La trinité des crinquées
Pas de chicane dans ma cabane
— Oui, bon, OK… Euh… Ben, c’est ça. Marion est… Marion, c’est ma copine…
Sa copine, esti, on est-tu dans un livre pour enfants ? ! Tu la fourres, c’est ta blonde, ton amante, ta conjointe, ta femme.
— Marion est…
La charrue ! Envoye, patine, je t’aiderai certainement pas !
— Marion est enceinte.
Un truckload de ciment lui serait tombé sur la tête, une bombe lui aurait
sauté au visage qu’Elsa n’aurait pas été aussi hébétée. Elle réprima son envie de mettre fin à l’appel, de se rouler en boule sous la table pour y
pleurer toute la nuit. Elle éloigna plutôt le cellulaire au bout de son bras, hurla silencieusement fuck off à répétition, puis reprit le contrôle de sa
respiration avant de susurrer dans l’appareil, bien qu’elle fût remplie d’une telle colère qu’elle avait peur d’exploser :
— Eh ben, comme c’est bizarre, hein, parce que moi aussi, je le suis. On dirait bien qu’on assiste à un nouveau baby-boom !
Et elle éclata d’un rire délicieux et aérien avant de saluer Louis et de raccrocher. Le cellulaire éclata en une gerbe de plastique, de cuivre et de
verre lorsqu’il rencontra violemment le mur contre lequel Elsa l’avait garroché. Elle préférait perdre ses contacts et ses données plutôt que sa tête
et ses repères.
Pas de chicane dans ma cabane
— Après avoir rangé le lave-vaisselle, oublie pas d’aller nourrir le chat
des Pouliot, ils te payent pour ça, Adèle.
L’adolescente, enveloppée dans un peignoir dont le capuchon lui
couvrait quasiment les yeux, soupira, exaspérée au possible – et il n’était même pas neuf heures.
— Je saaaaaais. My Gaaaawd ! Je peux-tu avoir mon matin ?
— J’en ai-tu un matin, moi ? Je me suis levée à cinq heures et demie !
L’adolescente ne daigna pas lever les yeux de son téléphone. Viviane
s’empara de l’appareil et le fourra prestement dans la poche de sa veste. Adèle protesta vivement, c’est-à-dire que ses hurlements, dont le niveau
sonore devait bien atteindre les 130 décibels – niveau atteint par une fusée en train de décoller –, avaient de quoi ameuter le quartier. Encore un peu et
un représentant de la DPJ allait débarquer. Je pense que ce matin, je le laisserais l’emmener, songea Viviane.
— Moooon téééééélééééééphoooooone ! ! ! ! !
— Premièrement, c’est MON téléphone, c’est moi qui paye et l’appareil
et le forfait. Deuxièmement, ce cellulaire est destiné à des appels de nécessité seulement…
— Être en lien avec mes amies, C’EST une nécessité ! ! !
— Non. Une nécessité, c’est appeler ton père ou moi si t’oublies tes clés,
si tu vomis pendant tes cours de français, si tu te fais passer sur le corps par un véhicule en traversant la rue…
Virant au mauve, le visage d’Adèle se chiffonna en une grimace hideuse. Elle va quand même pas retenir son souffle comme elle faisait enfant !
Viviane se souvint d’une ancienne voisine qui lui avait confié, un jour où sa fille avait fait toute une scène devant le voisinage au complet : « Prépare-
toi, la crise d’adolescence, c’est comme la crise du terrible two, mais avec plus d’outils. »
— T’es juste… une… tyran ! Une… dictatrice ! T’es une… control freak ! T’es…
— OK, ça va faire, les compliments. Maintenant, va t’habiller et attelle-toi aux tâches que t’es censée faire.
— C’est dégueu ! La fin de semaine est presque finie, pis tu spoiles mon dimanche avec ton harcèlement ! Mes amies, elles, elles ont le droit de se parler, de s’écrire, de chiller avant de recommencer la semaine ! C’est full paaaaas juuuuuste !
Viviane passa la main sur son front, pinça le haut de son nez, sentant affluer un mal de tête provoqué par les cris de sa fille. Une écœurantite
aiguë la submergea. Elle eut envie de lancer le téléphone d’Adèle à travers la pièce, de baisser les bras et de lui donner ce qu’elle réclamait à cor et à
grands cris : la permission de faire ce qu’elle voulait, c’est-à-dire rien, à part se perdre en bavardages avec ses copines… et « avoir son matin ».
L’adolescente disparut avant que Viviane ait pu ajouter un son.
Elle soupira, fit bouillir l’eau pour une énième tisane à la camomille, prit
une tasse dans l’armoire en pestant intérieurement contre Daniel qui avait encore une fois annulé sa visite sous prétexte qu’il devait contribuer à
trouver son remplaçant. Il avait été lourd au téléphone, lui faisant porter la moitié sinon plus de sa charge. Daniel allait revenir à Montréal, certes, mais
à quel prix ? Sa victoire prenait de plus en plus des allures de chantage…
— Maman ?
Elle sursauta si violemment que la tasse faillit lui glisser des mains et atterrir en miettes sur le carrelage en céramique.
— Mirabelle ! Avertis quand tu rentres dans une pièce ! Je sais pas, moi, sifflote, chantonne, mais fais quelque chose !
La petite éclata en sanglots.
— Ben voyons… ben non, mon p’tit chou, excuse-moi, j’étais…
Viviane prit l’enfant contre elle, contrite devant le visage barbouillé de sa cadette. C’est brillant, ça ! Péter un plomb à Mirabelle alors que c’est
Daniel et Adèle qui t’ont mise dans cet état. Bourrelée de remords et encore très remontée contre sa bouillante aînée, Viviane s’assit et tenta de consola
la petite du mieux qu’elle put.
— Mon p’tit chou, maman s’excuse vraiment… J’avais pas à passer ma
mauvaise humeur sur toi.
— C’est pas ça…
Mirabelle semblait inconsolable.
— Ah ? OK, c’est quoi, d’abord ?
Soulagée, Viviane essuya doucement les joues mouillées de Mirabelle, lui flatta le dos, rassembla ses longs cheveux en une tresse. Le mouvement
apaisant des mains de sa mère calma le gros de la tempête de la petite.
— C’est Florian.
Viviane dut se pencher pour comprendre quelque chose au murmure de sa fille, tenant davantage du pépiement que de la parole.
— Boooon, c’est quoi encore ? Qu’est-ce qu’il t’a fait, le vlimeux ?
— À moi, rien, mais à lui…
Et la fillette de pleurer de plus belle.
— Ben voyons, calme-toi un peu, qu’est-ce…
— Si tu sais un secret sur quelqu’un, mais que t’as juré de rien dire, mais que tu sais que c’est pas correct, est-ce que tu le dis pareil ? Ou tu gardes le
secret ?
Les grands yeux de Mirabelle, noyés d’angoisse, sondaient les siens.
Une grosse angoisse de petite fille qui s’en fait trop… mais pourquoi au juste ?
— Qu’est-ce que tu sais, Mirabelle ? Il faut que tu le dises à maman s’il y a quelque chose de pas correct, là !
La petite triturait ses doigts, se mordillait les lèvres. Son malaise était si évident que Viviane sentit son cœur se serrer. Elle se radoucit :
— Parle-moi, Mirabelle, c’est correct, maman va pas se fâcher. Vas-y, parle.
— C’est Florian, il… il joue beaucoup ! Aux jeux vidéo, je veux dire !
— De quoi tu parles ? Il y a pas de jeux vidéo ici.
— Pas ici, mais… chez Simon, son ami qu’il s’est fait cet été. Il est tout le temps avec lui, astheure…
La petite chuchotait à présent.
— Ils se couchent tard tard tard, ils jouent, ils jouent, je le sais parce que je les ai entendus en parler à Émile, hier, dans la ruelle. Le papa de Simon
est un gamer, ils vont sur Twitch.
— Twitch ?
— C’est un site qui te permet de regarder d’autres joueurs en ligne, d’interagir. J’ai peur que Florian…
— Florian ? Mais non, voyons, c’est un sportif fini !
— Le jour, oui, mais le soir… pis la nuit, astheure ! T’as pas remarqué
des changements dans son comportement ?
— Euh…
— Alimentation irrégulière, mal de dos, sécheresse oculaire, maux de tête.
— Euh… Peut-être, mais tout ça, c’est relié à la croissance !
— Comment tu peux en être certaine ? Ça correspond aussi aux
symptômes physiologiques reliés à la cyberdépendance, qui affecte principalement les garçons de dix à dix-sept ans. Tu savais que pour
beaucoup d’entre eux, c’est une forme d’échappatoire, ça leur permet de se détendre, de s’apaiser par rapport à leurs soucis.
Mi-amusée, mi-ennuyée, Viviane l’interrompit.
— Ça te tente pas de faire des recherches sur l’extinction des dinosaures,
des fois ? Sur le système reproducteur des insectes ? Sur la diversité des espèces qui peuplent les fonds marins ?
Mirabelle garda le silence, tout en fixant sa mère avec intensité. Viviane ricana nerveusement :
— On parle bien de Florian, là ? Le plus grand insouciant que la Terre ait jamais porté ?
— Florian est soucieux, tu sauras.
— Et il se soucie de quoi, tu m’as l’air au courant ?
— De la… Je veux pas te faire de peine, mais la situation familiale est inquiétante.
— N’importe quoi !
— On est tous au courant que vous êtes fâchés, toi pis papa. Mais on sait
pas jusqu’à quel point. Papa vient vraiment moins souvent, pis toi… tu lui fais un air de bœuf à chacune de ses visites, il peut ben pas revenir souvent !
T’as pas l’air de te rendre compte que l’atmosphère de la maison est pas comme avant, pis que ça nous inquiète, pis que Florian a changé, mais tu
peux pas le savoir parce que t’es trop préoccupée, ça fait que c’est pour ça que je le dis, même si Florian me tuerait s’il apprenait que je t’en ai parlé !
Mirabelle était en larmes, à présent, ses petites mains se tordant de désespoir. Viviane avait l’impression d’avoir été fouettée par les révélations
de sa fille. Comment ne s’était-elle pas rendu compte que ses enfants étaient alarmés, bouleversés par la situation qui prévalait entre Daniel et elle ? Elle
savait, pour l’avoir souvent constaté, à quel point ils absorbaient les moindres changements d’atmosphère ou d’humeur.
Fallait-il qu’elle soit centrée sur elle pour avoir négligé ses responsabilités de mère ! Ce n’était pas à sa fille de dix ans de lui ouvrir les
yeux sur l’état de santé mentale de son frère ! Pauvre petite Mirabelle qui, telle la sentinelle de la famille, faisait le guet, alertait la reine quand le
danger menaçait l’équilibre du royaume. Elle prit sa fille dans ses bras et la rassura comme elle le put, lui jurant d’être plus vigilante à partir de
maintenant. De parler à Florian. Et de parler à leur père. Elle la berça jusqu’à ce que les larmes de la petite furent taries.
— Là, Mirabelle, c’est à ton tour de promettre. Jure-moi que tu vas me laisser gérer la situation avec ton frère ET ton père. Ça sera peut-être pas
comme tu l’aurais souhaité, mais jure-moi que tu t’en mêleras pas. Pis jure-moi de t’intéresser à des sujets qui sont de ton âge.
— OK, je vais aller faire une recherche sur la comtesse de Ségur, d’abord. Es-tu contente ?
— Je suis extatique.