La trinité des crinquées
Les Chéries… et autres irritants
beau jour changer de terminologie par souci de faire chic, alors qu’en fait, ça faisait colonisé. Et frais chié.
Notre quartier, donc, avait emboîté le pas au marché Jean-Talon, chef de file de ce
mouvement collectif, car pour ses maraîchers et producteurs, l’achat local était bien plus une question de survie que de mode. Nous partions les samedis matin, sacs sous le bras, poussettes à l’avenant vers ce haut lieu coloré et dynamique où nous entremêlions nos commandes aux cris des marchands, « les bonnes tomates ! », « fraises sucrées de l’île d’Orléans ! », farfouillant dans nos porte-monnaie pour le change exact, nous heurtant les uns aux autres dans ce souk alimentaire achalandé et bien-aimé.
Les rues au nord du marché s’étaient progressivement développées au-delà des
dépanneurs, des tavernes, des pharmacies où l’on trouve même un ami, des greasy spoon ouverts jusqu’à trois heures du matin et des points de service de commodités comme le nettoyeur, la cordonnerie ou l’épicerie. À mesure que le centre-ville de Montréal s’anémiait, notre vie s’enrichissait. Au fil du temps, nous avons accueilli avec enthousiasme, allant parfois même jusqu’au délire, les petits cafés, les petits restos, les petits bistros, épiceries fines, microbrasseries, glaciers, boulangerie artisanale, marché végane, profitant de leur sans-viande, sans gluten, sans lactose et sans alcool, tout cela certifié biologique et non testé sur les animaux.
Suivant les lois du marché, l’offre avait explosé au rythme où la demande s’était
diversifiée. Le mot magique étant mieux-être, les centres de yoga, de méditation, les spas urbains, les centres holistiques s’étaient déployés, chacun représentant son école de pensée. Et nous avions vu avec soulagement plusieurs de nos plus magnifiques bâtiments, jusqu’alors abandonnés, retrouver une nouvelle vocation dans cet élan de revitalisation.
Quelle joie avions-nous éprouvée en voyant l’ancienne banque ouvrir ses portes à des
hordes de nos femmes, jeunes et moins jeunes, tapis roulé sous le bras, qui se pressaient tôt le matin et en soirée dans l’enceinte du vénérable édifice ! Nous avions assisté aux travaux d’emménagement, aux préparatifs, à l’ouverture officielle, et aujourd’hui, nous croisions les doigts pour que l’entreprise connaisse un succès aussi vif que celle qui la dirigeait. Nous étions prêts à la soutenir. Encore fallait-il qu’elle tienne le coup. De cela, nous l’avouons, nous étions moins que certains.
Les Chéries… et autres irritants
(DISGRÂCE DU JOUR : la toison pubienne se fait de plus en plus clairsemée.) En entrant dans le lobby de l’agence, Reine éprouva ce même agacement qui la titillait depuis que les rénovolutions étaient terminées. Aire ouverte.
Planchers de bois blond tout neufs sous une patine faisant apparaître ici et là de fausses marques d’âge. Le designer était allé jusqu’à orchestrer des
grincements et des craquements aux endroits stratégiques. Tuyaux d’acier rutilant courant au plafond. Mur de brique au fond de la vaste pièce.
Aucune division. Tout à fait en phase avec ces anciennes usines reconverties en lofts chics, condos hors de prix et ateliers de photographes
en vogue et d’artistes pas-si-cassés-que-ça. Le look industriel avait la cote.
Elle avait dû insister, sacrer, tempêter pour qu’on érige des cloisons
autour de son bureau. Dont la moitié étaient de verre. Des murs en verre, viarge, je me sens comme une installation dans une exposition au Musée
d’art contemporain ! Le seul bureau fermé était occupé par Jean-Marc. Quant aux trois autres associés, ils partageaient un même espace – un
enclos – aussi enverré que le sien, qui faisait la quasi-longueur de la pièce.
À Jean-Marc, qui avait insisté au début pour qu’elle y pose ses pénates
aussi, Reine avait menacé de démissionner tout net. Elle partageait à présent son bureau avec une stratège, une colocation tout ce qu’il y avait de plus
agréable. Les deux femmes partageaient la même passion pour la cuisine et les bons amants, les mêmes sujets d’exaspération et le même humour
grinçant.
Stratège : le ou la stratège a pour rôle d’accompagner les équipes du service-conseil
(les Chéries…) et de la création (les créatifs) dans leur processus de planification
stratégique (ni plus ni moins qu’un agenda gonflé au crossage de neurones). Il ou
elle doit être connecté.e sur les meilleures pratiques (ce qui fait friser de t’sour le
milieu) et les nouvelles tendances (occupation vaine qui consiste, comme les voyants
et autres diseurs de bonne aventure, à prédire l’avenir) afin de concevoir des
stratégies de création et de communication de marque (bla bla bla). Il ou elle doit
également s’intéresser à comprendre les motivations des consommateurs et leur
réalité, c’est-à-dire créer des besoins pour du monde et les convaincre qu’ils ne
peuvent pas vivre sans.
Dépassant le lobby, Reine entra dans l’espace de travail. Les pales fixées au plafond charriaient allègrement l’air déjà trop froid, bien qu’il soit
encore tôt. Les météorologues, ces pythies des temps modernes, avaient annoncé de leur voix stridente une vague de chaleur, inondant les ondes
d’alertes, de graphiques où dominait la menace illustrée en rouge ou en orangé, de mises en garde et de conseils de sécurité. Comme si y avait
jamais fait chaud dans l’histoire de l’humanité. On est fin juillet, verrat, on a déjà vu ça ! D’un autre côté, ahhhhhhhhhhhhhhh, le froiiiiiiiiiid.
Ménopausée, Reine avait l’hypophyse complètement débridée, une vraie folle, la maudite, qui avait déréglé sa température interne, détrônant les 37,2
réglementaires pour atteindre les 40. Au moins.
— Bonjour, Reine !
Sourires courtois, yeux hypocrites, visages fermés, la réaction des Chéries la laissa superbement indifférente. C’était de bonne guerre,
comment pouvait-elle espérer un accueil dithyrambique quand elle-même arrivait à peine à camoufler un mépris amusé quand elle les voyait, sorties
du même moule, se dandiner sur le même air préoccupé, petites abeilles industrieuses qui passaient à ses yeux pour des créatures de poulailler.
— Bonjour, mes chéries !
— Reine, dans mon bureau !
Elle fit mine de ne pas avoir entendu Jean-Marc et se dirigea plutôt vers la cuisine qui s’étirait tout en longueur sur le mur opposé à « l’enclos » des
associés. Froide et lisse, rutilante et impersonnelle, cette cuisine de bureau trop équipée apparut aux yeux de Reine dans toute son indécence, après
qu’elle eut croisé cinq ou six sans-abris tout au long de son trajet. Une cafetière pis un micro-ondes, ça aurait fait l’affaire, on se croirait dans la
cuisine de Ricardo…
Pourtant, elle savait bien qu’en publicité, on vend de l’illusion aux
clients, que les apparences supplantent de loin les besoins. Il fallait impressionner ceux-ci avec les installations contemporaines qui s’offraient comme de l’art, la machine à espresso hors de prix et le choix de lait sans
lactose, d’amande, de soya, de riz, de noix de coco, d’avoine spécial barista que les Chéries faisaient mousser, un sourire béat aux lèvres tandis que leur
passait sous le nez leur jeunesse qu’on exploitait, comme ça avait été le cas de générations de simples secrétaires avant elles. Servir un café au client,
même dans des tasses réalisées par un artiste céramiste tendance, même avec des petites cuillères d’argent véritable, ça reste servir.
— M’en apporterais-tu un ?
Café en main, Reine ne prit pas la peine de regarder Jean-Marc qui
n’avait pas bougé de l’entrée de son bureau.
— Pourquoi demander si tu connais la réponse ?
Son patron éclata de rire, héla une Chérie qui passait par là. Reine surveillait la scène, curieuse de voir si la jeune femme réussirait à dire non
au grand patron. Après une demi-seconde d’hésitation et plongée dans une intense réflexion – arriver en retard au meeting ou plaire à Jean-Marc –, la
Chérie déposa prestement son portable sur un bureau, trottina allègrement vers la cuisine.
— J’allais me faire une tisane, de toute façon.
Yeah, right, grinça Reine entre ses dents, écœurée de l’attitude de Jean-
Marc et de la servitude de…
— Laura ?
— Non. Clara.
— T’étais pas occupée, là ? T’allais en réunion, non ?
— Oh, un brief, mais Jézabelle peut commencer sans moi.
Oui, c’est vrai, les Chéries se déplacent toujours par paire… Des vraies
Servantes écarlates1, pensa Reine.
— T’aurais pu dire à Jean-Marc que t’avais pas le temps.
La jeune femme écarquilla ses yeux savamment maquillés – Reine se demanda combien de temps Chérie perdait chaque matin pour réussir le tour de force de se maquiller-sans-avoir-l’air-maquillée – et souffla de son haleine fraîche de gazelle :
— Oh, non, comme je disais, je venais me faire une…
— T’étais pourtant sur ton erre d’aller en direction de la salle de réunion,
je t’ai vue.
— Euh… ben… c’est pas grave, je…
Reine se sentit cruelle. Au désespoir, Chérie se tortillait comme une souris entre les griffes de Vladimir. Allait-elle poursuivre la torture ?
Continuer d’acculer la jeune femme au pied du mur ? Lui fourrer le nez dans son comportement servile ? Hurler au féminisme ? Pousser encore
davantage son insuccès parmi les rangs du Service à la clientèle Groupe-Conseil ? Devant elle, la jeune femme s’ébroua comme un petit chat, ses
beaux traits figés.
— C’est vrai que t’es serviable, oh tellement trop, ma chérie… susurra
Reine avant de la planter là.
Elle n’avait pas fait dix pas qu’elle sentit des regards en forme de
poignards se ficher dans son dos. Reine soupira de satisfaction. Elle était en pleine forme.
— Vieille bitch.
— Vieux satyre.
Jean-Marc referma la porte sur eux, la regarda sévèrement.
— Quand est-ce que tu vas arrêter d’être désagréable avec elles ?
— Quand tu vas arrêter de les engager à la fin de leur maternelle.
— Reine… c’est une stagiaire, normal qu’elle soit jeune !
Commencerais-tu à être jalouse ? Supporterais-tu mal la jeunesse ?
— C’est l’imbécillité que je supporte pas.
— Eille, tu y vas fort ! Clara est pas idiote, elle est…
— Inexpérimentée, influençable, impressionnable, peu sûre d’elle…
— Justement, on doit compter sur les seniors pour les mentorer un peu !
— Je suis pas payée assez cher pour les élever. Mon mentorat, je le fais avec les juniors de mon équipe. Pas avec les petites filles de tes riches
partenaires de golf que t’acceptes de prendre en stage l’été à condition que leur PDG de père se prévale de quelques-uns des bons et loyaux services de
notre belle agence, où règnent l’équité salariale, la parité homme-femme, où on célèbre la diversité et l’individualité, peu importe l’âge, la race ou le
sexe… Je connais notre Manifesto par cœur, c’est moi qui l’ai écrit !
Manifesto : le Manifesto, ou manifeste de marque (mais Manifesto est plus in, c’est
toujours payant d’avoir recours à une langue étrangère), est un texte qui résume
l’essence d’une entreprise dans le but d’inspirer et de générer des émotions fortes
(c’est quand même pas un épisode de Avant le crash…). Il peut s’agir d’un texte long,
d’un simple énoncé, d’une liste de déclarations évocatrices (avec beaucoup
beaucoup beaucoup d’adjectifs), décrivant la raison d’être de l’organisation, son
objectif et les raisons pour lesquelles les gens devraient s’intéresser à la marque (à
part lui faire faire de l’argent).
— Je trouve tes stratégies de vente archaïques, si tu veux savoir. On
n’est pas loin de la traite des jeunes filles, sans compter qu’une fois le deal conclu autour d’un verre au 19 e trou, tu t’en laves les mains en nous les
jetant dans les pattes pour deux mois, qui tombent justement, oh comme c’est donc d’adon, pendant les vacances de la principale intéressée, et j’ai
nommé madame Pet-Sec en personne, LA directrice du Service à la clientèle Groupe-Conseil, qui se trouve à être LA senior qui devrait les
mentorer !
Jean-Marc la contempla avec un sourire de tendresse flottant sur ses
lèvres.
— T’es en forme, ma douce, ce matin ?
Reine réprima un grognement.
— Ça doit être le manque de repos, pis le…
Elle évita de justesse d’ajouter « le manque de sexe ».
— Je dors mal… je bouille dans ma peau.
Ils échangèrent un sourire complice. Au début de leur relation, alors qu’il étudiait aux HEC en gestion d’entreprise et elle, en littérature à
l’Université de Montréal, ils collectionnaient les mauvaises traductions, les coquilles typographiques et les perles qu’ils s’échangeaient en fumant des
joints, nus dans le lit de l’un ou de l’autre. Ils avaient aperçu dans une publicité ce « bouillir dans la peau » sans avoir pu découvrir la signification
du message. Un code entre vieux complices qui perdurait avec le temps.
— Bon. Passons au sujet que je voulais aborder avec toi. Je crois
comprendre – t’es pas particulièrement subtile à ce propos – qu’il y a beaucoup de choses qui t’énervent entre la création et le Groupe-Conseil ?
— Impose-moi pas une énième rencontre avec Pet-S…
— Son nom, c’est Diane. Non, c’est inutile, vous êtes toutes les deux
beaucoup trop de mauvaise foi… Je te propose plutôt de passer concrètement à l’acte pour améliorer la situation. Je t’invite à animer des
Lunch & Learn … Deux, trois ateliers qui aborderont les aspects, disons, épineux pour ton équipe. Les briefs, par exemple, le processus de
correction, les échéanciers. Bref, tes sujets de chialage de prédilection. Je te donne carte blanche.
Lunch & Learn : Les Lunch & Learn (ou Working Lunch ou Apprendre en dînant)
sont des sessions de formation ou de développement informelles qui se déroulent
pendant que vous mangez sur l’heure du midi, dans une ambiance moins formelle
qu’une session de formation structurée ou un séminaire. Un événement de ce type
est l’occasion pour des collègues de différentes équipes de se rencontrer et de
partager leurs compétences et leur expertise. (Autrement dit, une réunion que la
compagnie n’organise pas, faite sur le temps libre de ses employés, et qui lui coûte le
prix de quatre, cinq pizzas). Cheap labor.
Reine plissa les yeux et, les paupières alourdies, le regarda fixement. L’espace d’un bref instant, Jean-Marc vit les traits sensuels se transformer
en un masque hideux de crapaud. Il cligna des yeux. Le visage de Reine reprit son allure coutumière, le visage lisse et fort d’une figure de proue,
avait-il toujours pensé.
— T’es certain que ça peut changer la dynamique entre l’équipe de
création pis le service-conseil ? Pense pas, moi ! Dans toutes les agences, c’est le bras de fer, tu le sais. L’équipe qui a les plus gros bras gagne… Je
représente les langagiers, pas la Création au complet, y faudrait que j’implique Vanessa…
— Vanessa est une directrice artistique géniale, attachante, généreuse, rassembleuse, mais elle a pas ton expérience. Le poids des années, Reine…
Il a jamais si bien dit, pensa Reine. Le poids des années me tire vers le fond ; poids des seins, des fesses, des bourrelets, de la peau autour des
genoux, en dessous des bras, la maudite loi de la gravité !
— Reine ? Ça va ? T’as pas l’air dans ton assiette…
Au prix d’un effort titanesque, elle chassa la lourdeur du « poids des années », qui s’effrita en cendres invisibles tout autour d’elle. Reine pouvait
presque les apercevoir, ces particules grisâtres de la couleur des trois poils pubiens qu’elle avait arrachés avec horreur le matin même, nouveaux
malvenus se hissant bien droit comme des rats.
— Je suis juste terrassée par mon expérience, justement, et le poids des
années…
Quelques coups frappés à la porte interrompirent ce début d’aveux que
Reine se voyait déballer, impuissante à endiguer le flot. Elle frappa vigoureusement ses mains contre les accoudoirs de la chaise pour mettre un
terme à cet entretien qui menaçait d’en venir à ce qu’elle méprisait le plus : le larmoiement, le braillage dans le nombril, le syndrome de Calimero, ce
petit poussin ronchon avec sa coquille sur la tête qui geignait : « C’est injuste, c’est trop injuste ! » Non ! Elle était une battante, une résiliente, tassez-vous !
— M’as te les préparer, tes Lunch & Learn, bien que tu saches pertinemment ce que j’en pense. Mais, car il y a un mais…
Jean-Marc lui lança, en se dirigeant vers la porte :
— Shoote !
— Débarrasse-moi de tes enfants d’école inexpérimentées. Je veux pas les voir, j’ai rien à leur enseigner. Organise-toi pour les garder hors de mon
territoire, c’est pas si compliqué.
— Vieille sorcière !
— Vieux vicieux !
#Crinquée
Vieille frue vieille, et fière de l’être
Vieillir, vieillir, la belle affaire ! Vieillir, vieillir, cela n’est rien !
Et pourtant… J’évolue dans un environnement professionnel où l’âge n’a pas la cote, où
vieillir est un crime de lèse-majestoute. Où le plus baby-boomer d’entre nous pense déjouer le temps en se vissant une crisse de tuque noire sur la tête, tête qu’il enfouit dans le sable aussi profondément que sa queue dans l’ouverture rectale d’un jeune adonis rencontré la veille dans les couloirs de la remise de prix annuelle dédiée à célébrer les idées novatrices, les concepts ravageurs, les stratégies percutantes.
En première page du Panier aux nouvelles, le journal d’informations hebdomadaire de
l’industrie des communications, ça titre fort :
« LA CRÉATIVITÉ, OBSOLÈTE CHEZ LES QUARANTE ANS ET PLUS »
S’ensuit un papier navrant qui fait le constat tout aussi navrant de ce qu’on sait déjà
quand on n’est plus de l’âge des Chéries : nous revoici au règne du despotisme de l’âge, où l’on nous brandit sous le nez les années accumulées comme un vieux chiffon malodorant. Au travail, on tasse les mononcles et les matantes, qui auront comme note à leur évaluation annuelle : « Incompréhension des technologies ». « Pas à jour sur les tendances ». « Idées dépassées ».
Si on ne veut pas voir de vieux dans les pubs – l’image dans la publicité fait peur : des
caricatures sans âme, des solitaires sans importance et sans individualité – par peur de contaminer le marché jeune en associant des produits à des gens plus âgés, pourquoi voudrait-on les voir se promener dans les corridors d’une agence ou, pire, rencontrer des clients, je vous le demande ?
Va, la ridée, et cache ces seins pendants que l’on ne saurait voir !
Nous voilà donc condamnés à être jeunes, minces, blancs, riches et pétants de santé de
préférence, mais surtout, à être per-for-mants.
Et pourtant.
Je le dis : je vieillis. Je le reconnais comme un état de fait, personne peut m’obstiner là-
dessus !
Pourquoi tant de négation accolée au mot vieillir ? Pourquoi ces efforts herculéens pour
l’éviter, le proscrire, l’oublier, faire comme si, le dénigrer, le conspuer, lui prêter toutes sortes de mauvaises intentions dignes d’un voisin hargneux pogné à tailler la haie mitoyenne à la chain saw ?
Vieille. Appelons un chat un chat. En quoi les mots senior, aînée, ancienne et toutes ces
hypocrisies langagières sont-ils plus justes ? Plus respectueux ?
Quel mal y a-t-il à dire que l’on vieillit, Seigneur du Christ ? C’est quoi, coudonc ?
L’Armageddon ?
Reconnaître qu’on vieillit ne veut pas dire s’étaler le jambon sur un sofa mou qui sent le
renfermé et le relent de vieux matou pas castré pour le restant de ses jours.
Quand je dis que je vieillis, je ne veux pas dire que je sens le souffle de la mort sur mon
cou, sa maudite haleine de Metaxa mal cuvé, mal renvoyé, pestilentielle odeur de revenez-y pas.
Est-ce que vieillir est nécessairement synonyme de faible, lent, passif, prudent, sénile,
en mauvaise santé, orienté vers le passé et réfractaire au changement ?
Qu’on se calme le bolo, je constate seulement cet état de fait indéniable : je vieillis.
Pis viens pas me dire, ô toi, quinquagénaire fringant qui-cherche-compagne-pour-
sorties-culturelles-et-sportives, que je suis donc bien rafraîchissante parce que j’embrasse mes années au lieu de les camoufler. Un complimarde auquel tu t’empresses de rajouter que la vraie beauté se porte nue, comme Meryl Streep qui s’affiche la face sans potée ni ravalage de façade. La vraie beauté de Meryl, qui soit dit en passant a assez d’argent pour avoir son petit personnel – entraîneur, nutritionniste, styliste, diététiste, naturopathe, prof de yoga, de Pilates, de spinning pis de méditation –, réside plutôt dans le fait d’écouter ces sornettes sans plisser le front, pis de se faire filmer nu-fesses dans un film produit par Netflix, c’est-à-dire de grande écoute, en portant le fardeau de la preuve comme quoi vieillir, c’est mortel, mais pas péché et encore moins une faute de goût.
La vraie question, ce n’est pas de savoir quand on devient périmé, c’est de savoir qui le
décide.
Je les entends, les Chéries, la voix forte et haute, la poitrine arrogante, le menton pointu,
le poing levé, fières d’être solidaires : non au racisme ! Non au sexisme ! Non au spécisme ! Non à l’homophobie ! Non à l’islamophobie ! Non à la transphobie ! Non à l’antisémitisme ! Non au capacitisme !
Mais l’âgisme ?
…
Temps. Soupir. Silence. Blanc.
Parlez plus fort, je ne vous entends pas.
1. Personnages imaginés par Margaret Atwood dans son roman d’anticipation La Servante
écarlate, paru en français en 1987 aux éditions Robert Laffont, et dont la série télévisée est diffusée depuis 2017.
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