loin.
Il soupira si fort que Reine eut peur qu’il fasse un décollement de poumon.
— Je te retire la gestion du projet. Et en aucune façon tu n’es autorisée à travailler là-dessus. Je suis désolé.
— Tu vas m’enlever la gestion d’un projet parce qu’une petite fille de vingt-deux ans est pas capable de…
— J’ai pas le choix, les RH vont me mettre au pied du mur. Audréanne menace de porter plainte pour abus de langage, abus de confiance, abus de
pouvoir, genre. Pis elle a pas vingt-deux ans, elle en a vingt-huit, l’âge de ton fils. Pourquoi es-tu si méprisante à leur égard ? !
— Le manque d’intelligence et de discernement me hérisse le poil des bras… Qui va prendre le lead sur ce projet-là ?
Jean-Marc ne répondit rien.
— Ça prend un senior… Pet-Sec ?
Jean-Marc se rongea un ongle. Reine passa en revue les quelques noms qui s’imposaient, puis revit le sourire crapaud que Karl-Claudel lui avait
lancé avant de sortir.
— Pas…
Jean-Marc cracha le bout d’ongle qui alla revoler directement dans la poubelle.
— Il va assurer l’intérim jusqu’à ce qu’on trouve…
— TU.ME.NIAISES ? !
— C’est la meilleure personne pour assurer la gestion globale. Il connaît l’industrie, il a la cliente dans sa poche d’en arrière…
Le reste des paroles de Jean-Marc se perdit dans un flou artistique. Reine se dit qu’effectivement, madame Talons allait être soulagée d’apprendre que
Karl-Claudel prenait dorénavant le BIG mandat en main. Elle eut une pensée triste à l’idée de ne plus reparler à Emma, puis se dit que la
gynécologue féministe allait veiller au grain. Son intelligence féroce n’allait faire qu’une bouchée des élucubrations maniérées de son collègue.
Sans laisser le loisir à Jean-Marc de continuer ses explications, Reine prit la porte elle aussi. Plus ébranlée qu’elle ne le laissa paraître, elle se
dirigea vers son bureau sous le regard des Chéries. Elle n’avait pas besoin de les regarder pour savoir qu’elles formaient un bloc monolithique et que
ce bloc la rejetait. Elle sentait leurs yeux fixés sur elle, elle entendait leurs chuchotements qui fleurissaient à chacun de ses pas.
Quand elle pénétra dans l’espace qu’elle partageait avec Claudia – la stratège ne la vit pas, concentrée sur son travail, ses écouteurs enfoncés
dans les oreilles –, Reine s’immobilisa devant son ordinateur encore fermé. Jean-Marc ne lui avait pas laissé le temps de commencer sa journée avant
de la sommer à comparaître.