La trinité des crinquées

Anne-Marie Desbiens · Chapitre 40 sur 58

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La trinité des crinquées

La marketeuse marketisée

ville. Les murs abattus, la poussière dans l’air, le bruit incessant des scies rondes, martèlement de bottes des travailleurs, coups de marteau et sacres bien sentis ont pris le dessus sur le chamaillage de nos enfants. Nous regardions prendre vie cette gentrification qui teintait d’élégance les abords du parc Jarry avec une crainte, quand même : celle de voir partir ceux d’entre nous qui avaient développé nos rues, laissant entre les mains des nouveaux venus l’avenir de nos vignes nourries amoureusement pendant des décennies.

Pourtant, notre modèle d’aménagement urbain avait un caractère unique : des rangées de

plex, avec quelques petits et grands immeubles parsemés çà et là. À l’arrière de ces plex, des petites cours destinées aux occupants des rez-de-chaussée – généralement les propriétaires – et à l’étage, des logements locatifs. Et juste derrière, le véritable joyau de ce modèle : la ruelle, un petit pays des merveilles à la fois public et privé, où nos enfants pouvaient jouer et explorer, où nos chats pouvaient se prélasser et où la plupart d’entre nous pouvaient se réunir pour des ventes de garage, un 5 à 7, une épluchette de blé d’Inde. Un refuge caché pour la biodiversité, une échappatoire aux bruits des rues et un terrain de jeu à proximité. Un endroit où notre tissu social se construisait silencieusement.

Notre modèle urbain privilégiait la mixité sociale, tout en faisant en sorte d’éviter la

ségrégation en fonction du revenu : les propriétaires un peu plus fortunés partageant le quartier avec leurs locataires moins aisés qui vivaient à l’étage. Des lieux de vie extraordinaires que nous voyions avec consternation menacés d’appropriation tandis que nos citoyens se voyaient menacés d’expropriation, victimes de rénovictions.

 

La marketeuse marketisée

 

(DISGRÂCE DU JOUR : pisser dans ses culottes pour un éternuement ou un éclat

de rire.)

 

— En position allongée sur le dos, jambes pliées en appui sur le sol,

contracte le périnée en soufflant lentement. Engage le bas des abdominaux pour basculer ton bassin. Bien ! Maintenant, soulève les fesses en demi-

pont en expirant pendant dix secondes. Un, deux, trois…

— C’est bon, Viv, je suis capable de compter jusqu’à dix.

— Redescends très doucement en déroulant la colonne vertèbre par vertèbre… C’est ça, très bien !

Seule la respiration de Reine troublait le silence du studio plongé dans la pénombre. À sa demande, Viviane avait accepté de la recevoir après ses

classes de groupe pour une séance privée visant à tonifier et à renforcer les muscles du périnée. Trois jours s’étaient écoulés depuis l’affront que le BIG

boss lui avait fait ; elle n’arrivait plus à considérer Jean-Marc autrement depuis qu’il avait lâchement cédé au chantage des associés, des RH et de la

petite Chérie Audréanne-sans-trait-d’union en manque d’attention.

Les BIG clients de la BIG agence et les BIG affaires qu’ils brassaient lui

laissaient un arrière-dégoût de vieux sperme séché dans un Kleenex en motton oublié sous le lit. N’arrivant pas à reprendre le dessus sur sa

déception, elle avait câllé malade et s’isolait depuis dans sa vaste demeure en compagnie de Vladimir, trop heureux de pouvoir compter sur son petit

personnel 24 heures sur 24.

— Maintenant, Reine, imagine que tu es dans un ascenseur et que tu te

rends au quatrième étage. Plus tu montes et plus tu dois contracter le périnée, tout en faisant des pauses à chaque étage. La contraction des

muscles se fait comme dans les exercices précédents sauf qu’à chaque étage, tu remontes un peu plus la contraction vers le haut du corps, sous tes

côtes. Allez. Un, deux…

Reine s’exécuta consciencieusement, trouvant un apaisement dans les

exercices et la concentration que lui demandait l’effort de visualiser les fameux muscles qui l’avaient si lâchement abandonnée au pire moment de

sa vie. « Le corps me lâche, Viv, le corps me lâche de partout, c’est écœurant ! » Elle avait raconté sa déconvenue à Viviane et, pour une fois,

n’avait pas roulé des yeux devant les propos bienveillants de son amie. La colère initiale avait laissé place à une espèce de fatalisme qui ressemblait

étrangement à de l’acceptation.

Une fois l’exercice terminé, Viviane s’installa sur un tapis à ses côtés.

— Tu sais que c’est normal, ce qui t’arrive ?

— Oui, pis mourir à petit feu dans un CHSLD aussi, c’est normal, mais c’est pas un sort enviable pour autant.

Viviane secoua la tête doucement.

— T’as l’art d’exagérer.

— Moi ? Si peu… Je vieillis, Viviane, pis ça arrive à une vitesse folle ! Hier, j’étais séduisante, j’avais des envies, je maîtrisais ma vie.

Aujourd’hui, on me voit plus, on m’écoute plus, on me tasse sur le côté. Ça va être quoi demain ?

— On t’a pas écoutée parce que tu t’es pas adressée aux bonnes personnes.

— Euh… mon équipe a…

— Tu t’es adressée aux gens de l’agence, qui est pas ton public cible.

Eux, ils défendent les intérêts de leur client, c’est-à-dire BIG Pharma. Et toi, tu défends les intérêts des femmes ménopausées.

— C’est la même chose, en fin de compte, Viv, je vois pas où tu t’en vas avec ton zigonnage !

— Pas du tout ! BIG Pharma a ses propres intérêts à cœur, tout comme ton agence qui représente son client. La compagnie, comme l’agence, veut

pas soulager les femmes en ménopause, voyons. Elles veulent juste leur vendre un produit !

— T’es en train de me dire que mon public cible…

— C’est les femmes de mon âge, du tien. Je te parie que ta présentation,

qui a été jugée si déplacée et mal à propos par ton équipe, susciterait un immense intérêt si tu parlais directement à cet auditoire-là, qui se trouve à

être – oh, la merveilleuse synchronicité ! – une partie du public cible de MON studio.

Reine se redressa, fixa intensément son amie. Le pétillement de ses yeux encouragea Viviane à poursuivre sur sa lancée :

— On pourrait monter un genre de… d’atelier combinant exercices physiques et conférence sur le sujet. T’as fait tellement de recherches, tu sais de quoi tu parles ! Si on te permet pas de transmettre ton savoir dans ton travail, ce qui est une vraie honte, si tu veux mon avis, il y a peut-être

moyen de trouver une façon de le faire ? Les femmes ont besoin d’être informées, on parle encore trop peu de la ménopause, du vieillissement des

femmes…

— Pars-moi pas !

— Je pourrais mettre sur pied une série d’exercices pour soulager les maux physiques les plus courants, tu pourrais faire ta présentation, on

pourrait aller chercher des conférencières…

— La gynécologue qui travaille à BIG Pharma, elle est fantastique !

— Certaines de mes collègues spécialisées dans les soins aux femmes.

Les deux amies se sourirent.

— Je suis émue, là. On vit un moment fort, significatif.

Reine étouffa un soupir, prit la main de Viviane et la serra très fort.

— En tout cas, tu viens de me donner une leçon de marketing 101. Qui aurait cru ?

— J’ai quand même bûché sur un plan d’affaires que j’ai réussi haut la main. J’ai retenu quelques trucs, faut croire !

Reine garda le silence si longtemps que Viviane la crut endormie. Elle observait le beau visage immobile tandis que les ombres s’allongeaient sur

le mur. Elle repensa à la discussion orageuse qu’elle avait eue le matin même avec Daniel. Bourru, il lui avait reproché son entêtement. Il lui en

voulait, c’était évident, son ressentiment suintait à travers les ondes cellulaires.

— T’es dure, Viviane.

— Non, je suis moins conciliante.

— T’as changé. Toi, si bienveillante !

— Mélange pas la bienveillance avec la soumission, Daniel. Je suis

douce, gentille, je parle pas fort, mais je défends mes intérêts et en tête de mes intérêts vient ma famille. Que je déménagerai pas à Ottawa parce qu’un seul de ses membres y trouve son compte. Je suis présidente-fondatrice d’une petite entreprise. Arrête de prendre ça comme un travail d’appoint.

J’ai bûché pour développer une clientèle fidèle, pour établir un réseau professionnel, des collaborations fructueuses. Je suis en marche et

j’arrêterai pas pour que ta carrière prenne son envol, je l’ai fait quand les enfants étaient petits…

— Je t’ai jamais forcé la main, t’étais d’accord !

— Oui. Mais maintenant, c’est à ton tour de m’appuyer. C’est à ton tour

d’être là pour nous quatre. T’as souvent dit que notre plus grande force, c’est qu’on forme une bonne équipe. C’est le temps de le prouver. Je te

demande d’être d’accord avec moi, Daniel.

Le tintement de son cellulaire la tira de ses pensées. Un message des

enfants… Les enfants ! Elle se leva prestement, enroula son tapis.

— Reine, il va falloir qu’on y aille. Le service de garde…

— Oui, bien sûr, excuse-moi, j’étais dans ma tête. Ça roule, ça roule vite là-dedans ! C’est l’idée du siècle, Viv ! Tu l’as tellement bien dit tantôt : on

me laisse pas le loisir de transmettre mon savoir chez BIG Agence ? Ben, qu’y mangent un char, je vais essayer de le transmettre ailleurs ! Ton projet

m’emballe comme ça fait longtemps que j’ai pas été emballée. Je vais y penser très très très sérieusement. Merci, Viviane, tu me redonnes espoir.

On dirait bien que je vais finir par travailler avec toi et vivre avec Elsa !

 

#Crinquée

Vieille frue tannée de pas voir sa vieillesse représentée correctement

 

« Mesdames, c’est possible de vieillir en beauté »

L’affiche publicitaire de la FADOQ, la Fédération de l’âge d’or du Québec, met encore de

l’avant un couple qui sourit de toutes ses dents. Eille, chose, on porte pas encore de dentier, madame est dans la fleur de l’âge d’or, pis monsieur aux tempes argentées en jette avec sa face de baby-boomer satisfait de sa vie parce qu’il a eu une job qui lui a permis d’accumuler beaucoup de REER et de payer l’éducation supérieure à ses trois enfants.

Sur l’affiche, donc, ce couple qui a bien vieilli, qui a bien mûri, qui est donc ben heureux

de réaliser ses rêves maintenant que sonne l’heure de la retraite, faire le tour des îles grecques en voilier, vivre en Thaïlande trois mois avant d’aller faire les souks de l’Asie centrale, descendre sur la Côte Ouest californienne en VR qui pollue et qui boit assez de carburant pour faire grimper le thermomètre mondial, dont l’une des terribles conséquences sera de brûler au moins un quart de la Terre qui s’effritera en cendres sous leurs pieds.

Un couple rutilant. Alors que les statistiques démontrent que 60 % des personnes de 65

ans et plus ont des revenus de moins de 30 000 $ annuellement, et que 84 % des personnes de plus de 65 ans sont célibataires et vouées à la solitude. Surtout les femmes. Et ça va pas s’arranger avec le temps parce que les messieurs rutilants aux tempes d’argent sont plutôt en quête d’une femme d’au plus quarante-neuf ans, l’orée de l’âge fatidique, cette cinquantaine qui rebute beaucoup de spécimens mâles matures dixit l’écrivain français de cinquante ans : « Sortir avec une femme de mon âge ? Je trouve ça trop vieux. Je préfère le corps des femmes jeunes, c’est tout. Le corps d’une jeune femme de vingt-cinq ans, c’est magnifique. »

Pis toi, mon champion, penses-tu que ta p’tite bedaine de la cinquantaine est glorieuse ?

Alors, je vous le demande, monsieur le directeur de création responsable de l’affiche

publicitaire de la FADOQ : où est votre public cible ?

 

« Mesdames, c’est possible de vieillir en beauté »

Et rebelote dans les magazines féminins truffés de crème anti-âge, de sérum antirides,

de masque raffermissant, repulpant, régénérant, de soin luttant contre les signes apparents du vieillissement… L’armada de mots alignés comme de vaillants petits soldats prêts à la guerre à mener à grands coups de millions au temps qui glisse et plisse, qui passe et casse, qui s’agrippe et fripe, qui fane la femme. Alors, je vous le demande, rédactrices en chef, comment pouvez-vous d’un côté chanter les louanges du Silver Power, du Woman Empowerment et de l’autre, accepter toute la panoplie des produits antitoutes, dont l’unique but est d’effacer le passage normal du temps ?

Ahhhhhhhhhhhh oui, je vous entends, c’est une question d’argent. Au yâbe le sens de

l’éthique, que vous avez pas mal moins développé que votre sens de l’esthétique. La diversité des corps, dont vous faites la promotion à grands coups de campagnes Soyons-vraies-Dove-en-faveur-de-la-confiance-corporelle, et que vous vous targuez de défendre, ça comprend AUSSI les corps vieux, sachez-le.

On se rend vite compte qu’on nous impose encore une fois UN seul modèle : des

mannequins qui peuvent encore porter du 8, pas de bourrelets, un ventre à peu près plat, des dents éclatantes de blancheur sans traces d’une vie de café et de vin, des jambes jusqu’au menton, ou encore une comédienne magnifiée par un photo shoot léché qu’on célèbre parce qu’elle ose « embrasser ses cheveux gris » qu’elle a évidemment amples, opulents et magnifiques.

Pis partez-moi pas sur Jane Fonda ! Une hyperrésis-tante au vieillissement qui affiche

encore une silhouette de jeune fille à quatre-vingt-quatre ans, botoxée, refaite cinquante-six fois pis manucurée jusqu’au bout des cils, c’est ben correct pour elle, elle gagne sa vie avec son image, mais arrêtez de nous la donner comme modèle !

On veut du vrai ! Où sont les femmes avec leurs seins pendants, leur ventre rebondi,

leurs poignées d’amour, leur cou flétri, leurs mains tavelées de taches brunes, leurs hanches larges, leurs genoux ridés, leur taille épaissie, leur gras de bras ? Hein ? OÙ SONT LES FEMMES ?

On a le droit d’être vieilles. À condition d’être jeunes et belles.

Ça fait que je vais aller travailler mes « beaux restes » pour ne pas offenser votre sens

de l’esthétique, tout en me cultivant l’esprit zen pour accepter l’objet de votre opprobre silencieux et que vous avez en horreur : mon corps vieillissant.

 

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