La trinité des crinquées
Chapitre 14
Les femmes parlent jusqu’à ce qu’elles aient quelque chose à dire.
SACHA GUITRY
Ce qu’elle dit à Daniel (prise 2)
Viviane avait bien conscience que son propre sentiment de culpabilité allait rejaillir sur Daniel. Qu’elle allait transférer son malaise sur lui pour
amoindrir le sien, c’était inévitable. Et que ce n’était pas correct, pas correct du tout, mais qu’elle s’en foutait parce que, eille, il avait quand même
quelque chose à voir avec le fait qu’elle avait échoué lamentablement à l’épreuve de maternité – ceinture noire.
Parce qu’elle avait été trop prise par le bordel de la maison, les lunchs, l’épicerie, la comptabilité, les classes, les demandes de ses clientes, les
impertinences d’Adèle, les rencontres de développement d’affaires, les rencontres de parents, elle ne s’était pas rendu compte du désarroi de ses
p’tits, ne s’était pas rappelé que les enfants perçoivent les mauvaises vibrations entre leurs parents, ne s’était pas aperçue que Florian s’engageait
sur une mauvaise voie.
Daniel et elle avaient parlé de tout ça par ondes interposées, lui dans son
appartement de fonction aseptisé, elle dans leur maison tellement-chaleureuse-parce-que-vibrante-de-vie-mais-un-maudit-foutoir-pareil, unis par leur inquiétude parentale qui devenait leur seul trait d’union, Viviane en
avait bien peur.
— J’ai bien peur que nos enfants soient notre seul espace commun, lui
avait-elle lancé d’une voix désespérée, parce que juste l’idée de la dislocation de son couple la désespérait.
— Bon, encore les grands mots, Viv ! Es-tu certaine que c’est aussi pire que ça ? Mirabelle a pu exagérer.
— Franchement ! J’ai validé avec l’ami en question, un grand garçon maigre pis pâle, un vrai vampire, c’est sûr qu’y sort jamais de sa chambre,
toujours collé à l’écran. Ses parents vivent sur Foucher, tu sais, de l’autre côté de Saint-Gérard…
— Je sais où est la rue Foucher, Viv.
— J’ai eu une discussion avec eux et apparemment, même si leur garçon
joue des fois avec son père, ils étaient pas au courant qu’il passait ses nuits devant un écran. Je me demande…
Viviane s’arrêta net. Elle allait dire « Je me demande comment ils ont pas réalisé ça », mais elle en connaissait parfaitement la raison. Elle-même
n’avait rien vu, n’est-ce pas ?
— Comment ça que j’ai rien vu, Daniel ? Le sais-tu ? Parce que moi, j’ai
une p’tite idée. J’ai rien vu parce que…
Viviane se retourna vivement tant l’impression d’être observée était
forte.
— Mirabelle ?
Le salon était vide, tout était calme, les enfants dormaient, le lave-vaisselle silencieux faisait son boulot, les voix atténuées des voisins lui
parvenaient par la fenêtre ouverte qui donnait sur la terrasse tranquille. À l’autre bout du fil, la voix de Daniel lui parvint, ennuyée.
— Ça peut pas être si grave, Viv. On parle de Florian, quand même. Qui dort avec ses bas de soccer et ses gants de vélo.
Si ça continuait, il lui dirait qu’elle s’énervait pour rien, avec un « encore » sous-entendu. À deux doigts de la traiter d’hystérique. Daniel
commençait à lui chauffer les sangs. Quelque chose remua au plus profond de Viviane, qui se matérialisa en un brouillard de forme humaine bientôt
rejoint par deux autres formes semblables, volutes grises de femmes aux traits puissants, aux cuisses solides, aux seins arrogants, bouches ouvertes
sur un éternel hurlement, des serpents en guise de cheveux, des larmes de sang giclant de leurs orbites écarquillées.
Les trois Érinyes, les trois divinités grecques du châtiment, les trois Furies de la mythologie descendirent sur elle. Mégère (la haine), Tisiphone
(la vengeance) et Alecto (l’implacable), sorties des entrailles de leur mère, elle-même une déesse au caractère pas reposant, prirent tranquillement de la
densité à mesure que se concrétisait la colère de Viviane.
— J’ai rien vu, Daniel, parce que j’étais trop occupée à acheter des
fournitures scolaires pour trois enfants qui retournent à l’école, à faire marcher une maison de quatre habitants, dont trois sont pas encore rendus
propres, à voir l’état de leur chambre…
Viviane entendait sa voix gonfler, elle avait déjà dit tout ça, elle
n’amenait rien de nouveau sauf qu’une force obscure – Mégère ! – emplissait ses poumons de fiel, déployant ses noires ailes.
— … tout en jonglant avec une business que j’essaye au mieux de faire rouler pendant que celui qui est supposé assumer son statut de père de mes
enfants, censé être mon mari, mon partenaire de vie, mon meilleur ami, celui qui se dit mon coéquipier a choisi d’être ABSENT. Pourquoi ? Parce
qu’y veut pisser plus loin que son voisin ! Ton ego surdimensionné prend toute la place !
— Là, t’exagères !
— TAIS-TOI, VER DE TERRE, SOUMETS-TOI AUX CRÉATURES
QUI TE GOUVERNENT !
— Ben là… !
Tandis que Mégère s’adressait audit ver de terre outré, Tisiphone ourdissait dans l’esprit de Viviane son plan de vengeance.
— Je pense que je vais raccrocher, Viviane, t’es pas du tout dans un esprit de sain dialogue, d’échange constructif. On arrivera à rien…
Mégère, qui n’avait pas terminé son réquisitoire, enfonçait tous les clous qu’elle pouvait trouver.
— Adèle, tu te souviens de ta fille Adèle ? En plus d’être odieuse à chaque nanoseconde de sa vie, elle a vécu une poussée d’acné hormonale
parce qu’elle a treize ans et que le retour en classe la stresse. Elle est rendue en quelle année, déjà ?
— Euh… ben…
— Deuxième secondaire, Daniel, c’est-à-dire beaucoup trop de gars
niaiseux, beaucoup trop de filles vaches. Quant à la plus jeune de tes filles, Mirabelle, elle s’est pas fait d’amis de l’été parce qu’elle l’a passé dans sa
chambre à lire des encyclopédies des années 1970 au lieu d’aller socialiser, et quand je la forçais, elle s’installait dans le maudit cabanon des Pouliot,
tout ça parce qu’elle ressent beaucoup trop les choses, notamment ton absence, ma frustration – et le mot est faible ! –, et qu’elle a peur qu’on se
sépare, figure-toi donc ! Peur que son frère partage aussi, si on regarde son comportement erratique de l’été.
Viviane prit une pause pendant que Mégère se replaçait l’aile gauche un peu déplumée, vu sa propension à gesticuler. Le souvenir des paroles de son
fils, lors de la discussion qu’ils avaient eue, revint la hanter.
— Tu joues à quoi ?
— Fortnite… Minecraft…
— C’est violent ?
Il avait roulé des yeux.
— Relaxe, m’man. Je regarde des vidéos…
— Je comprends pas.
— Des vidéos où je regarde du monde jouer. Des youtubeurs comme
Squeezie, d’autre monde…
— On dit pas d’autre monde, on dit d’autres personnes.
— D’autres personnes jouer en direct, des affaires de même.
— Mais toutes les nuits !
— Pfff ! Pis qu’est-ce que ça fait, on est en vacances !
— Pourquoi tu joues ?
Silence. Pesant.
— Florian ?
Il avait levé vers elle un visage désolé où brillaient des yeux tristes :
— Quand je joue, chuis ailleurs. Chuis pas ici. Chuis pas moi. De toute
façon, ça dérange pas, tu t’en étais même pas rendu compte. Sans la grande trappe à Mirabelle…
Viviane revint à Daniel :
— Nos enfants ont choisi la fuite. Adèle avec sa quantité astronomique
d’ami.e.s, Mirabelle, dans les encyclopédies, et Florian, dans Fortnite. Si on les laisse faire parce que ça peut pas être si grave, y vont fuir dans quoi ?
Les drogues ? L’alcool ? La prostitution juvénile ?
— Là, t’exagères ! Je t’avertis, Viviane, je vais raccrocher. Je raccroche,
là.
Royale, Alecto l’implacable prit la parole d’une voix caverneuse, glaçant
les sangs de Daniel qui, à l’autre bout du fil, n’avait jamais entendu sa femme lui parler sur ce ton d’où toute douceur, toute chaleur avait disparu.
— C’est moi qui t’avertis, Daniel. Je te mets au courant de mes projets : je pars pour un mois (mais kessé que je dis là, moi ? !) en retraite
professionnelle, un lac-à-l’épaule, si tu veux (ah ben maudit, une idée d’Elsa !). Après quelques mois d’activité, mon studio est sur le point de saturer, je suis victime de mon succès (c’est Reine qui serait fière de moi !). Je dois prendre les décisions qui s’imposent (discours très professionnel) si