La trinité des crinquées
Villeray – le chœur du quartier
Nous v’là revenus à la communication de l’aube de l’humanité. Des hiéroglyphes, ni
plus ni moins, penses-tu avec mauvaise humeur.
Sur ton fil Facebook, une marée de commentaires pas plus étoffés. Tu les lis, en
apprécies quelques-uns, t’agaces de certains autres, toujours les mêmes, les
sempiternels optimistes et les trop chialeux, un peu lasse de voir défiler sous tes yeux
ce microcosme de société, ce concentré d’humanité avec ses éternelles soifs, ses
grandeurs vertigineuses, ses creux sans fin.
Et tout ce temps, sur tes réseaux sociaux, le bonheur des autres s’étale en
éclaboussures sur ton visage.
Et tu te sens encore plus incompétente parce que tu as failli à ton devoir d’être
heureuse.
– La narratrice
Sans que son cœur saute un battement, Elsa tapa dans la fenêtre de
recherche le nom honni (qu’elle avait bien entendu supprimé de sa liste d’amis et bloqué). « Faible femme, femme faible qui va espionner le profil
de son ex ! » s’entendit-elle crier.
Sur le profil de Louis, une photo de lui enlaçant une jeune femme.
Les jambes sciées, les oreilles bourdonnantes, la vue embrouillée, la douleur familière lui broya les entrailles. Elle s’éjecta hors de sa chaise de
travail, enfila sa tenue de jogging, ses souliers de course, fouilla une bonne dizaine de minutes pour mettre la main sur son téléphone, son maudit
téléphone qu’elle égarait constamment et qu’elle finit par repérer sur la console de l’entrée. À l’instant où elle mit la main sur l’objet convoité, elle
aperçut un bout de papier sur lequel était inscrit un numéro de téléphone, suivi de quelques mots griffonnés d’une écriture égale.
ALEXANDRE
COMME DANS
RENTRE DEDANS
VILLERAY – LE CHŒUR DU QUARTIER
Nos ruelles vertes – en vogue depuis que les jeunes familles avaient
remplacé les têtes blanches dans les rez-de-chaussée des duplex –
étaient aussi sécuritaires la nuit que le jour, du moins nous
l’espérions.. Dès que mai se montrait le bout du nez, nous nous
précipitions dehors, râteaux et pelles à la main, pour faire le grand
nettoyage du printemps. Une corvée collective à laquelle se mêlaient
toute une ribambelle d’enfants impatients de retrouver leurs jeux de
ballon-chasseur, leurs courses à vélo et leurs galopades incessantes.
Dès le dernier risque de gel disparu, nous nous affairions à fleurir
les bacs de bois, jardinières surélevées, corbeilles d’osier et pots en
grès que nous disséminions le long des clôtures, la plupart joliment
construites en bois et en treillis, mais comptant tout de même les
quelques horreurs Frost que les plus dinosaures d’entre nous
n’avaient pas jugé bon de remplacer, sous prétexte que « c’était
encore bon ». Ce gaspillage, que nos mères, leurs mères et leurs
grands-mères avant elles avaient combattu avec toute la rage dont
elles étaient capables pour arriver à assurer la survie de leur lignée.
Les guirlandes de lumières, qui couraient au-dessus des terrasses
de nos cours, égayaient nos ruelles, et le passant qui y circulait s’y
sentait à l’abri, les arbres matures étendant leurs longues branches
pour former une haie d’honneur au-dessus de sa tête.
Depuis quelque temps, nous avions commencé à y apercevoir une
coureuse nocturne, une petite blonde inconnue, nouvellement
arrivée, qui galopait d’un bout à l’autre de nos ruelles, à l’instar de
nos enfants le jour. À voir sa foulée impressionnante et son rythme
effréné, nous sentions presque l’acide lactique brûler ses cuisses,
l’air déchirer ses poumons. Elle courait comme si elle voulait
échapper à un fantôme, à un secret gênant ou à un passé qu’il vaut
mieux oublier. Nous ne la connaissions pas, mais ça, du moins, nous
le sentions.