La trinité des crinquées

Anne-Marie Desbiens · Chapitre 8 sur 58

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La trinité des crinquées

Pilates Vivi

Pendant qu’elle attendait que l’employé délaisse son téléphone pour daigner s’occuper d’elle, une affichette colorée, tranchant parmi les affiches

en noir et blanc de stars de cinéma, attira son attention : « Nouveau ! Cours de Pilates donné par une femme pour les femmes. Venez en grand nombre !

Cours d’essai gratuit. » Voilà qui dénouerait peut-être les nœuds dans son cou ? Elsa nota l’adresse : le cours se donnait dans ce bel immeuble non

loin de son appartement, qui avait autrefois abrité une banque. Elle paya rapidement sa location et sortit à la pluie battante, maudissant Mathilde et

son ingérable impatience.

 

Pilates Vivi

 

Viviane se servit un quatrième verre de vin, malgré sa résolution de ne pas

boire lorsqu’elle était seule. Après tout, on était vendredi soir… Si Daniel avait été là, il se serait joint à elle pour célébrer l’aube d’un nouveau départ

dans leur vie. Mais comme trop souvent ces derniers temps, il avait été retenu pour une réunion de préparation – son maudit déménagement ! – et

ne serait de retour qu’en fin de soirée. Les jumeaux étaient invisibles. Florian devait jouer à Fortnite sur la PS4 au sous-sol, Mirabelle devait

feuilleter le tome 12 d’une vieille encyclopédie qui la renseignait sur des choses prodigieusement inutiles, mais que son cerveau surdoué colligeait,

analysait, étiquetait, rangeait. Adèle, quant à elle, dormait chez une amie. La fatigue n’arrivait pas à prendre le pas sur sa nervosité, elle avait besoin

d’un relaxant qui puisse la faire dormir ce soir : dans douze heures, elle inaugurait son studio de Pilates !

Les derniers mois avaient été… épiques, c’est le seul mot qui lui vint à l’esprit. À quarante-cinq ans, c’était la première fois qu’elle entreprenait

une telle aventure. Ancienne patineuse dans l’équipe nationale et coentraîneuse des juniors de l’équipe des « toupies on ice », comme elle les appelait, Viviane connaissait bien les douleurs de l’entraînement, celles de

donner naissance à des jumeaux, mais pas celles de ce genre d’enfantement. C’était bien d’un autre bébé qu’elle allait accoucher dans quelques heures !

« Pilates Vivi. Pour l’amour de la vie. » L’entrepreneure en herbe contempla son logo avec un mélange de fierté et d’effroi. Elle avait enfin eu

le courage « d’écouter sa petite voix » comme le conseillaient à tour de bras les dizaines de coachs de vie sur leurs blogues tout aussi pullulants. Il faut

dire que lorsqu’elle avait perdu son poste au sein de l’équipe des entraîneurs – quand on m’a tassée sur le bord de l’autoroute parce que

j’avais commis le crime de ne plus être dans la trentaine –, elle n’avait pas eu le courage de se chercher un autre emploi. Que faire et où aller ? Qui

voudra de moi ? Qu’est-ce que j’ai à offrir ? Et pourquoi ? Telles étaient les questions douloureuses qui avaient peuplé ses nuits.

Passé le choc initial, Viviane avait tenté de répondre aux questions qui étaient revenues la hanter. Munie de papier et d’un crayon, elle avait tracé

des colonnes bien nettes sous chacune de ses interrogations, dans lesquelles elle avait aligné ses idées en vrac, comme elles lui venaient. L’exercice lui

avait pris plusieurs jours, mais avec du courage et de l’opiniâtreté – et un peu de vin –, elle était arrivée à un résultat qui, bien que préliminaire, lui

avait infiniment plu. Elle retrouvait noir sur blanc un concentré de ses valeurs, de ses idéaux, de ses rêves.

Elle voulait continuer à enseigner, il lui était essentiel de se sentir utile. Transmettre les connaissances qu’elle avait acquises sur le corps humain,

son fonctionnement, les moyens de le maintenir actif sans le blesser. Les années où elle avait fait de la compétition à l’échelle provinciale et le

niveau de performance qu’on exigeait des jeunes athlètes non seulement lui avaient occasionné des blessures aussi bien physiques que psychiques, mais

elles lui avaient aussi enlevé toute envie de pousser la machine. Maintenant qu’elle était sortie du milieu du sport de performance, elle voulait mettre ses connaissances au service du mieux-être des gens.

C’est aux bureaux d’Emploi-Québec, où elle s’était rendue pour entamer le lent et pénible processus bureaucratique suivant son licenciement, qu’elle

avait reçu le coup de pouce qui lui manquait. « Devenez votre propre patron, formez-vous à l’entrepreneuriat » proclamait le formulaire A1-

94733620 dépassant de la pile de paperasse qu’un employé bougon lui avait tendue après qu’elle eut attendu dans la file pendant 45 minutes, remis son

petit numéro, signé un formulaire, présenté sa carte d’assurance maladie, son permis de conduire et attendu 15 autres minutes parce que le

photocopieur ne fonctionnait pas.

De retour chez elle, Viviane avait pris connaissance du feuillet et n’avait

pas hésité avant de prendre sa décision : elle s’inscrirait à cette formation. Mais avant tout, elle devait se choisir un champ d’action… Enseigner dans

un gym n’était pas envisageable, elle avait toujours détesté cette ambiance survoltée et se voyait très mal hurler ses recommandations sur les rythmes

de musique latino devant des groupes d’abonnés rougeauds et maladroits, au seuil de la crise d’apoplexie. Voir tressauter tous ces pauvres gens ne

l’enthousiasmait guère, allez savoir pourquoi.

Comme le yoga, le taï-chi et le qi gong lui portaient sur les nerfs au lieu

de la détendre, elle les élimina également pour se retrouver devant le seul choix qui semblait lui convenir : le Pilates. Peu avant sa perte d’emploi,

deux ans auparavant, son équipe de patineuses avait justement commencé à fréquenter un studio en complément à leur entraînement. Viviane n’avait eu

aucune peine à se familiariser avec la technique. Elle avait suivi les 500 heures de cours réglementaires à l’obtention de sa certification moyennant

une somme assez importante, il est vrai, mais qu’elle considérait comme un bon investissement.

Pendant ces deux dernières années, la chômeuse n’avait pas chômé ! Elle avait bonifié sa formation d’instructeur de Pilates et ses cours de lancement d’entreprise par l’apprentissage de différentes techniques parallèles, terminé son plan d’affaires, appris les rudiments du marketing, signé un bail

commercial en colocation, recruté une employée, Caroline, qui se montrait très intéressée à s’associer avec elle si tout allait bien, et s’apprêtait à

inaugurer son propre studio ! Viviane reprit un dernier – DERNIER – verre et, euphorique, le leva à la santé de son avenir.

— Faut pas en boire trop, hein ? Le vin est un dépresseur naturel, pis ça fait l’effet contraire de celui recherché.

La voix enfantine fit sursauter Viviane.

— Mirabelle ! ! ! Eh seigneur, tu vas finir par me faire faire une crise

cardiaque !

Contrairement à ses deux autres rejetons, la tonitruante Adèle et le très

remuant Florian, cette enfant se déplaçait sans bruit, une petite souris qui se matérialisait soudainement devant elle toujours au moment où elle s’y

attendait le moins. Humaine ou farfadet, il y a des jours où Viviane ne pouvait dire…

— Non, non, je…

Viviane s’apprêtait à camoufler sa nervosité, mais réprima bien vite son

élan. Ça ne servirait à rien, Mirabelle faisait preuve d’ultravoyance quant aux états d’âme de ses proches, ceux de sa mère en particulier. Elle échappa

un petit rire gêné.

— C’est juste que je me sens un peu nerveuse. Pas mal, même. C’est

fou, hein ? Je suis quand même habituée à enseigner à un groupe, j’ai entraîné des centaines de personnes.

— Pas rapport, maman. T’as le trac, les chanteurs pis les comédiens ont ça tout le temps, même s’ils ont répété des centaines de fois, c’est dû à la

crainte de l’échec, la blessure narcissique de l’ego… Savais-tu que le trac peut avoir sur un individu l’amplitude psychologique d’un accident d’auto ?

Malade ! Mais je pense pas que les artistes boivent avant leur spectacle, par exemple…

Viviane enlaça sa benjamine « Techniquement, je suis la plus jeune de la famille, je suis née 8,3 minutes après Florian », couvrant ses joues douces

de baisers.

— Et t’as appris ça de quelle façon ?

— Madame Clavette, une surveillante à la cafet’. Son fils étudie pour être comédien, pis elle parlait de ça, du trac. Elle avait fait des recherches,

j’ai trouvé ça intéressant. Je connais pas ses sources, par exemple, mais…

Viviane pinça les lèvres pour cacher son sourire, émue par l’inquiétude

de sa fille et amusée devant ses aptitudes à déballer des informations beaucoup trop étoffées sur à peu près tous les sujets.

— T’en fais pas, mon petit chou, j’ai seulement bu une couple de verres, pis je vais me noyer dans l’eau avant d’aller dormir. Je pense que je devrais

pouvoir gérer l’amplitude psychologique du phénomène… Bon, on va se coucher ?

Après avoir complété le rituel du coucher avec les jumeaux, Viviane se blottit dans son lit, se prêtant à sa méditation du soir préférée. Étendue dans

le noir, muscles détendus, respiration large et profonde, elle peinait tout de même à maîtriser les battements de son cœur, priant pour qu’il y ait des

participantes à son premier cours. Les nerfs, pompon, tu peux plus rien changer, t’as fait ce que t’avais à faire… Elle avait envahi les réseaux

sociaux, criblé le quartier de ses affiches et donné une entrevue à la radio communautaire pour attirer des clientes.

« Jésus », murmura-t-elle – elle priait encore le blond barbu de son enfance à la veille d’être détrôné par l’Univers qui semblait, il faut dire, pas

mal plus tendance et peut-être plus ouvert ? –, « t’es ben mieux de t’arranger pour qu’il y ait du monde ! ». Elle prit conscience de la menace

sous-jacente, mais se dit qu’après toutes ces années de relations amicales, et peut-être par crainte d’être supplanté, Jésus ne lui en voudrait pas. Le

pardon, c’était comme qui dirait sa spécialité.