La trinité des crinquées
Mets ton pied dans ta bouche
Viviane éteignit de justesse l’allumette qui se consumait entre ses doigts
avant d’admirer son œuvre : une dizaine de chandelles blanches de toutes les tailles diffusaient leur douce lumière sur le balcon avant. Bien qu’il soit
petit, il était judicieusement aménagé, avec un canapé d’angle recouvert de coussins colorés d’un côté et de l’autre, deux charmants fauteuils d’osier
qu’elle avait dénichés dans une brocante, séparés par une table ronde en teck. Cet espace, caché en partie par l’orme majestueux qui trônait devant la
maison et par des plantes en pots, des lanternes à énergie solaire et quelques jardinières fleuries, formait un décor sobre et chaleureux, sans l’ostentation
de ceux qui faisaient la gloire de Pinterest.
Soupirant d’aise, Viviane s’installa avec son carnet et un verre de rouge
capiteux, savourant pour une rare fois le calme de ce samedi d’été qu’aucun cri d’enfant, éclat de rire strident ou discussion avinée ne venait troubler.
Que le bruissement des feuilles sous le vent et le chant apaisant des grillons succédant aux stridulations des cigales qui avaient chanté tout leur soûl
durant la journée. Elle ouvrit son carnet et commença à écrire la foule de pensées qui embrouillaient son cerveau.
Daniel, presque toujours à Ottawa à présent, devait arriver le lendemain pour une semaine de repos bien mérité. Viviane supposait qu’il avait hâte de
les retrouver, mais elle savait bien que sa vie de bourreau de travail dans la capitale fédérale ne lui laissait pas le loisir de s’ennuyer beaucoup… tout
comme elle, avec ses journées surchargées. Elle devait faire le tri de ses idées en prévision de « la discussion » qu’elle voulait avoir avec son mari.
L’éloignement physique avait créé un fossé entre eux, qu’elle avait peur de creuser davantage avec des remarques malhabiles, des remontrances
injustes et des reproches aigres.
C’est pourtant ce qui lui montait à la tête en premier, comme une
vinaigrette surette. Ce que l’on réprime s’imprime, se remémora Viviane. Elle se laissa donc aller, ne muselant aucune de ses pensées, laissant couler l’encre et le venin. Soulagée par l’exercice, elle prit de grandes inspirations
et fit quelques étirements avant de reprendre son crayon, cette fois pour noter les grandes idées qu’elle voulait aborder avec son mari. En fait, tout
ce processus aurait pu se résumer en une seule phrase : « J’ai besoin que tu respectes ma démarche, que tu me soutiennes, que tu me donnes le droit.
Pis fais donc ta part ! »
Viviane reposa sa plume, se servit un second verre qu’elle dégusta à
petites gorgées en admirant le clair de lune visible entre les arbres. À la fois satisfaite de ce petit exercice d’écriture et contrariée d’avoir encore besoin
de l’assentiment de Daniel. Mère de trois enfants, entrepreneure débutante, ancienne championne de patinage artistique, elle avait encore besoin de
l’assentiment d’un homme. « Depuis quand j’ai commencé à ressembler à ma mère ? »
Hormis l’éclairage des lampadaires et des quelques fenêtres illuminées ici et là, Viviane aurait pu se croire en campagne tant le voisinage se faisait
discret, voire absent. Au moment où elle se passait cette réflexion, elle entendit un bruit de course, une respiration haletante. Qui pouvait bien
courir à cette heure avancée de la soirée dans cette rue tranquille ?
Quelqu’un en danger, peut-être ? Passant la tête entre deux plantes, elle
vit une silhouette approcher à grande vitesse, revêtue de l’accoutrement habituel de jogging. On se détend comme on peut… Moi, en enfilant les
verres, et l’autre, en enfilant les kilomètres. Comme la coureuse filait sous son balcon, elle crut reconnaître la silhouette fine, la chevelure pâle. Elsa !
Qui courait comme une dératée dans la rue déserte.
Sans réfléchir, elle cria le nom de la jeune femme, au risque de déranger
quelqu’un. Voyant que cette dernière ne ralentissait pas, Viviane saisit une pierre de l’inukshuk que Florian avait construit avec les roches amassées
sur une plage lors d’un quelconque voyage et visa un point devant la coureuse. Quand celle-ci pila net, elle comprit que son lancer avait atteint sa cible. Levant une bougie à la hauteur de sa figure, elle héla de nouveau la jeune femme d’une voix adoucie.
— C’est moi, Viviane, la prof de Pilates !
La reconnaissant, Elsa parut hésiter quelques secondes, puis elle revint
sur ses pas, cherchant à reprendre son souffle. Soudain, la silhouette parut se casser en deux, s’accroupissant au pied des sapins nains qui ornaient
l’entrée de la maison. Du balcon, Viviane ne distinguait que le dos de la coureuse, secoué de spasmes violents. Une crise de cœur… ou des sanglots.
Préférant la seconde option, elle lança à sa visiteuse impromptue sur un ton qui n’admettait pas de réplique :
— Entre, c’est pas barré.
— T’as quand même pas fait ça ?
Le menton appuyé dans la main, Adèle sermonnait Elsa avec la désinvolture que lui conférait l’expérience de ses treize ans. Rentrée de sa
soirée chez une de ses nombreuses BFF, l’adolescente avait trouvé sa mère en compagnie d’une amie. La chose était rarissime. Depuis quelque temps,
Viviane paraissait toujours trop au bout de son rouleau pour socialiser. L’adolescente s’était jointe à la compagnie avec un plaisir dont elle était la
première surprise.
Pour une fois qu’on la traitait en adulte ! Sa mère lui avait même servi
un fond de rouge, et les deux femmes avaient repris leur conversation – sans changer de sujet ! –, qui tournait autour du drame amoureux dans
lequel était plongée l’invitée, une jolie petite blonde aux yeux bouffis. Qui ne cherchait pas à cacher son chagrin ni sa plus récente découverte, dans
des conditions plus que discutables, selon Adèle… « On stalke JAMAIS le wall de son ex, tout le monde sait ça, come on ! » En matière de réseaux
sociaux, Adèle les battait à plate couture. Solidaire, elle tapota gentiment la main d’Elsa :
— C’est quand même full chien dégueu de sa part, hein, mom ?
Viviane acquiesça, étonnée par la complicité immédiate qui s’était créée
entre l’adolescente et la jeune femme, beaucoup plus à son aise depuis l’arrivée de sa fille. Elle travaille avec des ados, ça paraît ! songea-t-elle en
se rappelant son travail de bibliothécaire dans un collège privé pour filles. Quant à sa progéniture, elle la découvrait, amusée, sous un jour nouveau :
plus confiante, plus ouverte, plus mature.
Évidemment, elle se montre adorable tant que c’est pas avec sa mère !
Qui sait si ces deux-là ne s’aideraient pas mutuellement à traverser leur crise respective ? Malgré l’heure tardive, la soirée s’étirait. À son arrivée,
Elsa avait paru hésitante à se confier, mais elle n’avait pu cacher bien longtemps son désarroi après sa « coucherie », comme elle l’avait appelée,
et le coup de poignard au cœur qu’elle avait reçu en voyant la photo de Louis et de l’étrangère. Adèle était arrivée juste à ce moment de l’histoire.
— D’abord, es-tu certaine que c’est pas sa friend, une cousine, ou je sais pas, moi, une voisine ?
— Adèle a raison, Elsa. T’as peut-être sauté un peu vite aux conclusions… « Une nouvelle blonde », c’est le scénario que tu t’es fait,
mais t’en sais rien ! Il faudrait que tu valides auprès de Louis, s’il t’intéresse encore…
— Mom, tu vois ben qu’elle est encore full into lui !
Elsa se redressa sur sa chaise, fouettée par le tour qu’avait pris la
discussion.
— Non, Louis peut plus m’intéresser. En aucun cas. Il veut plus
d’enfants pis moi, oui. C’est irréconciliable.
— Ouache… pas cool, pas cool…
— C’est un gros deuil que tu vis, Elsa, donne-toi une chance.
— Ça fait deux mois que je braille ma vie, ça devrait être fini, non ?
Viviane sourit tristement.
— On dit que ça prend au moins la moitié du temps qu’a duré une relation pour en faire le deuil. Je veux pas te décourager, mais…
— Exagère pas, mom, veux-tu l’achever on the spot ? Non, moi je dis que t’as besoin de changement. Un major changement.
— Ah, parce que t’es une experte en peines d’amour, ma chérie ?
Intriguée par la théorie de l’adolescente, Elsa l’invita à poursuivre.
— Ben… Quelque chose que tu ferais jamais en temps normal, mais que tu peux faire là parce que t’es pas dans ton état normal. Catches-tu ? Pis y
faut que ça se voie, sinon… ben, sinon, personne va se rendre compte que t’as changé, tsé ? Louis compris, my God, surtout Louis !
— Comme quoi ?
— Comme… te faire des mèches roses dans les cheveux, genre ?
— ADÈLE VAILLANCOURT ! ! ! ! Pour la centième fois, c’est non !
— Mom !
Adèle toisa sa mère qui s’était levée pour lui faire face. Elsa se leva aussi, mit une main sur l’épaule de chacune et éclata de rire, un petit son de
crécelle.
— Viviane… c’est pourtant exactement ce que je vais faire !
— Elsa !
— Avec Adèle, si elle veut bien m’aider !
— Ouiiiii !
— NON !
Le cri de Viviane interrompit le high five que se donnaient les deux nouvelles complices.
— Adèle, il est assez tard, marche dans ta chambre.
— Eille, je suis plus une kid !
— Arrête de discuter ! Arrête d’en rajouter ! Arrête de répliquer, pis fais ce que je te demande, pour une p’tite maudite fois ! Pis parle en français,
maudite marde, on te l’a peut-être pas appris comme il faut ? PEUX-TU S’IL TE PLAÎT FAIRE UNE PHRASE COMPLÈTE DANS UNE SEULE LANGUE ? !
La voix de Viviane enfla, suraiguë. Quand est-ce que j’ai commencé à ressembler à ma mère ? ! Horrifiée, elle s’entendit, incapable de mettre un
terme à cette vague brûlante qui faisait gonfler sa poitrine et déferlait dans tout son corps. À la vue d’Elsa chuchotant quelques mots à l’adolescente, la
faisant même sourire, c’en fut trop pour Viviane, la douce, la calme, la bienveillante Viviane qui enseignait la sérénité et prônait la non-violence.
Sa dernière phrase fit voler en éclats les dernières barrières qui la retenaient :
— Pis toi, Elsa, veux-tu bien me dire de quoi tu te mêles ? ! T’as pas d’enfants, tu sais pas de quoi tu parles !
Un silence assourdissant tomba sur elles. Le teint livide, Elsa se leva brusquement, attrapa son téléphone sur la table et s’enfuit dans la nuit,
Adèle sur les talons. Restée seule, Viviane se demanda quelle folie momentanée l’avait possédée. Mais qu’est-ce qui m’a pris ? Je suis
complètement folle ou quoi ? Aller dire à Elsa justement les mots qu’y fallait pas, et que je pourrai jamais rattraper. Se tordant les mains, Viviane
aurait voulu avoir sous la main la machine à se botter le cul. Une machine très très bruyante, aussi puissante que son sentiment de culpabilité.
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