La trinité des crinquées

Anne-Marie Desbiens · Chapitre 30 sur 58

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La trinité des crinquées

Mauvaise passe

Reine en avait à la tonne, mais l’esprit lui bourdonnait et elle en savait assez pour commencer ses recherches et mettre en branle son brief créatif.

— Avant de nous quitter (tic-tac tic-tac), passons à mon bureau, je dois vous faire signer une entente de confidentialité…

— Une autre ? C’est la troisième que je signe !

— À ce stade-ci, Madame Le Guérec, il est, euh, enfin, de la plus

extrême priorité de…

Invi quitta la pièce après avoir salué ses collègues et lui avoir fait un tata

mou du bout des doigts. Devant ce beau mâle qui n’avait même pas cru bon se pavaner le boniment avant de partir, comme on le lui faisait jadis, Reine

se sentit bouffie, détrempée, dégoulinante, une vieille otarie échouée sur un rocher après un tsunami de force V sur l’échelle de Sieberg.

C’est-tu juste moi ou c’est juste moi ?

Madame Talons lui fit signe.

— Par ici, Madame Le Guérec (tic-tac tic-tac).

En passant devant le fauteuil roulant d’Emma, Reine se pencha sur la

gynécologue et lui serra la main en lui murmurant :

— Vous auriez pas un échantillon pour moi ? Je suis prête à donner mon

corps à la science. Pis je prendrais un six pack de phéromones en extra avec ça.

 

Mauvaise passe

 

Viviane sortit de sa filière une imposante liasse de papiers, la paperasse administrative qui allait agrémenter son vendredi soir. Daniel et elle

n’avaient pas reparlé de leur fin de semaine catastrophique ni des possibilités terrifiantes que les sous-entendus insidieux de l’époux avaient

semées entre eux, une zone dorénavant minée dans laquelle aucun des deux n’avait le goût de s’aventurer. Le statu quo, le bon vieux silence où se juxtaposaient couches de rancœurs sur non-dits, ne laissait que la surface

lisse-lisse des apparences à sauver et du front uni à garder devant les enfants.

« En retard, en retard, tu es en retard, en retard », semblait lui crier (encore !) sa montre sur le même ton excédé que celui du lapin excédé dans

Alice au pays des merveilles. C’est fou comme les détails de vieux films de Disney n’avaient jamais quitté sa mémoire alors qu’elle n’arrivait jamais à

se souvenir de l’endroit où elle avait laissé son téléphone.

« Il court, il court, le furet, le furet du bois, Mesdames, il court il court le

furet, le furet du bois joli. » Elle reprit sur un ton aigu la comptine qu’elle avait si souvent chantée pour ses enfants, s’amusant à décliner les variations

sur le même thème du retard, de la course qui minutait sa vie au grand complet. Son œil accrocha l’affiche laminée qui surplombait la porte : la

liste des énoncés qu’elle avait lue à Elsa et Reine lors de son premier cours.

Elle prit le temps de les parcourir silencieusement. Inspira. Les relut.

Expira. Posa ses mains sur son thorax, là où se logeaient les effets négatifs de son stress. Le calme qui normalement s’imposait dès qu’elle l’invitait ne

se pointa pas le bout du nez. « Cordonnière mal chaussée », maugréa-t-elle. En grignotant ses cuticules, elle se rendit compte qu’elle était incapable de

croire un instant à ces phrases qui, pourtant, l’avaient tellement inspirée quelques semaines auparavant.

Ces phrases emplies de bon sens et de bienveillance n’éveillaient plus en elle qu’un vague sentiment de regret et de malaise, comme quand elle

mentait à ses enfants au sujet de l’amour éternel ou de la bonté inépuisable du cœur humain.

Sa montre lui criait dessus à tue-tête à présent, mais ses pieds restaient obstinément figés dans le ciment. Les courses pour le souper, les enfants au

camp de jour, envoye, grouille, déguédine, fais ça plus vite que ça, elle s’abjurait elle-même de bouger, de se mettre en action. Le téléphone la sauva.

— Mom, où est-ce que t’es ? Il est passé six heures ! Le camp de jour a appelé, je suis allée chercher les kids, la monitrice avait l’air fâchée, elle a

dit que tu serais obligée de payer pour le retard, c’est le règlement. Dad arrive dans pas long pis le souper est pas…

— Dépassé six heures ? !

Terrifiée, Viviane réalisa qu’elle était restée pendant presque quarante-

cinq minutes à faire du surplace dans les limbes au milieu du bureau d’accueil du studio, à deux pas de la porte, à quatre pas de la voiture garée

juste devant, elle la voyait, oh mon Dieu !, un billet de stationnement coincé entre le pare-brise et l’essuie-glace. Et pendant qu’elle prenait conscience

de tous ces détails, pendant que la voix criarde d’Adèle lui écorchait les oreilles, pendant que ses mains trituraient dans la pochette avant de son sac

à main et saisissait ses clés, pendant que le lapin d’Alice ricanait dans son esprit en compagnie du furet qui enfilait les marathons, pendant que les

lueurs du soleil déclinant jetaient une lumière dorée sur l’affiche et ses énoncés bienveillants, la décision se fit, se prit, s’émit.

— Je suis avec des clientes. Cours privé. Ça se pourrait que je rentre tard. Ça se pourrait que tu sois obligée de commander à souper, tu sais où

trouver de l’argent. Ça se pourrait que je vous voie juste demain…

— Mais… si dad arrive tard ?

— Ça se pourrait que vous soyez obligés de vous débrouiller.

Viviane coupa la communication, mit son téléphone sur vibration et

composa un nouveau numéro. « Reine ! Je te dérange ? (…) J’ai une soirée off, es-tu dispo ? (…) En plein ça, j’ai besoin de ventiler. (…) Super ! (…)

OK, je prends une chance pis j’arrête en passant. Si elle est occupée à baiser, elle me répondra pas, sinon, je la ramasse. (…) Hahahaha ! À

tantôt ! Merci, hein ?(…) Oui. C’est à ça que ça sert. »

Guillerette tout à coup, Viviane s’envolait presque, heureuse, légère et pleine d’espoir parce qu’elle se payait de la spontanéité, une denrée aussi

rare que des prêtres non pédophiles, et parce qu’une femme qu’elle ne connaissait pas deux mois auparavant venait de lui dire d’un ton pas du tout

affecté que les « amies », c’était fait pour ça, pour être là, pour dire oui, viens t’en, on va se faire un petit souper à la bonne franquette, rien de

compliqué, juste du fun, bâdre-toi pas avec le vin, j’en ai en masse.

 

— J’ai perdu presque une heure, Reine, c’est pas des farces… J’ai eu

comme… une absence. Je me rappelle plus du tout à quoi je pensais. Rien. Juste du vent ! Sans le téléphone d’Adèle, je serais peut-être encore là, dans

le néant total ! J’ai souvent des… des fantasmes d’une violence inouïe. J’ai envie de tuer mon mari, mes enfants m’horripilent, il y a des fois où je les

mettrais à vendre sur Kijiji : une grande fille et des jumeaux tout élevés à vendre pas cher, prix négociable, livraison incluse. Je pense que je suis en

train de devenir folle.

— C’est de la faute des hormones. Tout est toujours de la faute des

hormones.

— Pas toujours, quand même…

— T’es en périménopause. Tes règles sont peut-être encore régulières, mais ça va pas tarder. Ça te guette, ça va te sauter dessus et s’agripper à toi

comme des bourrelets tenaces…

— Ça peut être la pleine lune. Ou Mercure qui rétrograde en Sagittaire.

Ou les ondes.

— Tu me niaises, là ?

— Non, Reine. Le vivant, c’est dans l’invisible aussi.

Reine roula discrètement des yeux.

— Hmmm. Je pense pas, moi. Tu sais que j’en apprends des maudites belles avec mon BIG mandat qui touche la ménopause.

Viviane prit l’air découragé devant la pile d’ouvrages empilés sur une table du salon.

— Tu te tapes tout ça ?

— Oui, Madame. Je dresse une « toile de fond de la situation ». Édifiant.

— Le big picture.

— Si on veut.

Reine saisit son portable qui s’ouvrit sur une page à l’écran : ses notes de lecture s’accumulaient, et le document prenait une belle ampleur,

promettant de devenir un outil de référence solidement étayé leur servant de base de travail. Les Chéries qui allaient se joindre au projet, promesse

oblige, allaient en jaunir de mauvaise humeur (les humeurs bilieuses ne pardonnent pas).

— Ma plus récente découverte : le corps fait pas juste aller de déchéance en déchéance, non, c’est pas assez que mon sexe se dessèche, ne-non,

imaginez-vous donc qu’il s’atrophie ! Ouache, le mot puant ! C’est la dégénérescence, la détérioration, le dépérissement d’une partie de mon

corps qui ratatine. Je racornis par en dedans ! Je racotille de l’intérieur, c’est ben simple, je me promène avec un organe mourant dans le corps ! Ça

meurt, ça a commencé à mourir !

— Arrête, Reine, c’est un cycle normal, c’est l’automne de ta vie…

— Ça va certainement pas reverdir au printemps !

La voix d’Elsa s’éleva du balcon :

— Charrie pas, Reine, c’est de l’atrophie, pas de la nécrose, quand même.

— … dit celle qui baise à plein cul ! Vous devriez m’écouter, c’est là où vous allez finir ! Écoutez ça, les filles : les hormones féminines changent la

chimie de notre cerveau. Ces changements déterminent l’état émotionnel et l’humeur. Des recherches scientifiques prouvent l’existence d’une ré-elle-

et-pro-fonde-inter-action (elle scanda les syllabes) entre les hormones et les états émotionnels où on a l’impression de de-ve-nir-folle ! Viv, c’est toi-même qui viens juste de dire ça.

Elle fit une pause et regarda son amie avec compassion.

— Le cerveau et ses nombreux neurotransmetteurs sont hautement

dépendants des œstrogènes. Bingo : quand les taux d’œstrogènes changent ou deviennent irréguliers, exactement ce que je te soupçonne de vivre –

 bienvenue dans ta périménopause, qui pourrait aussi s’appeler « Phase un de la Théorie du chaos ». On répertorie plus d’une quarantaine de

symptômes, dont les plus courants : sautes d’humeur, insomnie, fatigue extrême et… écoute ça : « … d’autres perturbations cognitives, notamment

de la confusion et des trous de mémoire » !

Elsa, qui fumait un cigarillo sur le balcon-terrasse, se pencha à la fenêtre

pour participer à la discussion :

— Reine voit tout avec la lorgnette des hormones. Ça pourrait aussi être

lié à l’épuisement mental, tu penses pas, Viviane ? Le stress que tu minimises parce que tu penses que bouger, méditer et manger sainement te

garantissent une espérance de vie de cent huit ans. Et ton obsession de la performance dont on a parlé l’autre jour. Hmmm. Là, maintenant, tu te sens

comment ?

— Contente…

— Mais encore ?

— …

— Viviane !

— Coupable ! Parce que j’ai pas… je suis pas là où je DEVRAIS. Avec

mon mari, ma famille.

— Mais Daniel est là. Il va devoir gérer son retour, le souper, les enfants,

la vaisselle, la soirée, le coucher, c’est grave ? Ben oui, il va être crevé, tu l’es pas ?

Affalée sur un divan, Viviane prit une gorgée de son eau pimpée au jus de citron pour la digestion, rotant sa presque bouteille de rouge à elle toute seule. Évidemment, elle se sentait coupable, rien de nouveau, la culpabilité était sa zone de confort depuis la naissance d’Adèle. Mais au-delà de ce

sentiment familier prenait forme une sensation qui tenait de l’opiniâtreté, le noyau dur de son refus qui s’alimentait à même sa colère si longtemps

refoulée parce que la colère des femmes est tellement laide.

— Ça m’étonne toujours de voir à quel point on est encore punie.

Reine lui faisait face, affalée à l’autre extrémité du divan.

— C’est-à-dire ?

— Je trouve qu’on est punie quand on veut être mère, quand on veut être femme, quand on veut être entrepreneure, quand on veut se réaliser. Il faut

toujours défendre la possibilité de se sentir entière, de prendre sa propre existence en charge sans la soumettre à celle, sacro-sainte, d’un homme ou

de la famille. Et je me rends compte aussi de la violence de mes propres enfants. Pourquoi tout d’un coup…

Viviane se leva, retrouvant illico sa vigueur, et poursuivit sur sa lancée.

— Leur père est pas là depuis deux mois parce qu’il travaille, mais tout

est parfait, il revient le week-end, on lui court dans les bras. Moi, je pars vingt-quatre heures, pis on me boude pendant douze heures. Je me suis

rendu compte qu’en tant que mère, c’est tellement facile de s’excuser d’être soi-même. C’est terrible. « Je suis tellement désolée ! » et on arrive avec

des cadeaux, des promesses, des obligations… Je leur dis que je travaille, que j’adore ça…

— Mais est-ce qu’ils savent que… Est-ce que tes enfants sont au courant de ce que tu fais ? Ils savent que tu travailles, mais leur as-tu expliqué ce

que tu fais ?

Viviane se tourna vers Elsa, vers la figure blanche appuyée contre la

moustiquaire.

— J’enseigne le Pilates, j’apprends aux gens à respirer, à travailler leurs

muscles profonds…

Reine l’interrompit doucement :

— Les valeurs, Viv. C’est quoi les valeurs de ton offre ?

— Je fais du bien aux gens.

Son amie hocha la tête et sourit, l’invitant à poursuivre.

— Je les aide à vivre, à être bien dans leur corps, avec leur corps, je leur

apporte de la joie, de la détente, de l’écoute, de la bienveillance, de la douceur. De la présence.

— Et c’est pas tout le monde qui a ça dans sa vie. Tu apportes beaucoup.

Elsa était rentrée et la regardait avec beaucoup d’éclat dans le regard.

Viviane déposa le verre sur la table basse et ouvrit les bras à ses deux amies.

— C’est vrai. Mon Dieu, vous deux.

Elle se mit à pleurer. C’était probablement le vin, probablement la joie

de cette soirée tranquille et heureuse, probablement la fatigue, probablement la satisfaction d’avoir réaffirmé à voix haute l’engagement

qu’elle trouvait dans son travail et le sens qu’il donnait à sa vie. Et peut-être aussi cette force tranquille qui murmurait dans le secret de son être.

Comme si un casque ailé lui poussait sur la tête, qu’une tunique légère recouvrait ses membres musclés de déesse de la guerre, un serpent enroulé

autour de sa cuisse, le serpent de la sagesse, certainement, un glaive à la main et une branche d’olivier dans l’autre pour dire à l’ennemi : « Fais ben

attention, ver de terre, je peux aussi ben décider de te faire la guerre ou la paix, tu vois comme je suis équipée ! » Comme si Pallas Athéna elle-même

depuis son socle d’éternité juché sur un rempart à Athènes lui soufflait dans l’oreille son prochain move.

Elle sut alors exactement ce qu’elle allait dire à Daniel.

 

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