La trinité des crinquées

Anne-Marie Desbiens · Chapitre 46 sur 58

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La trinité des crinquées

Ce qu’elle dit à Alexandre

Juste avant de se diriger vers la sortie, Reine lança une œillade cauteleuse à Jean-Marc juste à temps pour saisir son air d’innocent et son

haussement d’épaules en signe de « je-sais-ben-pas-ce-que-j’ai-pu-dire ». Elle s’était confiée à lui dans l’espoir qu’il comprenne ce qu’elle vivait.

Manifestement, il ne comprenait qu’un seul langage. Avec le sourire, elle lui fit un majestueux doigt d’honneur qui, dans toutes les langues du

monde, revêt la même signification.

 

Ce qu’elle dit à Alexandre

 

Depuis qu’elle est enceinte, tout le monde est gentil avec Martine.

Maintenant qu’elle a rempli son rôle social à la satisfaction de tous, femmes complices, hommes rassurés, elle se sent validée à chaque instant

sur ce choix hautement personnel, mais qui, déjà, appartient désormais à la collectivité. Depuis qu’elle fabrique son embryon, les portes s’ouvrent, les

sourires fleurissent, les regards s’attendrissent. Martine ne cesse de répondre aux questions les plus incongrues de son entourage.

Sans gêne aucune, on s’informe de son plan d’accouchement : sage-femme ou médecin ? Maison des naissances ou hôpital ? Pas à la maison,

toujours ? Allaitement ou pas ? Ah oui ? Vous êtes certaine ? Vous savez que le colostrum est in-dis-pen-sa-ble au nouveau-né, vous n’allez pas l’en

priver, toujours ? Ah, vraiment ? Vous savez que l’allaitement peut déformer les seins pour toujours ? Couches jetables ou recyclables ? Lait

maternisé bio ou régulier ? Vous en voulez combien ? Juste un ? C’est pas un peu égoïste ? Un quatrième ? C’est pas un peu inconséquent ?

Martine commence à en avoir plein son cass de devoir justifier chacune de ses décisions – qui ne concernent qu’elle, au demeurant. Martine n’est

vraiment plus certaine de ses choix. Martine n’a pas reçu le mémo l’informant que son utérus était devenu l’affaire de tous…

Martine attend un enfant, l’essai féministe sur la maternité que lisait Elsa, lui tomba des mains. Le bruit sourd du livre tombant sur le parquet de

la cuisine la réveilla. Elle s’était endormie en lisant, sa pomme à peine entamée brunissait déjà. Elle ne se reconnaissait plus : crises de larmes,

fatigue incandescente qui l’obligeait à aller dormir, aliments interdits, nausées latentes. Elle coula un regard en direction de sa poitrine, qui était

passée de cerises de terre à pamplemousses roses en un temps record. Elle qui avait toujours rêvé d’avoir les seins généreux de sa mère, elle était bien

servie !

Le ding de son téléphone l’informa qu’une énième notification venait

d’entrer. Alex, probablement. Alex qu’elle ghostait scandaleusement depuis ses trois tests de grossesse positifs. Alex qu’elle avait autant envie de

rencontrer que d’aller manger un baril de 10 morceaux de PFK. Elle chassa bien vite la pensée du poulet, la nausée menaçait. Mais qu’est-ce que je vais

lui dire pour m’en débarrasser ? se demanda-t-elle pour la centième fois. Le bruit strident de la sonnette d’entrée la fit sursauter. Passant en revue la

poignée de personnes qui connaissaient son adresse – Adèle, Viviane, Reine, sa patronne, deux de ses collègues –, elle se hâta d’aller ouvrir.

Alex.

— Alex… ? !

— Tu réponds pas à tes textos. C’est quoi ? Tu veux plus me voir, c’est ça ? Quand on veut ghoster quelqu’un, Elsa, on s’arrange pour qu’il

connaisse pas notre adresse. C’est la base, me semble.

Les bras croisés, il la défiait, le menton avancé, le regard lourd. Pas de

bonne humeur. Elsa réprima l’envie de lui claquer la porte au nez, mais ça ne changerait rien. Autant battre le fer… Elle se mordit l’intérieur des joues. Note mentale à moi-même : ne jamais ramener chez nous un rebound.

— Viens, monte.

Il grimpa les escaliers comme un tigre. En quelques bonds, il fut devant

elle. Elsa recula instinctivement. S’il me fait un câlin, il va tout de suite s’apercevoir qu’il y a quelque chose qui cloche avec mes seins. Elle se

détourna devant l’insistance de son regard.

— T’es belle.

Ben oui, mon teint est radieux, mes yeux sont illuminés par un bonheur intérieur intense, mes cheveux sont doux, épais et brillants parce que je suis

blastée d’hormones de grossesse.

— Je suis enceinte… Ta gueule, Elsa ! De trois mois… Qu’est-ce

que.Tu.Fais ? ! Mais pars pas en peur… Où est-ce que tu t’en vas avec tes skis ? ! Il est de Louis. Ouf ! J’ai compté. Ça peut pas être de toi. Je suis

enceinte de Louis. OK, ouf, c’est bon !

— De… ton ex ? T’es certaine ?

— Oui. Avant qu’on se quitte. C’est serré ! Ou un peu après. OK, c’est bon ! On s’était revus. Un peu après. Arrête d’insister, c’est louche ! Pis une

autre fois après aussi. Remets-en pas !

— Tu… Pourquoi tu m’as rien dit ?

Elsa réfléchit à toute vitesse. Ses menstruations, ses menstruations… Avait-elle été menstruée au cours de ses fréquentations avec Alex ? NON,

c’est bon !

— Je viens juste de m’en rendre compte.

— Ben là, t’étais pas en retard dans tes règles ?

— J’ai jamais été régulière, c’est pas la première fois que je saute une

couple de mois. Ça va bien, you’re on a roll  ! Et il fallait que je parle à Louis avant.

— Ah, ouin.

— C’est le père, tsé ? Va pas là…

— Y faut toujours bien qu’il soit au courant ! Demande-lui donc son avis, un coup partie !

— C’est sûr. Comment tu… Tu te sens comment ?

Il était si attendrissant, la tête penchée, un sourire ému flottant sur ses

belles lèvres appétissantes qu’elle aimait mordre. Elsa les trouvait toujours aussi sexy bien qu’elle eût autant envie de baiser que de se commander un

deuxième baril de poulet Kentucky. Elle se retint de lui raconter les symptômes désagréables du premier trimestre, passa sous silence son

éternelle endormitoire, ses bouffées de tristesse, ses difficultés à se nourrir correctement. Tout à coup, la pensée surgit violemment dans son esprit. Et

si l’enfant lui ressemblait ? ? ? ? Elle eut un hoquet.

— On a décidé de revenir ensemble, Louis et moi. C’est bon, ça !

Comme tu vois…

Elsa recula de quelques pas, l’invitant à pénétrer dans son petit espace

jonché de boîtes soigneusement emballées et identifiées. Elle ouvrit les bras :

— Comme tu vois, je suis en plein déménagement. Briiiillaaaant ! Je retourne vivre chez Louis, ben, enfin, dans notre maison. On va peut-être se

marier. Pousse pas !

Estomaqué, Alex répétait bêtement tout ce qu’elle disait :

— Déménager… votre maison… vous marier…

— Je savais pas trop comment t’annoncer ça, là, mais je… On se verra

plus jamais.

— Ben là ! Même pas en amis ?

— Franchement, Alex ! On a couché ensemble. Pis là, je suis avec un autre.

La figure d’Alex s’assombrit.

— Rien empêche qu’on reste amis, je suis resté ami avec toutes mes ex.

— Je suis pas certaine que… Coupes-y ça net !

— Quand t’auras ton bébé, je pourrais t’accompagner dans ton cardio-poussette ?

— NON ! Crie pas comme ça !

Elsa réfréna la panique qui montait. Ben oui, chose, on va courir le

risque que le bébé te ressemble comme deux gouttes d’eau ! Elle devait absolument fermer toutes les portes. Maintenant.

— Je veux plus te voir, Alex. Jamais.

Elle vit le chagrin traverser furtivement le visage de son amant du père

de son enfant de son ami l’homme.

— C’est pas possible. Tu me rappelles trop la période la plus

malheureuse de ma vie. Ouch ! J’étais en peine d’amour. J’étais perdue. Tu m’as soulagée un certain temps, mais là…

Alex était soufflé. Il n’en revenait pas de ce qu’il entendait, et son incompréhension s’étalait sur son beau visage. Envoye. Un pieu dans le

cœur. Comme un vampire. Elsa enchaîna, imperturbable malgré ses battements cardiaques :

— J’ai plus besoin de toi. Bonne fille. Merci. Rajoutes-en pas. Ça m’a fait plaisir. Ferme ta gueule !

Alex la dévisagea longuement de façon tout à fait malsaine. Elsa resta de marbre malgré le violent mépris qui jaillissait des yeux de son amant du

père de son enfant de son ami l’homme. Elle s’agrippa à ses certitudes qui ne chancelaient pas, même à l’heure où elle franchissait d’un pas allègre

l’interdit ultime : ne pas dire au père qu’il est le père. Elle les avait lues sur Internet, les objections qu’on pouvait lui faire : plus tard, ton enfant voudra

savoir et peut-être même rencontrer l’homme qui est son père. Tu peux pas décider unilatéralement de la vie d’un enfant, c’est quand même lui, le père,

il a le droit de le savoir. Il faut savoir d’où l’on vient pour savoir où l’on va. Il faut dissocier le rôle de conjoint et celui de père. Un enfant a besoin de

ses deux parents.

En le regardant partir sans qu’il lui ait adressé de nouveau la parole, elle se félicita. Elle avait choisi son camp dès le début, le sien. Alex n’était rien

pour elle, elle l’avait donc sorti de sa vie. C’est mon corps. Mon enfant que je me rends malade à fabriquer, alors que lui a seulement fourni la

semence.

Une fois le calme retombé dans l’appartement, elle retourna à la table,

reprit la lecture de son livre.

La charge maternelle 3 commence précisément là : quand Martine est

réduite à son corps. Et plus précisément à son utérus. On ne demande pas aux jeunes hommes de dix-sept ans s’ils désirent avoir des enfants plus tard.

Pourquoi Martine, comme les jeunes filles au même âge, se sont toutes fait poser la question, comme si la maternité était un passage obligatoire,

comme si c’était une norme identitaire non négociable pour toutes les femmes, alors que la plupart des hommes y songent seulement une fois dans

une relation stable ?

Elsa se pencha, saisit le crayon qui servait à identifier les boîtes et

encadra au stylo Sharpie les passages qui l’intéressaient et qu’elle voulait aborder avec Viviane et Reine.

Pour réussir sa vie, selon les barèmes qu’on lui inculque depuis sa tendre enfance, il a fallu que Martine trouve un homme et fonde une famille.

C’est cette idée qui a servi en quelque sorte de précurseur au concept de charge mentale. La suite logique, c’est que Martine se sentira responsable

d’organiser la vie familiale, toujours dans ce même souci de réussite.

Elsa s’endormit de nouveau, les mains tachées à l’encre indélébile, mais

elle s’endormit paisiblement, pour une fois. L’anxiété qui lui étreignait le cœur s’était dissoute avec le départ d’Alexandre, flushée par sa décision

maintenant irrévocable qui rendait caduque toute forme de questionnement. Elle pouvait maintenant s’atteler à d’autres recherches sur Internet.

 

#LaVieDesAutres

Elle ne peut s’empêcher d’épier par la fenêtre de son ordinateur. Elle veut posséder

toutes les informations qu’elle peut dénicher pour être au faîte des tendances

actuelles. Une femme avertie en vaut vingt. Et comme qui cherche trouve, elle en a

pour son argent, elle trouve en maudit. La Grande Toile Mondiale regorge de trucs,

astuces, conseils, recettes, systèmes, coups de cœur, recommandations en la

matière. Elle tombe évidemment sur la « Méroïne » (créature fantastique mi-mère, mi-

héroïne) des temps modernes qui, telle une Don Quichotte contemporaine, se

garroche de tous bords tous côtés pour sauver et sa famille ET la planète.

Le lien entre nature et femme est organique. Mère Nature, Gaïa, Terre Mère, bref,

toutes deux sont intimement reliées ne serait-ce que parce que toutes deux sont

victimes des mêmes oppresseurs : le capitalisme et le patriarcat, aussi nuisibles pour

l’une que pour l’autre. Pas étonnant que l’écoresponsabilité passe rapidement des

épaules des politiciens et des activistes aux épaules de notre Méroïne qui lutte à son

échelle contre le réchauffement climatique, les deux mains dans la pâte à pain sans

OGM, les deux mains dans le tordeur jusqu’au coude, jusqu’au boutte.

Comme c’est généralement la Méroïne qui assume la responsabilité des achats et

de l’approvisionnement, c’est donc à elle que revient la noble tâche d’analyser les

étiquettes – et ce n’est pas qu’une mince affaire. Elle doit compter le nombre

d’ingrédients, déchiffrer le lexique – elle s’en tient à la règle numéro un qui veut qu’on

n’accepte que des noms d’ingrédients que notre grand-mère pourrait comprendre –,

scruter la liste pour identifier les sucres cachés, calculer le pourcentage de la valeur

quotidienne en sel, en gras saturés et trans, et celui des autres nutriments comme les

vitamines, les fibres, les minéraux, les oméga-3.

Étudier le mode de culture et la provenance des aliments – le « Achetez local ! »

est de mise, même si ça veut dire faire un détour de vingt-sept kilomètres pour mettre

la main sur la seule patente à gosse pas faite en Chine –, mais ça, c’est seulement si

Méroïne se déplace à vélo parce que c’est péché de brûler de l’essence inutilement.

Son gaz à elle, personne n’en parle.

De retour à la maison, c’est encore elle qui s’occupe du « fait maison », des

produits ménagers, des cosmétiques et des vêtements par souci de réduire son

l’empreinte écologique de sa tribu. Sur fond d’écran fleuri, elle publie :

- Ses couches cousues ;

- Son exfoliant à base de marc de café ;

- Son nettoyant tout usage ;

- Son sérum spécial peau sensible ;

- Ses osties de lunchs magnifiques.

 

Et elle trouve le temps de faire ses chandelles aux huiles essentielles bio pis ses

couronnes de Noël avec des canneberges, des branches de sapin et des oranges

séchées.

Le DIY est bien meilleur pour la survie du monde !

Et après que Méroïne s’est concentrée bien comme il faut sur son implication

citoyenne, qu’elle a accompli en championne les cinq travaux de l’ère du R : Réduire,

Réparer, Recycler, Réutiliser et Réinventer, doit-on s’étonner qu’elle n’ait plus

l’énergie de revendiquer ? Elle se résout, le poing rangé, rêvant de respirer l’air

d’ailleurs, là où une foule de mesures sociales ont été mises en place il y a des

décennies pour que les Méroïnes comme elle puissent vivre sans se faire mourir.

Comment ça se fait qu’on veut toutes aller vivre en Islande, en Nouvelle-Zélande

ou en Scandinavie ?

– La narratrice

 

3. Le terme a été inventé par la journaliste Fiona Schmidt, un sujet dont elle parle

abondamment dans son essai Lâchez-nous l’utérus ! En finir avec la charge maternelle. (Bibliographie complète en annexe)

 

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