La trinité des crinquées
Le principe du plaisir
Tous ces mantras clamés et répétés à petites doses d’hypnose, sermons de prêcheurs
modernes prônant la force, le courage, la volonté, la détermination, le mental, man, l’esti de mental d’acier, la ré-si-lien-ce (maudit mot-concept-de-bouette trempé à toutes les maudites sauces), à croire que la vie est un ultramarathon à courir ou un Ironman à gagner, elle est où la ligne d’arrivée qu’on se garroche à terre la langue pendante à bout de souffle et au bout du rouleau ?
Je veux bien, moi, la réussite, l’abondance, l’Univeeeeeeers.
Mais fuck, y a des fois où On. Se. Plante. De nos premiers pas au premier tour de
bicyclette, de notre premier amour à notre première recette de Ricardo, rares, voire inexistants sont tous les moments d’une vie couronnés de succès.
En vérité, je vous le dis, mes sœurs, mes frères, occultons le mot échec. Éradiquons-le
du langage, tout comme ses cousins « vieillir » et « problème », un coup parti… (un autre bon vieux truisme : « Y en a pas de problème, y a juste des solutions ! » généralement sorti de façon tonitruante de la bouche du plombier qui regarde les tuyaux de ton chalet péter en plein hiver avec des signes de piasse qui roulent au fond de ses yeux, ou le répartiteur du CAA qui essaie de te trouver une remorqueuse libre d’ici trois heures moyennant un léger supplément tandis que tu transpires ta vie sur le bord de l’autoroute 15, en direction de Montréal, à dix-neuf heures trente un dimanche soir de canicule.)
Ce terme, cette expérience, je les revendique haut et fort. J’en appelle au droit à
l’échec ! Je rate, je rate, j’ai raté mon mariage, je rate mes sauces hollandaises, mon objectif de perdre 15 livres, mon examen de la vue, l’occasion de me taire, l’épisode final de Révolution, le bateau, mes chances, ma sortie, je rate, je rate sans pour autant être une ratée !
J’avoue, je m’échoue contre l’écueil de l’échec, sans chagrin.
Sommes-nous donc incapables de vivre avec un insuccès – synonymes au choix :
revers, défaite, déboire, faillite – sans tomber dans la dépression, la honte de soi ou l’inertie paralysante ?
La beauté de ce que nous sommes réside dans notre faillibilité. J’ai de la tendresse pour
les gens qui se trompent, qui ne se rendent jamais, qui tombent à genoux avant la ligne d’arrivée. People, l’humanité est faillible, touchée par la maladie, le vieillissement, les corps imparfaits, les rides et les bourrelets, l’incertitude, l’erreur, le doute, le manque.
Avec, tout au bout, l’échec suprême : la mort.
(Bien que le Collège des médecins ne semble pas être au courant.)
Le principe du plaisir Les trois femmes s’étaient mises d’accord pour se retrouver en soirée chez Viviane, la seule à avoir « deux p’tits monstres à gérer, pis une ado à
supporter ». Avec quelques minutes de retard, Reine débarqua, fraîche et pimpante dans une robe vaporeuse. Elsa et Viviane, quant à elles,
semblaient rivaliser de fatigue, chacune arborant des traits chiffonnés. Devant son regard inquisiteur, Elsa se fendit d’un sourire tandis que Viviane
soupira.
— Trop de soucis.
— Trop de sexe.
Éclatant de rire, elles s’installèrent à la cuisine dans les larges banquettes
confortables qui entouraient de part et d’autre la grande table de bois blond que des milliers de repas et d’activités avaient marquée : coups de ciseaux
et minuscules éclats de peinture témoignant de centaines de bricolages, encoches de couteau, rainures et griffures ici et là écrivant sur le bois les
récits d’une vie de famille ébouriffée, chaleureuse, brouillonne, vibrante.
Reine observa Elsa, un sourire taquin aux lèvres :
— Comme ça, t’as décidé de suivre ma prescription ? Effacer le mal par le bien ? Noyer ton désespoir dans l’eau de ta jouissance ? Gooood ! Bonne
fille !
Elsa acquiesça, le rose aux joues :
— Ben oui, tant qu’à brailler du soir au matin, aussi bien me répandre en fluides corporels d’une autre nature, tsé ? Non seulement ça me change les
idées, mais ça me détend profondément ! Je m’étais pas rendu compte à quel point je faisais plus l’amour, trop malheureuse de pas essayer de faire
des bébés. Avec Alex, c’est rien de sérieux. Juste de l’hygiène corporelle. Je respire, je me laisse aller ! On dirait que je retrouve mes repères. Ça vous
est déjà arrivé ? Toi, sexy mama ?
Viviane fronça les sourcils tout en continuant de remplir trois coupes de
vin.
— Non. Je suis désolée, Elsa, j’ai jamais eu à faire d’efforts ni à convaincre personne pour procréer. Daniel a juste à me lancer un coup d’œil
un peu intense pour que je me retrouve enceinte.
Un tourbillon aux cheveux bouclés déboula dans la cuisine. Sans même
le regarder, Viviane l’apostropha :
— T’as déjà mangé trois fois depuis le souper…
— Mais, mamaaaaaan…
— Florian, je peux pas croire…
— Juste une pomme, des galettes de chose Labriski qui goûtent rien pis du pop-corn, penses-tu que ça remplit ? J’ai faim, bon !
Viviane appuya trois doigts sur son front en le massant délicatement, puis expira bruyamment, un bruit qui ressemblait davantage à un râle de fin
de vie qu’à un soupir maternel ennuyé.
— Une toast avec du beurre d’amande, d’abord.
Reine se pencha vers son cabas qui traînait à ses pieds comme un vieux chien fidèle, farfouilla dans ses profondeurs et en sortit un sac.
— Florian, veux-tu des chips ?
Elle se retourna vers Viviane et avant que celle-ci puisse émettre un son,
enchaîna rapidement :
— C’est vendredi, tout le monde a le droit de se détendre, pis toi avec.
Relaxe-toi le Guide alimentaire canadien. Florian, va chercher deux bols, prends-en un pis laisse-nous l’autre.
Le garçon, tout en rotules et en coudes, s’exécuta en un tournemain et déposa un baiser sonore sur la joue de sa mère, assorti d’un « merci,
Reine ! » avant de quitter la pièce aussi vite qu’il y était entré.
— Vingt-six chips, ça le fera pas mourir pis ça va te donner un break de
contrôle. Compte tenu qu’il y a des femelles dans la Création qui mangent leur nouveau-né, relativise pis dis-toi que t’es pas la pire des mères.
Détends-toi la ride du lion pis bois ! Buvons ! Levons nos verres à ce qui nous fait du bien ! Du gras, du sel pis de l’alcool !
— Pis du sexe ! clama Elsa.
— Parle pour toi, mon enfant. La vieille dame devant toi a fermé
boutique. Fermé pour rénovations. Circulez, y plus rien à voir.
Viviane opina :
— Le goût m’a abandonnée aussi, mais c’est pour cause d’épuisement. Je sais pas si un jour, je vais me relever de l’épuisement abyssal de la mère
responsable. C’est un puits sans fond. Je suis tellement fatiguée de m’entendre dire que je suis fatiguée !
— Et quand Daniel est là ?
— Ouin… Je me force. Ben oui ! Je me dis qu’il faut que je me donne
un pied dans le derrière, tsé, que si l’appétit vient en mangeant…
— Le désir vient en fourrant ?
— Reine !
— Bah, je parle comme une bûcheronne, mais j’écris de la poésie.
— J’étais pas comme ça avant ! J’ai toujours été partante ! Pis j’ai toujours ben juste quarante-cinq ans, et c’est pas comme si mes enfants
étaient encore tout petits et dépendants ! Je dors bien, je fais un travail qui me comble… Bon, c’est certain que le stress de gérer mon entreprise…
— Jumelé au stress de t’occuper de ta famille… rajouta Elsa.
— Selon TES barèmes d’exigences, qui sont, ma foi, assez élevés si on
considère que les aliments transformés, c’est le yâbe, que derrière chaque produit commercial que t’achètes se cache une tortue avec une paille dans
le nez, un ours polaire affamé, une baleine bleue étouffée dans ses sacs de plastique.
— Ben là, Reine… Mes barèmes ? !
— Oui, Viv. Ceux de toute une génération. Qui veut qu’une bonne mère,
une femme heureuse et comblée soit celle qui fabrique ses produits ménagers, qui cuisine santé, qui mène une vie professionnelle épanouie, qui
cultive ses légumes et des relations harmonieuses et enrichissantes avec ses rejetons qui sont, au demeurant, beaux, sains et équilibrés. Sans oublier évidemment l’amante cochonne et délurée, toujours prête à enfiler une bonne vieille paire de menottes en se tortillant dans son string de dentelle
rouge à chacun de ses quatre ou cinq orgasmes.
Elsa grimaça en ajoutant :
— Ça me rappelle les vieilles pubs des années cinquante : la femme étincelante, souriante, parfaite et, bien sûr, fabriquée !
— Autre époque, même constat : les femmes se mettent une pression épouvantable pour viser la perfection dans toutes les sphères de leur vie.
Incluant leur rôle de mère. Tu peux ben être fatiguée.
— Avec la gestion de la famille, de la maison, de ton entreprise…
Elsa effleura la main de Viviane, ce qui était dans son cas une grande preuve d’affection.
— Je pense pas, non, que les conditions soient gagnantes pour que l’appétit sexuel te revienne, même en te forçant à grignoter.
Reine remplit les verres vides en soupirant :
— Perso, la dernière chose dont j’ai envie, c’est d’avoir une queue dans
la bouche, mais…
Songeuse, elle gratta distraitement l’étiquette de la bouteille de vin.
— Je dirais pas non à un bon cuni, par exemple.
Ébranlée par les propos de ses amies, Viviane accueillit avec
soulagement le changement de sujet et renchérit :
— C’est vrai que c’est pas désagréable.
Elsa ajouta, plus tiède :
— Waouin… moi, je suis nettement plus vaginale. Je veux bien qu’on
s’occupe de mon petit bonbon, mais ça me prend quelque chose de plus fort, de plus…
— Pénétrant ?
Les trois femmes rigolèrent, détendues par le vin. La voix flûtée de
Mirabelle, appuyée au cadre de la porte, les fit sursauter.
— La question se pose pas.
Les trois femmes se tournèrent d’un seul mouvement vers la fillette.
— L’orgasme vaginal est un mythe. Y a que le clitoris qui réagit, à
l’externe comme à l’interne. D’ailleurs, la plus grande partie du clitoris est invisible. En fait, c’est un organe clitoro-urétro-vaginal, avec deux bulbes
qui descendent à l’intérieur des lèvres pis qui entourent le vagin…
Le teint rouge foncé virant au mauve, Viviane tendit la main vers sa fille,
l’interrompant :
— Eille ! Va me chercher la tablette immédiatement ! Interdiction de…
— La partie interne du clitoris peut être touchée par stimulation vaginale, ce qui met fin définitivement au mythe de l’orgasme vaginal
versus l’orgasme clitoridien. À la ménopause, il a tendance à grossir…
La petite se tourna vers Reine :
— Savais-tu ça ?
Reine toussota, très amusée :
— Pas du tout.
— Pas surprenant, c’est juste en 2017 que l’organe génital féminin dans
sa globalité a été représenté, pis pour une classe de quatrième année en plus !
Au bord de l’apoplexie, Viviane haussa le ton :
— VA ME CHERCHER LA TABLETTE TOUT DE SUITE !
Imperturbable, Mirabelle poursuivit son explication :
— Une fille de quinze ans sur quatre sait même pas qu’elle a un
clitoris… Adèèèèèèle !
— EILLE ! Laisse faire ta sœur, elle a juste treize ans !
— Quoi ? C’est pas bien d’en parler ?
— C’est des informations qui… C’est pas de ton âge ! Où est-ce que t’as
pris ça ? ! T’as pas pris ça sur des sites… des sites…
— Pornos, tu veux dire ? Mais non, c’est un documentaire sur Netflix
qui s’appelle Le principe du plaisir.
Viviane manqua s’étouffer.
— Y a un contrôle parental sur ce compte-là ! Les seuls documentaires que t’es supposée regarder, c’est La pieuvre mon amie, Le making of de
Harry Potter pis Les 72 animaux les plus dangereux, pas Les principes du plaisir ! ! T’as… Oh mon doux… Tu t’es servie de mon profil…
— Ben quoi ? C’est mieux que je sois informée, non ?
Mirabelle regarda candidement les trois femmes.
— J’ai dix ans et trois quarts pis je suis au courant. C’est pas que ça m’intéresse, arke ! Mais… je sais pas, moi, dans une couple d’années, peut-
être ?
— Une couple d’années ? ?
Viviane posa les doigts sur son front plissé, essuyant la sueur qui y perlait.
— Des chaleurs, maman ? Ta périménopause ?
Voyant le teint de Viviane tourner décidément au violet profond, Elsa et
Reine intervinrent :
— Merci, Mirabelle, c’est, euh… intéressant, hein ? Une femme avertie
en vaut deux, comme on dit.
— Mieux vaut tard que jamais !
— Savoir, c’est pouvoir !
— Connais-toi toi-même…
Viviane reprit suffisamment contenance pour interrompre la litanie de proverbes.
— Bon, OK, merci pour le… OK, merci, va prendre ta… t’es pas supposée être couchée, toi ?
— On est vendredi. J’ai le droit jusqu’à dix heures.
— Ben t’es censée être en pyjama, d’abord !
— OK !
La petite sortit en sautillant comme la fillette de dix ans qu’elle était.
Dans le silence, Viviane ouvrit une seconde bouteille de vin.
— Elle est…
— Déroutante.
— Beaucoup trop…
— Perspicace.
— Moi, si j’avais su ça avant…
— My God, je vais regarder ça, ce documentaire-là !
— Comment ça se fait que j’étais pas au courant de ça ? C’est gênant !
— Mirabelle, notre maître à toutes, l’a dit : c’est seulement en 2017 que…
— Évidemment. Le pénis est ausculté sous toutes ses coutures, étudié, analysé, scruté, observé, on sait TOUT du sacro-saint pénis, mais on est
encore à l’ère tertiaire en ce qui concerne la connaissance de l’organe… comment elle a dit ça… clitoro-urétro-vaginal.
Viviane versa le vin dans les coupes d’un geste ample. Elles se regardèrent.
— Ça fait que, les gars, le doigtage frénétique est inutile.
Elsa pouffa.
— Le point G : le plus gros e fake news du 21 siècle !
Reine entonna l’air de la célèbre chanson de Gainsbourg :
— Cesse ton va-et-vient, ça me fait rrien, pas-se ton che-min…
Elles trinquèrent au clitoris, à l’absence de point G, au sexe, à l’absence
de sexe, aux enfants déstabilisants, aux enfants à venir, à l’avenir, à leur amitié. La soirée serait longue.
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