La trinité des crinquées

Anne-Marie Desbiens · Chapitre 47 sur 58

Pages du PDF

La trinité des crinquées

Chapitre 15

 

Aimer les femmes intelligentes est un plaisir de pédéraste.

CHARLES BAUDELAIRE

 

La Galère 2.0

 

Assise à la table sur la terrasse de Reine, Elsa reprenait son souffle. Les boîtes vides entassées dans le hall d’entrée témoignaient des efforts des

derniers jours, de la sueur et des angoisses surgies entre deux vagues de nausées bien senties. La grande chambre d’Adam mise à sa disposition –

 « le temps de te revirer de bord » – était à présent envahie par ses livres, des documents d’école et les vêtements qui lui allaient encore. Sa brosse à

dents, ses crèmes étaient bien rangées par ordre de grandeur et de hauteur sur l’étagère en verre de la salle de bain à l’étage. Sa généreuse amie lui

avait répété mille fois de prendre ses aises, d’occuper l’espace. Elsa vit approcher Reine, une tasse à la main.

— Tiens, je t’ai fait de la tisane digestive.

— Ouin… je sais pas. Je pense pas que David’s Tea va venir à bout de

mes nausées. Qu’est-ce qu’il y a là-dedans ?

Reine sourit.

— Des herbes. Inoffensives. C’est quand même pas de la thalidomide.

— Viviane arrive quand ?

Au moment même où elles évoquaient la troisième mousquetaire, elles

entendirent le bruit du loquet de la porte donnant sur la ruelle. La cour aménagée de Reine, coûteusement conçue et entretenue par une équipe

d’architectes paysagers, était bordée d’une palissade de bois coûteusement pensée et construite par la même équipe.

— Quand on parle de la louve !

Viviane fit une entrée fracassante. Le cheveu hirsute, habillée n’importe

comment, elle tenait dans ses bras un grand bol et deux bouteilles de vin en équilibre précaire.

— Eh boy ! Ça te tentait pas de prendre un cabas, un sac d’épi…

Reine s’interrompit en voyant la mine défaite de la nouvelle venue qui

lui ordonna, d’un ton sans réplique :

— Mets la salade au frigo, mais laisse les bouteilles ici.

Elsa prit la main de Viviane, la fit s’asseoir gentiment sur une chaise, lissa sa chevelure ébouriffée.

— Qu’est-ce qui se passe ? Crache !

— Eille, attendez-moi !

Reine revint avec deux verres. Viviane ouvrit la bouche et se mit à rire ou à pleurer, ce n’était pas très clair.

— Viv ?

— Daniel revient habiter à Montréal.

Un concert de cris et d’applaudissements accueillit les paroles de Viviane.

— Des détails !

— On veut tout savoir !

— Je lui ai posé comme un genre d’ultimatum. J’ai eu envie de lui donner un électrochoc. Je pense que ça va lui faire du bien, de vivre la

monoparentalité un gros mois.

— La monoparentalité ?

— Pas pour le punir, mais pour le réveiller ! Les mots… Les mots ont pas donné grand-chose jusqu’ici. Alors que les actions, c’est autrement plus

efficace. J’ai pris la décision de partir un mois et je l’ai placé devant le fait accompli. ÇA, c’est une situation qui l’oblige à se commettre, à réagir

concrètement.

— C’est-à-dire ?

— Il faut qu’il reprenne le beat de famille, celui qu’il avait quand les enfants étaient plus jeunes, quand on avait les bras pleins, que je

m’entraînais, que je travaillais, qu’il bûchait sur son interminable mémoire de maîtrise, sur ses publications spécialisées en plus de sa job. C’était plus

effervescent et en même temps, plus égalitaire.

— Wouah ! Un mois, hein ?

— Tu vas aller où ?

— J’avais pensé aller chez ma mère…

— Ohhh my Gaaawd ! comme dirait Adèle, viens passer du temps ici avec nous !

— Oh mon Dieu, un 4 trip comme La Galère, les enfants en moins !

Le visage de Viviane s’assombrit.

— C’est justement ça qui me brise le cœur. Les abandonner comme ça…

— Bon, bon, les grands mots ! Tu les abandonnes pas, tu les laisses avec

leur père !

— Si tu devais faire une tournée de conférences ou animer des ateliers

pendant une longue période, cette idée-là te viendrait même pas à l’esprit.

Viviane versa une autre rasade de liquide rosé dans le verre de Reine et

dans le sien.

— Je sais bien. C’est comme le maudit lâcher-prise, c’est plus facile à

dire qu’à faire. Je sais bien que je les abandonne pas au sens strict du terme, mais au sens figuré… Je me sens tellement mal, vous avez pas idée ! Ça fait

treize ans que je suis mère, c’est mon identité, j’embrasse ce rôle-là avec toutes les fibres de mon corps. On peut quand même pas s’attendre à ce que je m’en défasse pendant quatre semaines – QUATRE SEMAINES ! – sans que ça me fasse un pli !

Elle haussa le menton et le ton, en signe de défi :

— J’ai toujours fait face, je me suis toujours débrouillée, j’y suis

toujours arrivée avec, ma foi, un bon équilibre. J’ai su préserver ma famille…

Reine poussa un grognement désapprobateur.

— Bon, ça y est, le laïus de la mère sacrifiée, glorieuse dans toute la

difficulté de ses multiples rôles et tâches. Attention, c’est pernicieux, ça, ma Viv ! On le voit dans combien de séries et de films, le maudit narratif qui

encense la force, la résilience, l’héroïsme des mères ? L’héroïne belle, compétente, intelligente, aimante, courageuse qui est capable de tout faire

pis de tout réussir ! Un narratif qui normalise des constructions sociales de don et d’oubli de soi, faisant de la mère LE parent référent sur lequel tout

repose.

— Ben là, c’est pas ça que j’ai dit !

— Je suis plus capable de voir la notion d’héroïsme accolée au rôle de la mère. Les femmes veulent pas être sacrifiées à l’autel de la maternité,

maudite marde ! Les femmes veulent juste être des mères nor-ma-les capables de préserver leur santé mentale, physique, et de profiter des

occasions professionnelles qui se présentent à elles ! On veut nous faire passer ça comme un éloge aux mères, mais dans le fond, c’est juste une

façon de masquer les défaillances d’un système qui les abandonne : pas de politiques de santé des femmes, pas de congés égalitaires entre les deux

parents, c’est beau de voir ça.

Viviane reposa brusquement son verre sur la table.

— Je lance pas un débat sur la condition féminine, Reine, je dis juste que j’ai de la misère à naviguer sur les eaux troubles de mon couple et de ma

famille en déséquilibre, que j’ai pris une décision sur le fly en acculant mon mari au pied du mur, inspirée par des… des…

Viviane frissonna au souvenir des langues de serpents sifflant au-dessus de sa tête et de la joie malsaine qui avait alors irrigué ses veines.

— … des énergies mauvaises…

— Les nerfs, Viviane ! C’est un esprit de rébellion qui t’habite, pas de

sorcières malveillantes ou de fées maudites !

Viviane ne répondit rien, pas si certaine qu’elle n’était pas possédée à

certains moments par des visiteuses de l’ombre. Un vent frais fit voler les feuilles qui tombaient à profusion. Elsa se levait à demi pour aller chercher

sa veste quand Reine lança, d’une voix où perçait l’excitation :

— Si tu te gardais la première semaine juste à toi, et si tu prenais un des

enfants à tour de rôle pour les trois autres semaines ?

Viviane fixa son amie, les yeux ronds.

— Sérieux ?

— Absolument, ma maison est assez grande. Et j’ai un petit Clic Clac,

un modèle de divan qui s’ouvre dans le temps de le dire et qui sert de lit d’appoint qu’on installerait dans ta chambre.

Elsa se rassit et enchaîna, allumée par l’idée :

— Adèle voudra jamais partager ta chambre, mais elle pourrait partager

la mienne ! Depuis nos trois jours de camping, elle me considère comme sa BFF. Enfin, une de ses douze ou treize BFF.

Le regard embué, Viviane regardait ses amies à tour de rôle.

— Avoir juste un enfant pour une semaine… Le rêve ! Ça fait tellement

longtemps que j’ai pas passé du temps exclusivement avec chacun d’eux ! Je faisais ça quand ils étaient petits et j’ai oublié, ou j’ai pas eu le temps.

Son sourire illumina son visage comme les rayons de soleil irisent les nuages, faisant pétiller ses yeux et plisser son nez.

— Ohhhh, c’est tellement parfait !

— Bon, ben… je pense qu’il faut le câller !

Elles s’entreregardèrent.

— Des bulles, de la sauge, des chandelles !