La trinité des crinquées

Anne-Marie Desbiens · Chapitre 6 sur 58

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La trinité des crinquées

Pour une histoire d’un soir bras

L’ego shinant comme la boule disco suspendue au-dessus de la tête de John Travolta, Daniel se gargarisait de ce statut de planificateur-chef qu’il

faisait miroiter de tous bords tous côtés. Et que je te garroche les avantages sociaux par-ci, les négociations de vacances par-là, l’augmentation salariale

par-dessus le tas.

Comme si c’était elle, la gagnante dans l’histoire.

Pour faire passer un goût de vomi qui lui emplissait la bouche, Viviane commanda un quart de litre de vin rouge très très corsé.

 

Pour une histoire d’un soir bras

 

Reine contempla son bras avec dégoût. L’âge avait encore ajouté une nouvelle couche de déshonneur à cette partie de son corps. Ce qui la

troublait n’était pas tant la peau qui flacottait comme une gélatine prise au piège, ce fameux bras-de-matante dont était affublée la majorité de la gent

féminine dès la trentaine passée. Elle venait de découvrir l’os pointu de son coude s’élevant avec une disgrâce absolue au-dessus de la chair qui se

déployait tout autour en une dizaine de sillons concentriques. Cet amas de chair fripée froissait terriblement le sens qu’elle avait de sa propre beauté.

Cette estime de soi obtenue de haute lutte allait-il fondre sous l’assaut cruel du temps ?

Enrobée, grassouillette, ronde, toutoune, baquaisse, bouboule, forte, enveloppée. Ce corps avec ses courbes et ses replis lui en avait fait voir de

toutes les couleurs jusqu’à ce qu’à l’âge adulte, elle rejette tous les adjectifs murmurés par des rivales jalouses et autres esprits obtus, toutes

officiellement membres du CGS, le Club de la Grossophobie Sociétale. Elle avait volontairement décidé de ne retenir que les soupirs repus de ses amants, bien plus attirés par ses yeux de chatte, son rire de colombe, sa voix

rauque et l’aura de sensualité qu’elle dégageait que par le gras qui collait à sa taille ou la peau qui bombait entre les os de son bassin.

Animée d’un pur esprit de rébellion, Reine avait alors repoussé définitivement les diktats de la beauté, se comparant avantageusement aux

squelettes boudeurs des magazines, dont la seule grandeur résidait dans leur silhouette efflanquée juchée sur des talons d’une hauteur à donner le mal de

cœur. Elle se l’était juré : elle déploierait dorénavant tous ses efforts à mettre son corps en valeur plutôt qu’à essayer de le remodeler pour qu’il

fitte, mission impossible, dans un format imposé.

Fi de ces diètes, produits brûleurs de graisses, jeûnes détoxifiants et

autres formules magiques aussi futiles qu’inefficaces, à part faire grossir les parts de marché des compagnies qui les produisaient ! Elle ne rentrait pas

dans les vêtements à la mode ? Soit ! Elle avait engagé une jeune styliste rencontrée sur un plateau de tournage d’une pub, et Mimi s’était avérée la

complice parfaite : aussi douée pour lui développer un style vestimentaire classe et bohème que pour établir son image de marque. Imposante.

Majestueuse. Incontournable.

Reine murmura de nouveau son incantation blasphématoire, « Maudite

ménopause, ça te scrappe le corps d’une femme, ça, madame ! », et laissa retomber l’objet de son opprobre, ce bras qui avait étreint tant de tailles, de

nuques, de torses et qui, maintenant, n’était plus qu’une masse informe, grasse et inutile, source non plus de plaisir, mais de honte. Hésitante devant

sa garde-robe, elle se décida enfin pour une robe noire toute simple dont le col échancré mettait en valeur son décolleté. Généreux ? Opulent ?

Débordant ? Elle avait beau s’être fait redraper mammairement, voilà que ses seins se remettaient à lorgner du côté de ses genoux. La maudite gravité.

Elle se maquilla sans trop d’efforts, juste un minimum de ravalage de façade, une langueur étrange dans tous les membres.

Elle regardait son visage dans la glace sans s’arrêter sur les détails, sur l’usure que le temps imprimait à ses traits : peau du cou qui plisse lui

donnant des airs de dinde sauvage, rides autour de la bouche, sa bouche goulue qui s’étirait à présent en un petit rictus serré de sorcière de Disney,

et elle se demanda non sans une pointe d’horreur si ses grandes lèvres, les gardiennes de son sexe asséché, affichaient aussi ce même rictus de

revenez-y pas.

La dernière fois qu’elle avait regardé, elle avait sursauté en apercevant

sa toison… enfin, ce qui en restait, c’est-à-dire l’espèce de perruque de Pocahontas décrépite en liquidation depuis 2001 chez Jean Coutu. Qu’est

devenue ma toison autrefois sombre, bouclée et luxuriante, ma fierté ? s’était-elle demandé. Aujourd’hui une patch de gazon clairsemé, et le mot

est faible. Du petit poil ras pis rêche qui se fait rare. Une snatch de vieille madame.

Accablée devant tous les effets dévastateurs de cette maudite loi naturelle qui lui affaissait le canayen, elle prit une écharpe de soie sauvage

qu’elle pourrait toujours mettre sur ses épaules si l’idée de ses bras nus revenait, ô horreur, la hanter. Au moment de franchir la porte, une lassitude

dont elle ignorait la cause la ralentit. Elle marcha vers la sortie avec l’enthousiasme du prince Harry se rendant à la réception d’anniversaire de

sa belle-mère, la reine consort.

Kossé que je vais aller faire là ?

Qu’allait-elle faire à ce souper donné par son couple d’amis pour célébrer le voyage en voilier dans les îles grecques qu’ils s’apprêtaient à

faire ? Il y aurait là une bande d’inconnus qu’elle avait autant envie de connaître que de se casser une jambe. Reine eut envie de prendre son

cellulaire et de se désister auprès de son amie France, prétextant une migraine ou un dossier à boucler ; ce ne serait pas la première fois qu’elle

aurait à travailler un samedi soir !

Dans le boudoir, Vladimir – qui tenait son nom de son attitude hautaine et stoïque digne d’un prince russe en exil – dormait, lové en boule dans son

fauteuil. Elle s’imagina faire revoler sa robe, se démaquiller, enfiler son vieux jogging et aller retrouver son chat avec un bol de nouilles thaïes et le

polar islandais qu’elle venait d’acheter.

Eille, la party animal, kossé qui t’arrive ?

 

L’homme à la droite de France semblait sous le charme, ne cessant de lui envoyer des œillades à faire rougir une putain. Finalement, Reine dut le

reconnaître : elle passait un fort bon moment au milieu de tous ces hommes d’affaires, hauts cadres bien cadrés et jeunes loups de la finance. On

s’amusait toujours à ces soupers qui rassemblaient une douzaine d’invités, amis du couple et professionnels évoluant dans le cercle privilégié de

Charles, PDG d’une firme-conseil en actuariat.

Le beau mâle qui la mangeait des yeux était en lui-même une

récompense pour s’être déplacée malgré son manque d’entrain, et une promesse quant à l’issue de la soirée. À peine le dessert terminé, il la

rejoignit, verres de cognac à la main, l’invitant à passer au salon où les conversations s’étaient apaisées. Reine réprima avec difficulté un

bâillement suscité davantage par les propos que lui tenait son compagnon – statistiques, probabilités, analyse, traitement du risque – que par

l’atmosphère feutrée, la musique douce et l’éclairage tamisé.

Elle détourna son attention du flux de paroles pour se concentrer sur les

traits forts de l’homme, les yeux de jais, la bouche mobile, le nez long et fin, le cou épais. Elle continua sans gêne son inspection : les épaules

carrées, le torse sanglé dans une chemise bien coupée, la taille qui commençait tout juste à s’épaissir, les cuisses bien dessinées sous un jeans à

la coupe impeccable. Et les chaussures, du cuir italien le plus fin, bien sûr. Bien sûr. Du fric, du goût… Son regard remonta le long des jambes interminables de l’homme, flotta un instant sur le renflement de son entrejambe, puis s’arrêta sur le visage, la belle bouche maintenant close, les

yeux zébrés d’éclairs brûlants.

— On m’a jamais détaillé comme ça. C’est… hot.

— J’inspecte toujours la marchandise avant de consommer. T’as fait la même chose pendant le repas, mais plus discrètement.

L’homme sourit, sa main frôlant le bras de Reine.

— Tu es fatiguée, je peux aller te reconduire ?

— Pas particulièrement, pourquoi ?

— Euh… Eh bien… Je pensais que…

Devant la mine surprise de l’homme, Reine sourit à son tour. Évidemment qu’il s’attendait à ce qu’ils « consomment », ils avaient

échangé tous les signes, c’était gros comme un panneau d’autoroute : SUR LA CRUISE, BAISE EN VUE ! Tous les convives devaient d’ailleurs sentir

l’odeur odoriférante de sexe qui montait de leur duo, en volutes épaisses et bien grasses.

— Bien sûr, mon cher. Allons !

Elle le sentit se rasséréner à mesure que son propre enthousiasme se

dégonflait. Pour la seconde fois dans la soirée, elle se demanda kossé qui m’arrive ? La fatigue, j’imagine. Mais comme la fatigue ne l’avait jamais

au grand jamais arrêtée… En la voyant partir, l’inconnu sur les talons, son amie France lui adressa un petit sourire complice, mimant le geste de

téléphoner auquel Reine acquiesça silencieusement. Leur code. « Te téléphone demain. »

Toujours silencieuse, elle suivit l’homme dans le stationnement jusqu’à une Alfa Romeo rutilante. Ça se confirme. Beaucoup de goût, beaucoup de

fric. La voiture gronda, félin de métal et d’aluminium avalant les kilomètres avec l’élégance racée des grands coursiers. Les mains viriles de l’homme

sur le volant, les coups d’œil fréquents qu’il lui jetait, l’odeur musquée des dossiers de cuir, tout cela montait à la tête de Reine comme le chant rauque du désir sans qu’elle puisse trouver en elle le moindre écho. À son grand désespoir.

Plutôt que la chaleur familière se diffusant dans son ventre animal, elle ne trouvait que le blanc aride des vastes étendues glacées. Là où

habituellement la moiteur liquéfiait ses entrailles, il n’y avait que sécheresse et rigidité. Elle demanda brusquement à l’homme de s’arrêter.

— Dépose-moi. Sur le bord du trottoir, n’importe où.

Quand il lui demanda quelle mouche l’avait piquée, elle ne vit que ses

lèvres qu’elle n’avait aucune envie de sentir sur les siennes. Pas plus que sa langue dans sa bouche, sur son corps, sur son sexe. Sexe qui la laissait, en

cette nuit sensuelle d’été, complètement, irrémédiablement indifférente.

— J’ai…

Comment lui avouer qu’elle avait changé d’idée, qu’elle ne voulait plus, que feindre ne lui disait rien. Qu’elle avait envie de fuir comme une vierge

effarouchée ! Que l’idée même de toucher et d’être touchée la révulsait ! Qu’elle pensait devenir folle !

Elle ne put que marmonner ses excuses, un pauvre « C’est pas toi, c’est moi » usé à force d’être rabâché. Elle s’en voulut de sa lâcheté, elle en

voulut à son corps de cette désaffection subite, son corps qui la trahissait comme un chien infidèle. Et le démon s’insinua, sournoise petite voix qui

lui ricanait à l’oreille : « C’est fini, ma belle, ton gros fun est fini. La ménopause, ça te scrappe le corps d’une femme, ça, madame ! » Elle

l’entendait encore rire au fond de son esprit lorsqu’elle entra chez elle pour rejoindre Vladimir, le seul mâle avec qui elle finirait la nuit.

 

Au bout du fil, France n’en revenait pas.

— Toi, Reine ? Ben voyons !

— Ben voyons tant que tu veux, c’est fini, je te dis. Mort de chez mort. Flat line. Décédé. Votre libido n’est plus, Madame Le Guérec. Zitch. Niet. Zap. Finito.

— Ça va revenir !

— Tu le sais pas !

— Reine, voyons, sois pas si négative.

— T’as ben raison. Je vais aller m’acheter des dessous affriolants que personne va voir, je vais allumer deux ou trois chandelles, faire la pose du

chien tête en bas, prendre un bain aux huiles essentielles de lavande, méditer sur le Mantra Gayatri de Serge Fiori, c’est Bouddha qui va être

content !

— Arrête ton sarcasme, j’essaye juste de t’aider.

— Sans compter l’insomnie récurrente, la chute de cheveux, les ballonnements, les chaleurs – les maudites chaleurs –, les sueurs froides la

nuit…

France les connaissait, tous les effets ca-tas-tro-phi-ques que la

ménopause avait sur son amie. Comment aurait-elle pu les ignorer ? Reine en parlait depuis des semaines.

— J’ai toujours été sûre de moi pis enthousiaste, tu me connais ! Curieuse, occupée, passionnée, amoureuse, énergique… Au fil des

semaines, j’ai commencé à me sentir moche, à terre, incapable de prendre des décisions…

— Pauvre toi…

— Je me réveille à cinq heures du matin, pleine d’appréhension devant

la journée qui m’attend. À dix heures, ma journée serait finie que je serais contente. Tout le monde me tape sur le système…

— Pas certaine que ce soit la ménopause, le monde te tape souvent sur les nerfs…

— Je carbure à l’espresso le jour, pis le soir, je bois trop. Bonjour le poids hormonal, les palpitations !

— Reine, t’es rendue à cinquante-cinq ans, t’es pas un peu trop vieille ? Euh, je veux dire, t’es sûre que c’est la ménopause ? Moi, ça a pas été un tel cirque.

— T’es ben chanceuse ! À ta place, je m’en vanterais pas !

— Ah… je suis maladroite ! Excuse-m…

— Les effets et la durée sont pas pareils pour toutes les femmes. C’est

comme les menstruations. Tu te souviens, on était les deux dernières de la gang à commencer nos règles.

— Ben oui, je me souviens, c’est d’ailleurs ça qui nous a rapprochées. Une chance, dans un sens. Euh… je veux dire…

France émit un rire nerveux, ayant l’impression de marcher en terrain miné. Qui sait quand une bombe lui explosera à la figure…

— Après avoir longtemps navigué entre la fatigue, l’anxiété, le manque de concentration, la mauvaise digestion – mais ça, c’est peut-être l’alcool

qui me désagrège le foie –, j’ai commencé à sécher, un vieux pruneau sec pis ratatiné, je dessèche de partout : la peau, les ongles, la noune. Pis je

dégage, France, c’est pas une vision de l’esprit, ça, les odeurs corporelles ! Je sens le t’sour de bras de trucker, MAUDITE MARDE ! J’ai tous les

désastres collatéraux ! Toute la gang !

— Ma pauvre…

— Si ça continue, je vas redevenir vierge, ma chatte va se recoudre tout seule, je vas être bonne pour donner mon corps à la science, pis je vas

monter au ciel en jaquette blanche !

L’éclat de rire de France réconforta Reine. Si elle perdait sa libido et son

lubrifiant naturel, au moins conservait-elle son humour.

— Veux-tu que je m’en vienne avec une tarte aux poires de chez Milot ?

— Maudite bonne idée, ça ! T’es certaine que t’as le temps ? T’es pas dans les préparatifs avant le grand départ ?

— Non, tout est prêt. Charles est allé au bureau pour régler les derniers détails. Je m’en viens !

— Pis apporte donc une bouteille de champagne. Retrouver sa prépuberté à cinquante-cinq ans, ça se fête !

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