La trinité des crinquées

Anne-Marie Desbiens · Chapitre 15 sur 58

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La trinité des crinquées

Villeray – le chœur du quartier

Nous v’là revenus à la communication de l’aube de l’humanité. Des hiéroglyphes, ni

plus ni moins, penses-tu avec mauvaise humeur.

Sur ton fil Facebook, une marée de commentaires pas plus étoffés. Tu les lis, en

apprécies quelques-uns, t’agaces de certains autres, toujours les mêmes, les

sempiternels optimistes et les trop chialeux, un peu lasse de voir défiler sous tes yeux

ce microcosme de société, ce concentré d’humanité avec ses éternelles soifs, ses

grandeurs vertigineuses, ses creux sans fin.

Et tout ce temps, sur tes réseaux sociaux, le bonheur des autres s’étale en

éclaboussures sur ton visage.

Et tu te sens encore plus incompétente parce que tu as failli à ton devoir d’être

heureuse.

– La narratrice

 

Sans que son cœur saute un battement, Elsa tapa dans la fenêtre de

recherche le nom honni (qu’elle avait bien entendu supprimé de sa liste d’amis et bloqué). « Faible femme, femme faible qui va espionner le profil

de son ex ! » s’entendit-elle crier.

Sur le profil de Louis, une photo de lui enlaçant une jeune femme.

Les jambes sciées, les oreilles bourdonnantes, la vue embrouillée, la douleur familière lui broya les entrailles. Elle s’éjecta hors de sa chaise de

travail, enfila sa tenue de jogging, ses souliers de course, fouilla une bonne dizaine de minutes pour mettre la main sur son téléphone, son maudit

téléphone qu’elle égarait constamment et qu’elle finit par repérer sur la console de l’entrée. À l’instant où elle mit la main sur l’objet convoité, elle

aperçut un bout de papier sur lequel était inscrit un numéro de téléphone, suivi de quelques mots griffonnés d’une écriture égale.

 

ALEXANDRE

COMME DANS

RENTRE DEDANS

 

VILLERAY – LE CHŒUR DU QUARTIER

Nos ruelles vertes – en vogue depuis que les jeunes familles avaient

remplacé les têtes blanches dans les rez-de-chaussée des duplex –

étaient aussi sécuritaires la nuit que le jour, du moins nous

l’espérions.. Dès que mai se montrait le bout du nez, nous nous

précipitions dehors, râteaux et pelles à la main, pour faire le grand

nettoyage du printemps. Une corvée collective à laquelle se mêlaient

toute une ribambelle d’enfants impatients de retrouver leurs jeux de

ballon-chasseur, leurs courses à vélo et leurs galopades incessantes.

Dès le dernier risque de gel disparu, nous nous affairions à fleurir

les bacs de bois, jardinières surélevées, corbeilles d’osier et pots en

grès que nous disséminions le long des clôtures, la plupart joliment

construites en bois et en treillis, mais comptant tout de même les

quelques horreurs Frost que les plus dinosaures d’entre nous

n’avaient pas jugé bon de remplacer, sous prétexte que « c’était

encore bon ». Ce gaspillage, que nos mères, leurs mères et leurs

grands-mères avant elles avaient combattu avec toute la rage dont

elles étaient capables pour arriver à assurer la survie de leur lignée.

Les guirlandes de lumières, qui couraient au-dessus des terrasses

de nos cours, égayaient nos ruelles, et le passant qui y circulait s’y

sentait à l’abri, les arbres matures étendant leurs longues branches

pour former une haie d’honneur au-dessus de sa tête.

Depuis quelque temps, nous avions commencé à y apercevoir une

coureuse nocturne, une petite blonde inconnue, nouvellement

arrivée, qui galopait d’un bout à l’autre de nos ruelles, à l’instar de

nos enfants le jour. À voir sa foulée impressionnante et son rythme

effréné, nous sentions presque l’acide lactique brûler ses cuisses,

l’air déchirer ses poumons. Elle courait comme si elle voulait

échapper à un fantôme, à un secret gênant ou à un passé qu’il vaut

mieux oublier. Nous ne la connaissions pas, mais ça, du moins, nous

le sentions.