La trinité des crinquées

Anne-Marie Desbiens · Chapitre 26 sur 58

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La trinité des crinquées

Villeray – le chœur du quartier

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VILLERAY – LE CHŒUR DU QUARTIER

 

L’été venu, la vie reprenait tous ses droits à l’arrière des bâtisses aux fenêtres closes été comme hiver maintenant que l’avènement des thermopompes garantissait des nuits sans grillons, certes, mais sans l’inconfort de tourner et de se retourner entre des draps humides.

Adroitement aménagées, les cours, autrefois des carrés d’asphalte, avaient fait place à

des bouts de gazon traité entourés de haies verdoyantes et de plates-bandes fleuries. Aujourd’hui, le règne de l’aménagement boho-chic étendait ses tentacules sur tout le quartier, entre champêtre urbain et jardin de ville.

On ne dénombrait plus les terrasses en paliers, les gazebos croulant sous les vignes ou

les généreuses clématites, les arbres fruitiers ceignant lesdites cours où se dissimulait un cabanon aux allures vintage fraîchement repeint dans les tons de ventre de biche, queue de vache foncé ou cuisse de nymphe émue (un ton plus intense que cuisse de nymphe).

Nos familles y prenaient leurs aises du petit-déjeuner jusque tard en soirée, emplissaient

l’air de cris joyeux ou de rires gras, faisaient l’amour en catimini derrière le cabanon, remplissaient la grille des Mordus, organisaient des parties de quilles norvégiennes, installaient des piscines d’enfants remplies d’eau froide, somnolaient dans le hamac suspendu entre deux poteaux de terrasse, scrollaient sur leur iPad, jardinaient dans des jardinières surélevées, recevaient des amis, bref, saturaient l’air de toute cette vie frémissante.

Dans cette cour-là, trois femmes se la faisaient belle, dressaient des tables magnifiques

sous le grand pin, une curiosité dans le quartier que cet arbre tordu et séculaire qui jetait délicieusement son ombre compatissante sur les corps poisseux de fin de journée caniculaire. Elles parlaient fort, buvaient ferme en gesticulant. Parfois, les larmes de l’une ou la colère de l’autre faisaient taire la troisième, les mains se joignaient au-dessus des restants figés dans les plats. Elles se séparaient les tâches, les soins aux enfants, prolongeaient les confidences.

Pendant toutes ces heures de conversations, de discussions, d’échanges, leur amitié

solidaire se scellait au pas de course. Nous étions un peu inquiets devant ce pied de nez monumental aux clichés voulant que les femmes, « c’est un peu bitch », que ce sont des garces vicieuses et cruelles entre elles. Que l’amitié féminine est un enfer de complots, de bassesses hypocrites, de coups par en dessous. L’imaginaire universel a commencé le bal avec Cendrillon, harcelée par ses vilaines demi-sœurs jalouses, et Blanche-Neige, assassinée par sa marâtre qui ne supporte pas d’être supplantée par plus belle qu’elle. Depuis, les séries en rafales n’ont fait qu’empirer les choses.

Ces voisines-là, espérions-nous, sauraient cimenter un lien qui avait fleuri dans

l’adversité. Assisterions-nous au miracle de la fleur de macadam ? L’inquiétude venait toutefois ternir notre espoir… Seraient-elles capables de maintenir ce précieux lien malgré l’écart d’âge, les dissemblances de situations, la différence des problématiques auxquelles chacune d’elles était confrontée ?

 

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