La trinité des crinquées

Anne-Marie Desbiens · Chapitre 10 sur 58

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La trinité des crinquées

La grande, la p’tite pis la grosse

Cette femme agréable que Reine avait rencontrée lors d’un petit-déjeuner de réseautage avec les gens d’affaires du quartier s’était montrée

respectueuse des délais, heureuse des résultats, et elle avait pris le temps de lui témoigner sa reconnaissance. Ces heureuses dispositions n’étaient pas

légion parmi la clientèle habituelle de Reine, plutôt abonnée aux chefs d’entreprise trop pressés, qui finissaient par n’en faire qu’à leur tête en

reprenant le travail pour lequel, pourtant, on la payait grassement. (Elle ne comptait plus les slogans douteux imaginés par leurs belles-sœurs, les

blagues douteuses de mononcles qui remportaient la faveur de leurs CA, leurs détournements de concepts, parce que moins chers, moins longs.)

C’était la moindre des choses d’aller l’encourager. Qui sait, elle y ferait peut-être la rencontre d’un beau mâle musclé ? Elle sourit en pensant qu’à

peine quelques heures après leur première partie de jambes en l’air, elle envisageait de tromper Michet.

 

La grande, la p’tite pis la grosse

 

« Juste des femmes », soupira Reine en entrant dans la vaste pièce aérée, dont les fenêtres hautes laissaient entrer la lumière à profusion. Elle

découvrit avec ravissement les lieux aménagés avec goût. L’accueil, séparé du studio par des pans de voilage arachnéen, se composait d’un bureau et

d’un coin détente pourvu de deux divans bas marocains recouverts de coussins colorés. Fluidité, lumière et douceur se dégageaient de l’ensemble.

La salle de cours paraissait immense, bien que l’espace ait été divisé par un mur de panneaux amovibles, la seconde partie du local étant réservée aux

bureaux d’une massothérapeute et d’une acupunctrice, accessibles par une entrée indépendante.

Reine avait craint de retrouver des bâtons d’encens, une musique céleste et quelques divinités trônant sur des socles, mais ses inquiétudes s’avérèrent

infondées. Au contraire, l’atmosphère était joyeuse et chaleureuse, à l’image de la grande femme… comment s’appelait-elle, déjà ? Reine fouilla

dans son esprit. Viviane. Celle-ci s’adressait à un petit groupe de femmes de tous âges en train d’étendre leur tapis au sol.

Au bout d’une dizaine de minutes, les dernières arrivantes se dépêchèrent de se joindre au groupe. Elles étaient près d’une vingtaine à

avoir répondu à l’appel, assises bien droites devant leur professeure, qui prit la parole, visiblement émue, les remerciant de leur présence. Rapidement,

elle expliqua en quoi consistait le Pilates, les fondements de la technique, de la respiration, puis s’enquit de blessures ou de douleurs particulières

chez les participantes. Une petite blonde leva timidement la main. « J’ai un torticolis depuis hier. Quand j’ai vu votre annonce au club vidéo, j’ai pensé

que le cours pouvait peut-être m’aider… »

Viviane la rassura :

— On va étirer cette région-là aussi fragile que la région lombaire, qui encaisse souvent toutes nos tensions et les contrecoups émotionnels. On va

y aller tranquillement. C’est la beauté du Pilates : le travail se fait en douceur, mais en profondeur. Commençons tout de suite, Mesdames.

Allongez-vous sur le dos, jambes pliées. Inspirez par le nez, gonflez bien votre cage thoracique, sentez-la qui s’appuie au tapis. Expirez par la bouche

en abaissant le sternum… Attention, glissez vos omoplates vers les hanches et commencez à engager votre plancher pelvien.

Au son des respirations qui montaient et descendaient, Viviane passa de l’une à l’autre, corrigeant, expliquant les mouvements, ce qui se passait

dans leur corps, puis leur apprit à connaître chacune des étapes. Certaines participantes étaient familières avec la technique et d’autres pas, ce qui

demandait à Viviane une grande souplesse. Mais c’est ainsi qu’elle souhaitait son enseignement : des cours ouverts à toutes, tous niveaux confondus, dans le but d’offrir des classes adaptées aux groupes qui se formeraient au gré de la grille horaire.

Elle croyait dur comme fer que c’était de cette façon qu’elle se différencierait de la concurrence : en proposant un horaire flexible, des

cours personnalisés axés sur les besoins instantanés plutôt que sur une quelconque performance. Vivre le moment présent dans chacun de ses

cours, à travers chacune des participantes. Bien sûr, cela exigerait d’elle plus d’attention, une grande souplesse et une forte capacité d’improvisation.

Viviane se sentait capable de relever ce défi, d’assumer son rôle dans la relation maître-étudiant. Ce dont elle était moins certaine, et ce qui

représentait le vrai pari, c’était la capacité de ses élèves à accepter ce type d’apprentissage « tous niveaux confondus ». Les initiées auraient-elles la

patience de ralentir leur rythme pour permettre aux débutantes de suivre ? Et celles qui commençaient se sentiraient-elles dépassées par l’aisance des

habituées ?

L’avenir le dirait, et bien assez tôt, songea Viviane, enchaînant les

exercices, guidant les unes, encourageant les autres, plutôt satisfaite de la manière dont son cours se déroulait. Jusqu’au moment des étirements. Alors

qu’elle faisait faire aux femmes des exercices sur le ballon suisse pour détendre la nuque, la petite blonde qui souffrait de torticolis hoqueta, puis

se mit à pleurer bruyamment. « Oh non ! J’ai empiré sa douleur ! » s’inquiéta Viviane en voyant la jeune femme se diriger vers les escaliers

menant à la salle de bain aménagée au sous-sol.

 

J’aurais donc dû rester dans mon lit ! songea Elsa, essayant d’endiguer le

flot de ses larmes. C’était la première fois qu’elle pleurait depuis son emménagement dans ce trois et demie de la rue Henri-Julien, six semaines

auparavant. Elle avait beaucoup pleuré en quittant Louis, mais depuis son déménagement, elle avait eu tant à faire qu’elle s’était interdit de se laisser aller à son chagrin. Qui était immense. Ce double deuil, celui d’un amour et d’un enfant, lui avait littéralement fait exploser le cœur.

Devant sa peine, qui semblait aussi exponentielle que l’Univers, il lui était impossible de se laisser aller. Avant ce maudit cours qui l’avait fait

respirer dans tout son corps, déverrouillant des zones cadenassées qu’elle avait crues béton ! Une fois les vannes ouvertes, difficile d’arrêter le déluge.

En se liquéfiant, donc, dans la salle de bain, Elsa se dit qu’elle allait devoir remonter, le cours devait être terminé… Trois coups frappés à la porte et

une voix de velours l’interrompirent.

— Excuse-moi, je veux pas que t’arrêtes de pleurer, je veux juste aller

faire pipi. Penses-tu que c’est possible ?

Elsa bredouilla un oui à travers ses sanglots, se moucha rapidement,

empoigna quelques papiers-mouchoirs et ouvrit la porte à une grande et forte femme, dont l’assurance autant que le gabarit avaient retenu son

attention un peu plus tôt. À sa grande surprise, l’inconnue la prit contre sa poitrine généreuse et commença à lui frotter le dos en petits mouvements

circulaires, ce qui désarçonna Elsa, qui n’appréciait pas trop les contacts physiques.

— Trouve un homme qui ruine ton rouge à lèvres, darling, pas ton mascara.

Sur ces paroles, elle libéra Elsa et referma la porte sur elle. La jeune femme s’essuya le nez – elle avait finalement réussi à endiguer le torrent –,

puis se dirigea vers la salle de cours au rez-de-chaussée.

 

Appuyée au bureau de l’accueil, Viviane attendait ses deux dernières

clientes après avoir remercié de nouveau les participantes qui s’étaient toutes montrées intéressées à acheter un abonnement régulier. Il lui tardait

de rentrer pour tout raconter à Daniel, qu’elle n’avait pas eu le cœur de réveiller ce matin. Le pauvre homme, sa charge de travail s’était alourdie depuis qu’on l’avait promu ! Et avec tous ses voyages aller-retour à Ottawa, il arrivait sur les genoux la fin de semaine, complètement crevé. Après le

cours, elle avait ouvert les grands rideaux de voile, si bien qu’elle vit la petite blonde éplorée, les yeux rouges et bouffis, se hâter vers elle, son tapis

roulé sous le bras.

— Prenez votre temps, c’est samedi matin. Est-ce que ça va… mieux ?

Est-ce que j’ai fait ou dit quelque chose… ?

— Oh non, vous avez rien à voir avec tout ça, ce… cette… ce déluge !

La jeune femme eut un rire contraint, puis continua :

— Seulement de la fatigue accumulée, et puis, ce matin, avec les

respirations… Excusez-moi.

— Vous excuser de quoi ? D’avoir exprimé ce qui, manifestement,

demandait à l’être ? Quelle que soit la raison de vos larmes, c’est préférable de les laisser couler plutôt que de les retenir. Et ça ne fait pas mal à

personne, hein ?

Viviane allongea le bras par-dessus le comptoir et prit une feuille dans

un des casiers, qu’elle tendit à Elsa. Celle-ci la déplia. On y voyait une image de Bouddha sous laquelle était inscrit :

 

LES SEPT CLÉS DE LA LIBÉRATION INTÉRIEURE

 

1. S’EXPRIMER : CE QUE L’ON RÉPRIME S’IMPRIME.

2. DÉDRAMATISER : CE À QUOI L’ON RÉSISTE PERSISTE.

3. S’ENRACINER : CE QUE L’ON FUIT NOUS POURSUIT.

4. LÂCHER PRISE : CE QUI NOUS AFFECTE NOUS INFECTE.

5. SE RESPONSABILISER : CE À QUOI ON FAIT FACE S’EFFACE.

6. S’UNIFIER : CE QUE L’ON VISUALISE SE MATÉRIALISE.

7. RAYONNER : CE QUI ÉMANE DE NOUS NOUS REVIENT À TOUS COUPS.

 

— Wow, gros programme, mais surtout, excellente rédaction ! Vous en êtes l’auteure ?

La voix suave de Reine fit sursauter les deux femmes, qui, concentrées, ne l’avaient pas entendue approcher. Viviane répondit en riant :

— Ce serait plutôt votre domaine d’expertise, Madame Le Guérec ! Non, j’ai vu passer ça sur les Internets et j’ai eu envie d’en faire quelques

copies pour le partager avec celles qui en voudraient.

— … ou qui en auraient besoin, après avoir fait une crise d’hystérie en

plein cours. Merci. C’est très gentil à vous, continua Elsa, ajoutant à l’intention de Reine :

— Merci pour votre gentillesse.

— C’est rien, sweetie, et en passant, t’as vraiment rien d’une hystérique.

J’en côtoie quelques-unes à l’agence où je travaille et je te jure que t’as juste… comment il dit ça, le monsieur rondouillet du document… ? Voilà :

t’as juste exprimé au lieu de réprimer, c’est loin d’être…

Un téléphone sonna sous le comptoir, que Viviane s’empressa de

prendre, en s’excusant.

— Salut, mon chéri… Maintenant, là ? Oh ! Tu peux pas attendre ? J’en

ai vraiment pas pour longtemps, je… Ah. D’accord. Oui. OK. À tantôt.

Le visage bienveillant de Viviane s’assombrit. Elle soupira, massa son

front et entreprit de rassembler les papiers épars sur le bureau. Reine annonça le départ :

— Bon, eh bien, les émotions, ça creuse, vous trouvez pas ? Quelqu’un m’accompagne pour le brunch au resto d’en face ? Mademoiselle… dit-elle

en se tournant vers Elsa.

Les présentations faites, Elsa hésita, peu encline à sympathiser avec des

inconnues, mais elle se dit que la bonne humeur de Reine lui ferait le plus grand bien. Et qui l’attendait dans son trois et demie ? Pas même un chat, la

grosse chatte d’Espagne Daisy appartenant à Louis et aux enfants, elle avait donc dû se séparer d’elle aussi… Les larmes menaçant de refaire surface,

elle accepta la proposition.

Viviane, quant à elle, ressassait sa déception à la suite de l’appel de son mari, déjà parti chez sa mère avec les enfants. Mais qu’est-ce qui le pressait

tant ? Pourquoi ne l’avait-il pas attendue ? Il aurait dû savoir qu’elle avait besoin de lui à ce moment si important de sa vie. Son premier cours au sein

de sa première entreprise ! Elle était consciente des défis que le fait de se lancer en affaires représentait pour leur vie de famille. Pourtant, quand

Daniel avait eu sa promotion, Viviane avait su taire ses inquiétudes et s’était réjouie avec lui de ce nouveau tournant dans sa carrière. Pourquoi ne

pouvait-il lui rendre la pareille ?

— Je viens avec vous, j’ai envie de fêter mon premier cours ! Qui

m’accompagne avec un mimosa ?

Reine soupira d’aise en contemplant leur petit groupe.

— La grande, la p’tite, pis la grosse… Ouan, on fait un maudit beau trio !

 

#Crinquée

Vieille frue grosse, et fière de l’être

 

Comme d’habitude au restaurant, on jette un coup d’œil furtif sur ce que je mange, les regards de biais s’attardent au contenu de mon assiette. On s’attend à quoi ? La salade pour le midi et au déjeuner, la salade de fruits ? J’ai envie de crier : « Les baleines se nourrissent de krills, de planctons pis de petits poissons. Les éléphants bouffent des feuilles, des petits fruits pis des racines. Les vaches, on le sait, broutent à cœur de jour le même foin, c’est quoi le rapport ? » Le poids résulte de plusieurs déterminants de nature biologique, sociale, familiale, environnementale, comportementale, pis la définition de ce qu’est un poids « santé » doit être élargie et tenir compte d’un ensemble de facteurs de vie, pas juste de l’alimentation.

Pendant ce temps-là, toi, tu t’enfiles le spécial du bûcheron en louchant pour voir ce que

la grosse met dans son assiette, tsé, avec ton jugement déjà tout prêt, tes lèvres pincées : « Voir que ça va l’aider ! » Regarde bien comme il faut tant qu’à espionner à ma table. Regarde ce que la petite blonde s’est commandé : deux œufs béné, c’est-à-dire baignant dans la sauce hollandaise, jambon forêt noire et p’tites patates on the side. Regarde ce que la grande mince engouffre avec appétit : smoothie Goyava Island, bagel au saumon fumé avec un scoop de crème sure. Tu t’en fous au demeurant, et si on te posait la question, tu répondrais que ça démontre un bel appétit, que c’est jouissif de voir les gens croquer à belles dents dans la vie. YOLO, estie.

Dirais-tu la même chose si c’était moi, la grosse, qui mangeais ça ?

Oui, oui, j’ai dit « grosse ». Je te vois rosir, tu es déjà à moitié levée de sur ta chaise

dans une attitude défensive, le regard éperdu de dénégation, tu vas me dire ben non, ben non, t’es juste bien enveloppée, ça en fait juste plus à aimer. Tu vas me dire ben non, ben non, t’as juste une solide charpente, une silhouette imposante. Un gros squelette. Je vais te répondre que non. Je suis grosse. Juste plain grosse. Je revendique le statut de grosse, même si je ne suis pas obèse, pis même si j’étais obèse ? En quoi ma circonférence abdominale me définit ?

Maigrir, maigrir, la belle affaire ! Tu vas me dire que toi aussi, tu surveilles ton poids, ton

alimentation, tes calories, les glucides, les lipides, le sucre raffiné. Tu vas me dire que t’as tout essayé, le régime MIND, méditerranéen, DASH, Montignac, cétogène, paléo, le jeûne intermittent, tout ce qui est bon pour contrôler le niveau de ci et de ça, le taux de ci et de ça.

Je t’arrête ici. Tu as prononcé le mot clé : contrôle.

T’en fais pas, tout le monde est soumis à ce mindfuck qu’est le contrôle. Entre autres

contrôle du poids, de l’image corporelle, de l’IMC. Savais-tu que l’Indice de masse corporelle, cette mesure élevée au rang de religion par l’ensemble des soignants, toutes disciplines confondues, a été remonté à la suite d’une étude… sauf que l’étude en question a été financée par l’industrie des produits amaigrissants ?

Falbala que tout cela.

Ma mère, femme elle aussi sursilhouettée, a passé sa vie à manger des salades de

saumon en canne tous les midis, à se désagréger de déception sur sa maudite balance, à peser ses aliments avant de mastiquer son amertume pour finir par mourir la peau sur les os. Elle m’a offert un cadeau précieux, elle m’a tendu un miroir de la personne que je passerais ma vie à éviter d’être : une femme aux régimes (oui, oui, au pluriel).

Une femme qui peut pas se regarder dans un miroir sans pouvoir s’empêcher de

s’examiner de face et de profil. Une femme qui peut pas se regarder dans un miroir sans bouger, rentrer, redresser quelque chose, une épaule, un sein, un ventre, les fesses. Une femme qui peut pas se regarder dans un miroir, point.

Ça fait que ton regard sur mon assiette, tes balbutiements de regrets, tes « Moi aussi, je

souffre dans mon corps », tu peux te les mettre là où je pense tandis que je mange tranquillement ma tranche de pain aux courgettes avec extra salade de fruits, mais j’aurais bien pu prendre le spécial du bûcheron, moi avec ; je tenais à ce que tu le saches.

 

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