La trinité des crinquées

Anne-Marie Desbiens · Chapitre 4 sur 58

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La trinité des crinquées

Chapitre 1

 

Une femme qui ne cherche pas à plaire n’est plus une femme.

CHARLES RÉGISMANSET

 

La petite robe noire

 

Les chandelles, le repas sept services, le vin de garde. Louis n’avait pas chipoté pour souligner son trente-cinquième anniversaire. Tout au long du

repas, la discussion avait couru sur une foule de sujets qu’Elsa avait oubliés à mesure que la soirée avançait, son esprit obnubilé par un seul sujet. Un

enfant. De Louis, cet homme magnifique qui riait la tête renversée, une main posée sur le cœur. Qui lui faisait l’amour en la regardant dans les

yeux. Qui avait mis un terme à son cycle répété d’amours impossibles et de nuits sans lendemain, one night stands alignés sur son corps comme les

verres de shooter sur le zinc des bars bruyants et enfumés.

Depuis cinq ans, Elsa partageait la vie de cet homme, s’occupant une

semaine sur deux de ses rejetons, Héloïse et Antonin, du mieux qu’elle le pouvait. Lorsque, à trente ans, elle avait mis les pieds dans sa nouvelle vie

recomposée, la jeune femme n’avait aucune expérience des enfants, n’ayant côtoyé cette race que de très loin. Les petits, alors âgés de trois et cinq ans,

lui avaient fait la vie dure, lui faisant bien sentir qu’elle n’avait aucun droit sur eux, sinon celui de les nourrir et de les blanchir. Et de marcher sur leurs LEGO et bras de catins décomposées.

Elle ne comptait plus les « T’es pas ma mère » reçus en pleine gueule comme autant de gifles. Le message était clair : elle avait le droit de

s’occuper de leurs corps, mais jamais de leur cœur qu’ils se gardaient bien de lui ouvrir, fermés sur leur petit cercle sécurisant dont elle était exclue.

Seuls importaient Louis, leur maman Sophie super-extra-meilleure-au-monde-imbattable-invincible-seule-et-unique-maman-Sophie, les sœurs de

celle-ci et leurs grands-parents maternels. Pour les deux petits, MAMAN régnait telle une déesse païenne ultratoute sur la Création.

Le temps aidant, le vent avait tourné non pas en faveur d’Antonin – p’tit tyran – ni d’Héloïse – p’tite chipie –, mais en faveur de Louis. Tête penchée

sur les devoirs des enfants, pliage de bas dépareillés, jeux de ballons, trésors d’invention, il excellait dans son rôle, des petits bobos quotidiens aux

grosses crises de chagrin. Insidieusement, comme un complot ourdi dans son dos, les hormones d’Elsa avaient commencé à lui chauffer les ovaires.

Si bien qu’elle voulait réellement, absolument, furieusement, un enfant bien à elle. Un enfant de Louis.

À son grand projet, il lui avait répondu « oui », lui demandant seulement d’attendre le bon moment, d’être patiente « encore un peu, mon amour, un

enfant c’est pour la vie, ça peut attendre quelques mois, non ? », prétextant le surcroît de travail, sa fatigue, un mauvais timing avec les enfants, un

mauvais timing avec ses ambitions professionnelles. Elsa avait été patiente, compréhensive. Jusqu’à maintenant, ce maintenant un peu tonitruant et

plein d’audace. C’est maintenant que ça se passe, s’était dit Elsa.

Profitant de l’absence de l’amoureux parti aux toilettes, Elsa rajusta

d’une main tremblante la coiffure savante qu’elle avait réalisée quelques heures auparavant : deux longues tresses torsadées et ramenées en chignon

flou à la base du crâne. Replace une pince ici, raboudine une mèche là. Autour d’elle, des bruits de verres que l’on cogne, des éclats de voix trouant l’ambiance feutrée du restaurant chic et bien coté. Sous la table, elle tira du bout des doigts l’ourlet de sa petite robe noire, une minuscule chose très

courte qu’elle avait enfilée pour plaire à Louis, mettant inconsciemment tous ses avantages dans la balance. Ce qu’elle se reprocherait par la suite.

C’est maintenant que ça se passe. Elle avait l’impression de jouer une partie importante de sa vie.

Une main passa dans sa chevelure. Louis, de retour des toilettes, tirait sur les pinces qu’elle venait de remettre laborieusement en place. Louis,

qui, bien sûr, préférait ses cheveux libres.

— J’ai mieux tes cheveux lousses.

— J’aime mieux les avoir attachés.

La remarque avait fusé, faisant naître ce désagréable pli entre les sourcils

broussailleux de l’homme. Oh, oh. Rattraper ses paroles. C’est vraiment pas le moment de lui déplaire. Elle entreprit de défaire son chignon, relevant

des deux mains sa tignasse blond vénitien – blond sale, avait-elle toujours pensé – et le dévisagea, provocante, ses bras relevés faisant saillir sa

poitrine.

— Comme ça, c’est mieux ? susurra-t-elle en se détestant de jouer à un

jeu aussi bête, un sort vieux comme le monde jeté au mâle bavant d’envie. Méprisant le restant de Cro-Magnonne en elle qui pavanait ses attributs

pour avoir son nanane. Devant la mine gourmande de son chum, Elsa retint un éclat de rire. Mener la chose par le bout du bâton. Elle n’y avait pas

pensé. Redevenue brusquement sérieuse, elle posa les mains sur ses genoux, agrippant l’ourlet entre ses doigts.

— Louis. J’ai trente-cinq ans aujourd’hui. Mes hormones attendront pas plus longtemps.

Rien ne lui échappa : ni l’éclair de contrariété sur le visage de Louis ni le recul infime de tout son corps. Comme une nausée aussitôt réprimée ou le

choc infinitésimal d’une mauvaise nouvelle inopportune. Prenant son courage à deux mains, qu’elle tenait à présent cramponnées à ce pauvre ourlet malmené, Elsa enfonça son dernier argument. Un couteau dans du beurre jusqu’au manche.