La trinité des crinquées

Anne-Marie Desbiens · Chapitre 32 sur 58

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La trinité des crinquées

Émoji de con

 

Elsa regarda les formulaires étalés sur la table devant elle avec une grosse

envie de procrastination. Pourtant, les commandes de livres qu’elle faisait tous les ans à la fin de l’été lui procuraient une jouissance que d’aucuns

auraient trouvée suspecte. Monter des projets thématiques pour le cercle de lecture qu’elle avait instauré au Collège, huit ans auparavant, et qui

connaissait d’année en année un succès considérable ; dessiner des plans pour aménager ici et là des îlots dédiés à l’étude, à la lecture et parfois

même, dans les endroits les plus reculés de l’immense pièce aux hauts murs lambrissés, propices aux secrets échangés à mi-voix ou aux conversations

fébriles et probablement futiles d’adolescentes en pâmoison.

Un travail qu’elle menait par étapes, un nouveau « racoin » qu’elle

aménageait chaque rentrée pour faire de la bibliothèque ce havre chaleureux au charme vieillot imprégné de l’odeur de poussière, de papier, d’encre et

de temps qui passe.

Depuis qu’elle avait pris ses fonctions de bibliothécaire adjointe au

Collège du Très-Saint-Nom-de-la-Vierge, à l’âge vénérable de vingt-sept ans (l’encre sur son diplôme n’était même pas sèche !), Elsa s’était

épanouie au rythme des projets qui touchaient les lieux physiques, mais également le programme d’études des élèves. La direction avait salué ses

efforts, soutenu sa vision. Il faut dire que « la direction » dans son cas se résumait à Éric Chèvrefeuille, un adjoint de quelques années son aîné qui en

pinçait sérieusement pour elle.

Ils avaient même eu un début de semblant de relation qui n’était pas allé

plus loin qu’un échange buccal trop mouillé et des mains dans les culottes. Elle en avait gardé un souvenir de jouissance tiède et falotte presque aussi

décevante qu’une tentative de masturbation trop prolongée après une grosse journée, qui finit par donner un petit ding insignifiant rimant avec perte de

temps.

Avec un soupir, Elsa se mit à la tâche, cochant les titres sur sa liste à mesure qu’elle remplissait le formulaire. Son esprit obsédé revenait sans

cesse aux paroles d’Adèle, jouant avec cette idée d’adoption soloparentale à laquelle, bêtement, elle n’avait jamais songé par elle-même avant que

l’adolescente – Seigneur, une enfant de treize ans ! – la lui serve sur un plateau d’argent, lui dessillant du même coup les yeux sur ses options de

maternité. Comme si seul Louis avait le pouvoir de satisfaire ce besoin impérieux qui lui chauffait le féminin.

Elle était aussi obligée de prendre des vacances avant la rentrée, la directrice des services aux étudiants avait été sans appel : « Tu t’es pas vu

l’air ? On dirait que tu sors d’un épisode de Stranger Things. Tu vas faire peur aux élèves. Va au moins au soleil une couple d’heures par jour.

Coudonc, cours-tu juste quand il pleut ? »

Rien ne lui faisait envie.

Comme elle était dernière minute, peu de choix s’offraient à elle. Payer 2000 $ pour cinq nuitées dans un chalet devant un lac ? Séjourner quelques

jours dans une petite chambre austère de sœur dans un ancien couvent reconverti en auberge détente ? Camper ? (Ouache, les bibittes, l’humidité,

la solitude triste, les hamburgers mous, sans compter qu’un tueur fou à la chain saw pouvait toujours se retrouver à traquer les femmes seules dans un

camping au fond d’un bois, connaissant sa chance, ces temps-ci, ça tomberait sûrement sur elle.)

À tout prendre, ce sera le couvent, se dit-elle, bien que l’idée de se retrouver recluse dans un lieu où baignerait certainement une aura de

Vivianitude (bien-être, sérénité, silence, paix) la laissait tiède-froide-congelée. Elle en profiterait pour se renseigner sur Just a Baby (pourquoi

pas, tant qu’à être désespérée ?) ou, mieux, ferait des recherches sur l’adoption… Ses deux boulets mentaux résolus (un bébé, des vacances),

Elsa finit par finir de remplir son formulaire, qu’elle plaça sur la pile des dossiers à emporter au Collège. Avant de se résigner à ces vacances forcées.

Quand Adèle l’appela – quel hasard, quand même, Viviane parlerait sûrement de synchronicité ! –, Elsa était loin de se douter qu’une

adolescente grincheuse de qui elle s’était entichée allait faire faire à ses questionnements des bonds de géant.

— J’ai parlé à Marie-Michèle, la mère de Rose, on peut l’appeler par son prénom, elle. Elle est vraiment cool, c’est pas comme ma mère qui exige

qu’on l’appelle maman parce que…

— Adèle.

— Anyway… Marie-Michèle est down de te parler de son parcours, comme elle a dit.

— T’as parlé à la mère de ton amie de mon…

— De tes plans ? Oui, je pensais que tu serais full contente ?

— Euh… bien… Oui, euh, oui, pourquoi pas ?

— Des infos de première main, comme m’a rabâché ma mère, « une

source fiaaable, Adèèèèle, quand on parle de vérifier ses sources, tu comprends ? Ne pas croire tout ce qu’on trouve sur les Internets… Une

personne qui te parle de son expérience personnelle est tellemeeeent plus valiiiiiide ».

Elsa rit, amusée par la justesse de l’imitation, mais mal à l’aise toutefois devant la cruauté aveugle de cette enfant qui pouvait se montrer si

charmante tant que sa mère n’était pas impliquée.

— Ta mère a raison. Parler à une femme, à une mère qui a vécu

l’expérience, est beaucoup plus crédible que toutes les infos que je pourrais trouver en ligne.

— Demain ? C’est dimanche, le dimanche, c’est toujours chill chez eux.

— Euh, bien, c’est-à-dire… c’est pas un peu vite ?

— Dude, tu veux les infos ou quoi ?

— Oui, mais c’est quand même pas une urgence nationale, là.

— Moi, je trouve que quand on casse avec son boyfriend parce qu’il veut pas de kid, même si on est toujours in love, ça commence à ressembler à une urgence nationale. Je trouve. Genre.

Incapable de parer à la logique implacable d’Adèle, Elsa expliqua que ça

pouvait bien attendre quelques jours, ce à quoi l’adolescente lui rappela que la fin des vacances approchait et qu’à la reprise des cours, ce ne serait peut-

être pas si facile d’organiser un rendez-vous entre les quatre…

— Les quatre ?

— Oui. Toi, Marie-Michèle, Rose pis moi.

— Euh, c’est gentil de vous proposer, mais je pense pas que Rose et

toi…

— Eille, come on ! Cette histoire-là, c’est son histoire aussi, fait que…

Pis sans moi, tu saurais même pas qu’on peut adopter même si on est pas en couple, fait que… En tout cas, tu l’aurais peut-être appris, mais dans

combien de temps, hein ? Hein ?

Elsa lui dit qu’elle avait raison, mais que ce ne serait pas pour tout de

suite, qu’elle devait y réfléchir avant de déranger Marie-Michèle et que, elle le répéta en insistant, il n’y avait vraiment pas d’urgence, que ça pouvait

attendre une couple de semaines, ce qui mit fin abruptement à la conversation qu’Adèle devait terminer de toute façon puisque sa mère,

comme chaque fois qu’elle parlait au téléphone, la harcelait pour une niaiserie (profond soupir de désagrément) ou, pire, pour lui demander un

service (longue plainte de condamnée).

Elsa se concoctait un thé glacé à la menthe quand la pensée de Louis

l’imprégna si entièrement qu’elle pensa se noyer dans les souvenirs. Louis après l’amour, son torse imberbe perlé de sueur, son sifflement allègre qui

venait de la cuisine tandis qu’elle s’étirait comme une chatte entre leurs draps de coton frais. Louis qui revenait dans leur chambre un plateau dans

les mains, les deux tasses en porcelaine de Chine et la théière d’où montait le fumet rafraîchissant de la menthe marocaine. Les morceaux de sucre roux

qu’il laissait tomber dans les tasses avant d’y verser l’infusion brûlante. Puis la glace concassée qui rafraîchissait la boisson odorante.

Elle eut un bref hoquet, renifla furieusement et jeta le thé dans l’évier en maudissant toutes ces odeurs traîtresses qui la ramenaient en une

nanoseconde à ces temps si doux alors qu’elle était amoureuse, pleine de ferveur. « Épaisse, connasse », grogna-t-elle comme l’ourse mal léchée

qu’elle était devenue loin du soleil qu’était Louis.

Elle se prit un verre d’eau incolore, inodore, absolument inoffensif –

l’eau ne déclenchait strictement rien dans sa mémoire – et entreprit de ranger la cuisine, de faire la vaisselle, n’importe quoi pour chasser le

souvenir heureux qui s’incrustait, le maudit, malgré ses efforts pour l’effacer. Une vilaine tache de vin rouge sur une nappe blanche que tu viens

d’acheter et que tu étrennes devant la visite pâmée sur le look Pinterest de ta tablée si parfaitement impeccable que même Marilou en pâlirait de

jalousie.

Avant même de savoir ce qu’elle était en train de faire, Elsa ouvrit son

portable, hésita entre la page d’Alex – rien comme une bonne baise pour te vider le cerveau – et celle de Louis. La voix agacée d’Adèle dans son oreille

droite lui disait de n’en rien faire, de fermer le clapet de son ordi, de retourner à ses chaudrons sales. La voix fiévreuse de la jeune Elsa

amoureuse lui disait d’y aller, de continuer sur sa lancée, d’aller zieuter juste une minute la page de son ex, ne serait-ce que pour retrouver le

sourire, le regard… Que les héroïnomanes avaient bien de la méthadone pour atténuer la douleur du sevrage, eux, alors que ça faisait presque un

mois qu’elle n’était pas allée fureter sur sa page !

Elle retint son souffle et fit dérouler la page vers le bas en regardant les

entrées. Rien de bien nouveau. Antonin (le p’tit maudit), Héloïse (la p’tite morveuse). Un repas au chalet (le cœur lui fit mal). Une photo de groupe de

son club de course. Elle en profita pour scruter le corps de Louis moulé dans son appareillage Louis Garneau qui ne laissait rien à l’imagination,

surtout pas le sexe bien ganté par le tissu lycra du cuissard. Elle s’apprêtait à refermer l’ordinateur quand son œil accrocha un détail. Marion a aimé. Marion a adoré. Marion a approuvé. Marion a attribué un cœur mauve ici, un cœur orange là. Marion, Marion, Marion.

D’un doigt fébrile, Elsa cliqua sur le nom pour atterrir sur le profil de l’interpellée. Mince, menue et musclée, longs cheveux. Jolie. Tout à fait son

gabarit, son genre. Cette Marion pourrait être sa sœur. Elsa déglutit bruyamment, cala son verre d’eau, se dit qu’elle détestait le prénom

Marion, se dit qu’elle la surnommerait dorénavant « la teigne ».

La photo en date du 8 août, trois jours auparavant, montrait une Marion

lumineuse, une vraie sainte Vierge aux côtés d’un Louis qui la couvait d’un regard dégoulinant de tendresse. Surmontée de la mention se sent

incroyablement bien, un petit bonhomme la gueule fendue jusqu’aux oreilles, deux étoiles mauves pour les yeux, l’entrée se résumait à un tout

petit commentaire :

 

Louis l’avait donc bel et bien remplacée, elle le savait, elle le sentait – maudit qu’elle le savait ! – par ce qui pourrait être son clone. Voir que ça se

faisait ! Voir que ça se pouvait ! « Maudit gars-pas-capable-de-vivre-cinq-minutes-sans-femme ! Regarde-moi l’esti-de-loser-pas-subtil-pour-cinq-

cennes ! »

Elle eut l’impression d’être une poupée gonflable dont le modèle pognait

auprès d’un certain genre d’homme. « Ta catin pète ? Pas grave, man, remplace-la par une du même modèle vu que ça faisait ton affaire. C’est du

pareil au même. Un trou, c’t’un trou ! » La vulgarité lui fit du bien. Elle enchaîna six, sept jurons bien de chez nous, lança ses documents à travers la

pièce, donna des coups de pied contre toutes les pattes de chaise.

Avant d’enfiler ses souliers de course, elle prit son téléphone, pianota rageusement sur le clavier et envoya un sexto à Alex (messages qu’elle

avait nommés joliment des « Alsexto ») et un message texte à sa nouvelle meilleure amie Adèle, quoiqu’à bien y penser, elle n’avait aucune meilleure

amie, lui disant qu’elle acceptait de rencontrer Marie-Michèle le lendemain, le plus tôt serait le mieux, xoxo.

Dès ses premières foulées, sa fréquence cardiaque topait déjà les 177. Comme quoi la colère rage fait pomper le cœur autant que l’exercice

physique intense – mais n’est pas pour autant recommandé par le médecin de famille SI on fait partie de la caste des privilégiés qui ont la chance d’en

avoir un.e.

 

#Crinquée

Vieille frue fatiguée de la fatigue des femmes

 

J’ai pas mis le pied en dehors du lit que la fatigue m’engourdit, comme tous les maudits matins depuis le début de cette maudite ménopause qui m’empêche depuis des mois de faire mes nuits, pire qu’Adam quand il était nourrisson. Insomnie, sueurs froides, crampes dans les mollets, lourdeur dans les jambes, douleurs articulaires, la liste des maux qui me privent de mon sommeil s’allonge.

Le jeune médecin à qui j’en ai parlé – le tarlais ? le taouin ? le taré ? –, le remplaçant de

ma chère Agathe, dont j’ai été la patiente depuis mes dix-neuf ans, mais qui a elle aussi malencontreusement vieilli et qui a fini par prendre sa retraite, m’a répondu avec cette impatience méprisante à peine camouflée digne d’un président de compagnie harcelé par une mouche à marde : « C’est des affaires de femmes, ça, Madame, c’est la nature, faut vous habituer. »

J’ai eu envie de lui serrer les ouïes comme je le faisais à mon fils durant ses années de

blanc-bec arrogant et suffisant. « C’est ce que vous dites à votre mère quand elle se plaint qu’elle ne vous voit pas assez souvent ? Ou qu’elle se sent parfois inutile ou émotive ou agressive ? C’est des affaires de femmes, ça, maman, c’est la nature, faut t’habituer ? Si c’était une affaire de gosses pis de queue, vous pouvez être certain que les médecins, les chercheurs et l’industrie pharmaceutique au grand complet se seraient penchés sur le cas depuis un méchant bout de temps. Mais c’est une affaire de femmes, c’est la nature, ça fait qu’il faut s’habituer. » Après l’avoir piné de mon mépris bien comme il faut, je me suis catapultée hors de son bureau de fendant sans attendre sa réponse, de toute façon qu’est-ce qu’il aurait bien pu rajouter ? L’insulte à l’injure ?

À bien y penser, ma ménopause n’est pas différente de toute ma vie hormonale. Depuis

mes premières menstruations, je les connais, ces fatigues qui s’installent au creux des reins, qui irradient dans tous mes membres. Tous les vingt-neuf, trente jours que le Bon Dieu a amenés, je les ai ressenties, ces fatigues menstruelles qui vous évachent sur le divan pendant la première journée si vous êtes chanceuses, ou qui vous clouent au lit si vous faites partie des malheureuses sur qui le sort s’est abattu, les pauvres que le cycle menstruel rend malades jusqu’à la nausée, pas capable de bouger, abonnées aux Motrin extra-fort toutes les deux heures parce que les crampes les plient en deux, assez pour qu’elles se disent : « Je veux jamais accoucher, qu’est-ce que ça va être, mon Dieu, ça peut-tu être PIRE ? »

Oui, oui, je parle des menstruations, bravant l’attitude négative qui entoure le mot, la

honte qui y est toujours accolée ; on a juste à voir la pléthore d’expressions de remplacement qui pullulent le langage parce que le mot menstruations, comme le mot vagin, comme le mot vulve, ça ne se prononce pas souvent à haute voix, ça déboute le sens esthétique, ça accroche la bouche, il faut l’habiller d’images débiles pour y faire allusion.

Avoir ses règles

Avoir ses indispositions

Avoir de la visite

Être dans sa semaine

Être dans ses crottes

Être dans ses mauvais jours

Être malade

Être dans le rouge

Matante est arrivée

Les chutes Niagara sont là

Le sang menstruel impur. Conspué. Honni. C’est la règle du « Cachez ce sang que je ne

saurais voir » depuis la nuit des temps. Pas difficile de comprendre pourquoi les femmes deviennent obsédées par leur corps vieillissant. Nous sommes issues d’une solide tradition de la honte du corps. Nos aïeules étaient décrites comme des sorcières bossues ou édentées. Leurs corps étaient considérés comme des choses aussi inutiles qu’une vieille jument. En fin de vie utile.

Au Moyen-Âge, les gens croyaient que le corps des femmes ménopausées contenait

des mares stagnantes de mauvais sang. Que ces corps toxiques les rendaient folles et indisciplinées, avec une vilaine tendance à semer le trouble (on sent l’hystérie se pointer le bout du nez). On avertissait les parents de garder leurs nouveau-nés loin des sorcières ménopausées de peur que leur œil du yâbe leur jette un mauvais sort.

Jusqu’au 19e siècle, de nombreuses femmes qui avaient reçu un diagnostic d’hystérie à

cause de leurs menstruations étaient internées dans les asiles.

Dans les années 1920, les médecins expliquaient par la science ( !) : « … le pouvoir de

nuisance du sang noir, putride et nauséabond par la présence de “ménotoxines”, des substances émises par la peau féminine et responsables du pourrissement. »

Et qu’en disent les bonnes vieilles religions (toutes patriarcales, soit dit en passant) ?

Dans la Torah : « La femme qui aura un écoulement de sang restera sept jours dans la

souillure de ses règles. Si quelqu’un la touche, il sera impur jusqu’au soir. » Fun.

Les juifs orthodoxes et la niddah : « La femme indisposée n’a pas de relations sexuelles

et elle évite tout contact physique avec son mari. Avant de reprendre la vie conjugale, elle doit se tremper dans un bain rituel, le mikvé. » Édifiant.

Les païens : « Une femme qui a ses règles fait aigrir le vin doux par son approche, les

fruits de l’arbre contre lequel elle s’est assise tombent, son regard ternit le poli des miroirs, les abeilles meurent dans leurs ruches. » Rajoutez-en, c’est pas de l’onguent.

Les chrétiens, pas plus fins, interdisent des rapports pendant les menstruations. « Le

mari qui copule avec son épouse devra faire pénitence dix jours au pain et à l’eau, et Dieu pourra aussi le punir en frappant son enfant à naître de la lèpre. » Super.

 

J’ai toujours eu envie d’expliquer à mes chums qui affichaient un air entendu, même s’ils ne savaient pas toujours comment se comporter devant mes langueurs cycliques – tsé, le grand mystère de la femme, mal à l’aise au possible, hésitant entre la compassion, l’incompréhension ou parfois le je-m’en-foutisme –, que le col d’un utérus, c’est pas le bout du petit doigt, ça coule, ça coule, une vraie champlure. L’équation est simple, le fer que je perds = la fatigue que je gagne. En d’autres mots : je te mange un steak de cheval dans la face parce que je suis littéralement assise dans mon sang et que j’ai besoin de refaire ma réserve de fer.

La fatigue des SPM qui t’exaspèrent le système nerveux dans toutes ses terminaisons

parce que les hormones déchaînées se garrochent dans tes neurotransmetteurs comme une boule de quilles dans un jeu de quilles, et que tu ne peux finir que dans le dalot. Pendant qu’on est sur le sujet, un conseil, l’ami, ne dis jamais à une femme en SPM : « Je connais quelqu’un qui va être menstruée bientôt ! » ou « T’es donc ben hormonale ! » si tu tiens à la vie.

La fatigue des premiers mois de grossesse quand toute ton énergie est grugée par la

fabrication du nid qui accueillera le petit, que la nausée t’empêche d’absorber les nutriments et les protéines nécessaires à une bonne santé relative, que tous les voyants lumineux de la belle machine que tu es s’allument et flashent en accéléré parce que ta batterie est morte et que le carburant est à sec.

La fatigue des premiers jours avec le nourrisson, un savant mélange de décalage horaire

et de lendemains de veille, la fatigue des nuits blanches à nourrir le bébé, quand le lait coule et les larmes aussi, où les hormones du baby blues t’envoient K.-O. alors même que ton estime de toi est au plus bas, comment veux-tu remonter la pente les seins à l’air, les mamelons à vif, le cheveu gras, la peau du ventre qui te traîne sur les genoux, enveloppée du matin au soir dans un parfum cheap de lait suri, vampirisée jusqu’à la dernière goutte par ton nouveau statut de mère, tout en te sentant coupable de ne pas bénir chaque seconde de ce nouveau statut de mère supposément extatique ?

La fatigue à soigner les varicelles, le croup, la rougeole et autres virus bénins, certes,

mais crissement stressants et vidants, à bercer un chagrin, à chasser un cauchemar, béquer bobo, l’enfant dormira bientôt.

La fatigue des femmes périménopausées qui ne reconnaissent plus le corps dont elles

disposent et qu’elles croyaient connaître, qui pensent à un moment donné ou à un autre qu’elles sont en train de devenir folles alors que le train déraille, qu’elles ignorent comment reprendre le contrôle, tandis qu’elles traversent une puissante tempête qui transforme aussi bien leur corps que leur cerveau, et qu’elles se font dire par un champion en blouse blanche : « C’est des affaires de femmes, ça, c’est la nature, faut vous habituer. »

J’ai des petites nouvelles pour toi, mon champion, qui pense que les madames

périménopausées sont exagérément réactives et beaucoup trop émotives : elles ne réagissent PAS de manière excessive, c’est juste qu’elles ne voient plus le monde à travers un nuage d’hormones produites pendant leurs années de procréation. Passe le mot.

La fatigue des femmes venue de l’aube de l’humanité s’étale dans mes membres de

femme fatiguée qui se demande si ça va finir par finir. Il me semble que j’ai donné, si je compte les cycles d’ovulation que mon corps a orchestrés, les cycles menstruels que mon corps a fournis, le nombre d’avortements que j’ai subis, la grossesse que j’ai menée à terme, les deux fausses couches que j’ai expulsées, dont l’une en hémorragie dans une ride d’ambulance mémorable, les infections vaginales que j’ai soignées, les examens gynécos que j’ai passés, les pieds dans les crisses d’étriers.

Après tout ce cirque, je mériterais à tout le moins de pouvoir DORMIR, ME RÉPARER la

nuit, maintenant que le train est en gare, que la machine s’est arrêtée, que mes trompes de Fallope ne sont plus que des petits sacs à sec. Maintenant que je suis en ménopause, le nom pourtant le dit : PAUSE !

Mais non. Il me faut encore me réveiller trois, quatre fois par nuit dans le désespoir

répété de devoir encore me rendormir malgré tout ce que j’ai essayé : la mélatonine, les tisanes de camomille, les teintures de valériane. « Madame, utilisez simplement des huiles essentielles » n’est pas un conseil adéquat pour cette phase de ma vie. Même le stock plus sérieux n’en vient pas à bout, les somnifères me gèlent, le CBD ne me fait aucun effet.

Ça fait que je porte la fatigue des femmes comme j’ai porté mon enfant, elle pèse lourd

dans tout mon corps. Depuis la nuit des temps.

 

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