La trinité des crinquées
Ce qu’elle dit à Alexandre
Juste avant de se diriger vers la sortie, Reine lança une œillade cauteleuse à Jean-Marc juste à temps pour saisir son air d’innocent et son
haussement d’épaules en signe de « je-sais-ben-pas-ce-que-j’ai-pu-dire ». Elle s’était confiée à lui dans l’espoir qu’il comprenne ce qu’elle vivait.
Manifestement, il ne comprenait qu’un seul langage. Avec le sourire, elle lui fit un majestueux doigt d’honneur qui, dans toutes les langues du
monde, revêt la même signification.
Ce qu’elle dit à Alexandre
Depuis qu’elle est enceinte, tout le monde est gentil avec Martine.
Maintenant qu’elle a rempli son rôle social à la satisfaction de tous, femmes complices, hommes rassurés, elle se sent validée à chaque instant
sur ce choix hautement personnel, mais qui, déjà, appartient désormais à la collectivité. Depuis qu’elle fabrique son embryon, les portes s’ouvrent, les
sourires fleurissent, les regards s’attendrissent. Martine ne cesse de répondre aux questions les plus incongrues de son entourage.
Sans gêne aucune, on s’informe de son plan d’accouchement : sage-femme ou médecin ? Maison des naissances ou hôpital ? Pas à la maison,
toujours ? Allaitement ou pas ? Ah oui ? Vous êtes certaine ? Vous savez que le colostrum est in-dis-pen-sa-ble au nouveau-né, vous n’allez pas l’en
priver, toujours ? Ah, vraiment ? Vous savez que l’allaitement peut déformer les seins pour toujours ? Couches jetables ou recyclables ? Lait
maternisé bio ou régulier ? Vous en voulez combien ? Juste un ? C’est pas un peu égoïste ? Un quatrième ? C’est pas un peu inconséquent ?
Martine commence à en avoir plein son cass de devoir justifier chacune de ses décisions – qui ne concernent qu’elle, au demeurant. Martine n’est
vraiment plus certaine de ses choix. Martine n’a pas reçu le mémo l’informant que son utérus était devenu l’affaire de tous…
Martine attend un enfant, l’essai féministe sur la maternité que lisait Elsa, lui tomba des mains. Le bruit sourd du livre tombant sur le parquet de
la cuisine la réveilla. Elle s’était endormie en lisant, sa pomme à peine entamée brunissait déjà. Elle ne se reconnaissait plus : crises de larmes,
fatigue incandescente qui l’obligeait à aller dormir, aliments interdits, nausées latentes. Elle coula un regard en direction de sa poitrine, qui était
passée de cerises de terre à pamplemousses roses en un temps record. Elle qui avait toujours rêvé d’avoir les seins généreux de sa mère, elle était bien
servie !
Le ding de son téléphone l’informa qu’une énième notification venait
d’entrer. Alex, probablement. Alex qu’elle ghostait scandaleusement depuis ses trois tests de grossesse positifs. Alex qu’elle avait autant envie de
rencontrer que d’aller manger un baril de 10 morceaux de PFK. Elle chassa bien vite la pensée du poulet, la nausée menaçait. Mais qu’est-ce que je vais
lui dire pour m’en débarrasser ? se demanda-t-elle pour la centième fois. Le bruit strident de la sonnette d’entrée la fit sursauter. Passant en revue la
poignée de personnes qui connaissaient son adresse – Adèle, Viviane, Reine, sa patronne, deux de ses collègues –, elle se hâta d’aller ouvrir.
Alex.
— Alex… ? !
— Tu réponds pas à tes textos. C’est quoi ? Tu veux plus me voir, c’est ça ? Quand on veut ghoster quelqu’un, Elsa, on s’arrange pour qu’il
connaisse pas notre adresse. C’est la base, me semble.
Les bras croisés, il la défiait, le menton avancé, le regard lourd. Pas de
bonne humeur. Elsa réprima l’envie de lui claquer la porte au nez, mais ça ne changerait rien. Autant battre le fer… Elle se mordit l’intérieur des joues. Note mentale à moi-même : ne jamais ramener chez nous un rebound.
— Viens, monte.
Il grimpa les escaliers comme un tigre. En quelques bonds, il fut devant
elle. Elsa recula instinctivement. S’il me fait un câlin, il va tout de suite s’apercevoir qu’il y a quelque chose qui cloche avec mes seins. Elle se
détourna devant l’insistance de son regard.
— T’es belle.
Ben oui, mon teint est radieux, mes yeux sont illuminés par un bonheur intérieur intense, mes cheveux sont doux, épais et brillants parce que je suis
blastée d’hormones de grossesse.
— Je suis enceinte… Ta gueule, Elsa ! De trois mois… Qu’est-ce
que.Tu.Fais ? ! Mais pars pas en peur… Où est-ce que tu t’en vas avec tes skis ? ! Il est de Louis. Ouf ! J’ai compté. Ça peut pas être de toi. Je suis
enceinte de Louis. OK, ouf, c’est bon !
— De… ton ex ? T’es certaine ?
— Oui. Avant qu’on se quitte. C’est serré ! Ou un peu après. OK, c’est bon ! On s’était revus. Un peu après. Arrête d’insister, c’est louche ! Pis une
autre fois après aussi. Remets-en pas !
— Tu… Pourquoi tu m’as rien dit ?
Elsa réfléchit à toute vitesse. Ses menstruations, ses menstruations… Avait-elle été menstruée au cours de ses fréquentations avec Alex ? NON,
c’est bon !
— Je viens juste de m’en rendre compte.
— Ben là, t’étais pas en retard dans tes règles ?
— J’ai jamais été régulière, c’est pas la première fois que je saute une
couple de mois. Ça va bien, you’re on a roll ! Et il fallait que je parle à Louis avant.
— Ah, ouin.
— C’est le père, tsé ? Va pas là…
— Y faut toujours bien qu’il soit au courant ! Demande-lui donc son avis, un coup partie !
— C’est sûr. Comment tu… Tu te sens comment ?
Il était si attendrissant, la tête penchée, un sourire ému flottant sur ses
belles lèvres appétissantes qu’elle aimait mordre. Elsa les trouvait toujours aussi sexy bien qu’elle eût autant envie de baiser que de se commander un
deuxième baril de poulet Kentucky. Elle se retint de lui raconter les symptômes désagréables du premier trimestre, passa sous silence son
éternelle endormitoire, ses bouffées de tristesse, ses difficultés à se nourrir correctement. Tout à coup, la pensée surgit violemment dans son esprit. Et
si l’enfant lui ressemblait ? ? ? ? Elle eut un hoquet.
— On a décidé de revenir ensemble, Louis et moi. C’est bon, ça !
Comme tu vois…
Elsa recula de quelques pas, l’invitant à pénétrer dans son petit espace
jonché de boîtes soigneusement emballées et identifiées. Elle ouvrit les bras :
— Comme tu vois, je suis en plein déménagement. Briiiillaaaant ! Je retourne vivre chez Louis, ben, enfin, dans notre maison. On va peut-être se
marier. Pousse pas !
Estomaqué, Alex répétait bêtement tout ce qu’elle disait :
— Déménager… votre maison… vous marier…
— Je savais pas trop comment t’annoncer ça, là, mais je… On se verra
plus jamais.
— Ben là ! Même pas en amis ?
— Franchement, Alex ! On a couché ensemble. Pis là, je suis avec un autre.
La figure d’Alex s’assombrit.
— Rien empêche qu’on reste amis, je suis resté ami avec toutes mes ex.
— Je suis pas certaine que… Coupes-y ça net !
— Quand t’auras ton bébé, je pourrais t’accompagner dans ton cardio-poussette ?
— NON ! Crie pas comme ça !
Elsa réfréna la panique qui montait. Ben oui, chose, on va courir le
risque que le bébé te ressemble comme deux gouttes d’eau ! Elle devait absolument fermer toutes les portes. Maintenant.
— Je veux plus te voir, Alex. Jamais.
Elle vit le chagrin traverser furtivement le visage de son amant du père
de son enfant de son ami l’homme.
— C’est pas possible. Tu me rappelles trop la période la plus
malheureuse de ma vie. Ouch ! J’étais en peine d’amour. J’étais perdue. Tu m’as soulagée un certain temps, mais là…
Alex était soufflé. Il n’en revenait pas de ce qu’il entendait, et son incompréhension s’étalait sur son beau visage. Envoye. Un pieu dans le
cœur. Comme un vampire. Elsa enchaîna, imperturbable malgré ses battements cardiaques :
— J’ai plus besoin de toi. Bonne fille. Merci. Rajoutes-en pas. Ça m’a fait plaisir. Ferme ta gueule !
Alex la dévisagea longuement de façon tout à fait malsaine. Elsa resta de marbre malgré le violent mépris qui jaillissait des yeux de son amant du
père de son enfant de son ami l’homme. Elle s’agrippa à ses certitudes qui ne chancelaient pas, même à l’heure où elle franchissait d’un pas allègre
l’interdit ultime : ne pas dire au père qu’il est le père. Elle les avait lues sur Internet, les objections qu’on pouvait lui faire : plus tard, ton enfant voudra
savoir et peut-être même rencontrer l’homme qui est son père. Tu peux pas décider unilatéralement de la vie d’un enfant, c’est quand même lui, le père,
il a le droit de le savoir. Il faut savoir d’où l’on vient pour savoir où l’on va. Il faut dissocier le rôle de conjoint et celui de père. Un enfant a besoin de
ses deux parents.
En le regardant partir sans qu’il lui ait adressé de nouveau la parole, elle se félicita. Elle avait choisi son camp dès le début, le sien. Alex n’était rien
pour elle, elle l’avait donc sorti de sa vie. C’est mon corps. Mon enfant que je me rends malade à fabriquer, alors que lui a seulement fourni la
semence.
Une fois le calme retombé dans l’appartement, elle retourna à la table,
reprit la lecture de son livre.
La charge maternelle 3 commence précisément là : quand Martine est
réduite à son corps. Et plus précisément à son utérus. On ne demande pas aux jeunes hommes de dix-sept ans s’ils désirent avoir des enfants plus tard.
Pourquoi Martine, comme les jeunes filles au même âge, se sont toutes fait poser la question, comme si la maternité était un passage obligatoire,
comme si c’était une norme identitaire non négociable pour toutes les femmes, alors que la plupart des hommes y songent seulement une fois dans
une relation stable ?
Elsa se pencha, saisit le crayon qui servait à identifier les boîtes et
encadra au stylo Sharpie les passages qui l’intéressaient et qu’elle voulait aborder avec Viviane et Reine.
Pour réussir sa vie, selon les barèmes qu’on lui inculque depuis sa tendre enfance, il a fallu que Martine trouve un homme et fonde une famille.
C’est cette idée qui a servi en quelque sorte de précurseur au concept de charge mentale. La suite logique, c’est que Martine se sentira responsable
d’organiser la vie familiale, toujours dans ce même souci de réussite.
Elsa s’endormit de nouveau, les mains tachées à l’encre indélébile, mais
elle s’endormit paisiblement, pour une fois. L’anxiété qui lui étreignait le cœur s’était dissoute avec le départ d’Alexandre, flushée par sa décision
maintenant irrévocable qui rendait caduque toute forme de questionnement. Elle pouvait maintenant s’atteler à d’autres recherches sur Internet.
#LaVieDesAutres
Elle ne peut s’empêcher d’épier par la fenêtre de son ordinateur. Elle veut posséder
toutes les informations qu’elle peut dénicher pour être au faîte des tendances
actuelles. Une femme avertie en vaut vingt. Et comme qui cherche trouve, elle en a
pour son argent, elle trouve en maudit. La Grande Toile Mondiale regorge de trucs,
astuces, conseils, recettes, systèmes, coups de cœur, recommandations en la
matière. Elle tombe évidemment sur la « Méroïne » (créature fantastique mi-mère, mi-
héroïne) des temps modernes qui, telle une Don Quichotte contemporaine, se
garroche de tous bords tous côtés pour sauver et sa famille ET la planète.
Le lien entre nature et femme est organique. Mère Nature, Gaïa, Terre Mère, bref,
toutes deux sont intimement reliées ne serait-ce que parce que toutes deux sont
victimes des mêmes oppresseurs : le capitalisme et le patriarcat, aussi nuisibles pour
l’une que pour l’autre. Pas étonnant que l’écoresponsabilité passe rapidement des
épaules des politiciens et des activistes aux épaules de notre Méroïne qui lutte à son
échelle contre le réchauffement climatique, les deux mains dans la pâte à pain sans
OGM, les deux mains dans le tordeur jusqu’au coude, jusqu’au boutte.
Comme c’est généralement la Méroïne qui assume la responsabilité des achats et
de l’approvisionnement, c’est donc à elle que revient la noble tâche d’analyser les
étiquettes – et ce n’est pas qu’une mince affaire. Elle doit compter le nombre
d’ingrédients, déchiffrer le lexique – elle s’en tient à la règle numéro un qui veut qu’on
n’accepte que des noms d’ingrédients que notre grand-mère pourrait comprendre –,
scruter la liste pour identifier les sucres cachés, calculer le pourcentage de la valeur
quotidienne en sel, en gras saturés et trans, et celui des autres nutriments comme les
vitamines, les fibres, les minéraux, les oméga-3.
Étudier le mode de culture et la provenance des aliments – le « Achetez local ! »
est de mise, même si ça veut dire faire un détour de vingt-sept kilomètres pour mettre
la main sur la seule patente à gosse pas faite en Chine –, mais ça, c’est seulement si
Méroïne se déplace à vélo parce que c’est péché de brûler de l’essence inutilement.
Son gaz à elle, personne n’en parle.
De retour à la maison, c’est encore elle qui s’occupe du « fait maison », des
produits ménagers, des cosmétiques et des vêtements par souci de réduire son
l’empreinte écologique de sa tribu. Sur fond d’écran fleuri, elle publie :
- Ses couches cousues ;
- Son exfoliant à base de marc de café ;
- Son nettoyant tout usage ;
- Son sérum spécial peau sensible ;
- Ses osties de lunchs magnifiques.
Et elle trouve le temps de faire ses chandelles aux huiles essentielles bio pis ses
couronnes de Noël avec des canneberges, des branches de sapin et des oranges
séchées.
Le DIY est bien meilleur pour la survie du monde !
Et après que Méroïne s’est concentrée bien comme il faut sur son implication
citoyenne, qu’elle a accompli en championne les cinq travaux de l’ère du R : Réduire,
Réparer, Recycler, Réutiliser et Réinventer, doit-on s’étonner qu’elle n’ait plus
l’énergie de revendiquer ? Elle se résout, le poing rangé, rêvant de respirer l’air
d’ailleurs, là où une foule de mesures sociales ont été mises en place il y a des
décennies pour que les Méroïnes comme elle puissent vivre sans se faire mourir.
Comment ça se fait qu’on veut toutes aller vivre en Islande, en Nouvelle-Zélande
ou en Scandinavie ?
– La narratrice
3. Le terme a été inventé par la journaliste Fiona Schmidt, un sujet dont elle parle
abondamment dans son essai Lâchez-nous l’utérus ! En finir avec la charge maternelle. (Bibliographie complète en annexe)
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