La trinité des crinquées

Anne-Marie Desbiens · Chapitre 34 sur 58

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La trinité des crinquées

L’effet papillon

Pourquoi la course ne te comble pas, Elsa ? Peut-être parce que le cardio ne peut

rien sur un cœur brisé. Que les affirmations positives ne sont pas la panacée pour

tous les maux. Que les émotions positives forcées, si elles sont noyées dans la

culpabilité et les tentatives désespérées de s’en remettre rapidement, font plus de

dommage que « juste pas bien aller ».

Pourtant, c’est pas compliqué : comment tu vas ? Je feele pas trop. Pauvre toi. P.O.I.N.T.

Simple de même.

On a sorti la religion de nos vies et on l’a remplacée par une dévotion pour le

positif quand aucune explication ne tient la route et qu’il n’y a rien pour remplir le

vide/silence de la réalité.

#happiness #happyme #happy #luckyme #lifeisgood #gratitude #lovemylife

#loveyourlife

– La narratrice

 

L’effet papillon

 

— Si je te dis Ottawa, ça te dit quoi ?

Viviane tressait les cheveux de sa benjamine assise en tailleur devant

elle.

— Musée des beaux-arts du Canada, Musée canadien de la nature,

Musée canadien de l’histoire et le Musée canadien des enfants, Musée canadien de la guerre, Musée de l’aviation et de l’espace, Musée des

sciences et de la technologie, Musée de l’agriculture et de l’alimentation. Pourquoi ?

— Wow ! T’as déjà fouillé sur les Internets ?

— On dit plus ça, maman, c’est dépassé… Non, c’est le monsieur à qui

tu parles plus qui nous a laissé des dépliants, l’autre fin de semaine…

Viviane ne put s’empêcher de sourire devant la trop grande perspicacité

de sa petite dernière. Adèle et Florian ne s’étaient rendu compte de rien. Il faut dire qu’Adèle ne voyait que son nombril et Florian… Qu’est-ce que Florian voyait au juste ?

— Comment va ton frère ?

La petite s’agita, changea de position.

— Pourquoi tu me demandes ça, tout d’un coup ? Florian est dans le sous-sol, t’as juste à aller le voir pis à lui demander, je tiens pas un registre

de ses états d’âme, tu sauras !

— Ben voyons, Mirabelle…

— C’est quoi, ça, de lancer deux sujets de conversation en même temps ? As-tu un TDA qui vient de se réveiller dans ton cortex préfrontal ?

T’as pas déjà répondu à ma première question que t’en poses une autre ! Pourquoi tu me parles d’Ottawa ?

— OK, fâche-toi pas, tes tresses sont toutes défaites ! Je trouve Florian un peu distrait ces temps-ci…

— C’est les vacances, c’est normal, non ?

— Oui, oui, c’est juste que…

C’est juste que je suis tellement préoccupée et fatiguée que je sais plus comment vont mes enfants, à part ta sœur qui manifeste beaucoup trop ses

états d’âme, comme tu dis…

Viviane entreprit de refaire la coiffure.

— Je pensais que comme vous êtes proches, tous les deux…

— C’est pas parce qu’on est jumeaux qu’on a une connexion

intersidérale. La communication extrasensorielle gémellaire a jamais été prouvée et je peux t’affirmer que dans notre cas, c’est nul. Quand Florian

tombe à vélo, je ressens absolument rien. Je déteste les fraises et Florian en mettrait sur sa brosse à dents. Et quand on a faim en même temps, ça

s’appelle un hasard ou c’est parce qu’on a le même âge donc la même courbe de croissance. C’est seulement à la puberté que l’écart va se faire.

Florian va développer des grands pieds et moi, mon cerveau.

Viviane éclata de rire.

— T’as raison, excuse-moi. J’irai m’informer à Florian de son état, mais surtout de ce qu’il fait. Il me raconte jamais rien… Mirabelle, arrête de

bouger !

— Bon, astheure, Ottawa ?

— Adèle part en camping, je me disais que ce serait bien d’aller à Ottawa…

— Ouiiiii ! Youppi ! Des vacances, nous autres aussiiiii !

— … juste vous deux.

La joie de Mirabelle s’éteignit d’un coup sec. Elle tourna la tête à demi vers sa mère, lui jeta un regard suspicieux. Celle-ci détourna le visage, en

quête d’un élastique.

— Tu viens pas ?

Viviane se sentit soulevée par une grande vague de liberté tandis qu’une culpabilité poisseuse collait à sa peau. Embrassant les deux sentiments,

aussi violents l’un que l’autre, elle répondit tout en nouant une des deux tresses.

— Maman a beaucoup de classes et de rendez-vous…

Elle s’interrompit en songeant qu’elle pouvait bien dire ce qu’elle

voulait, cette préado comprenait beaucoup trop de choses pour qu’on lui mente comme à un bébé, même si c’était une enfant encore si petite…

— T’as besoin d’être toute seule ?

Sa petite fille avec qui elle ne devrait pas avoir cette conversation. Et

pourtant.

— Non. J’ai besoin que le monsieur à qui je parle plus comprenne

certaines choses.

— Allez-vous vous reparler ?

Viviane noua la seconde tresse et prit le visage de sa benjamine entre ses mains. Elle eut un sourire qui se voulait rassurant, sans trop savoir si elle

voulait apaiser les inquiétudes de Mirabelle ou les siennes.

— Ben quin ! On va se reparler pas plus tard que dans une heure pour faire les arrangements de votre petit voyage…

Le visage de Mirabelle se détendit.

— Bon, allez, ouste, mon petit monstre, on va être en retard…

Floriaaaaan, mooooonte, on paaaart !

La course matinale habituelle reprit : monte, descend, prend les boîtes à

lunch préparées à onze heures la veille, houspille les enfants, cherche les clés, sacre, trouve les clés, déverrouille la voiture, retourne dans la maison

chercher les imperméables en cas de pluie, les vestes en cas de vents violents, sait-on jamais, depuis que la météo bipolaire fait des siennes,

passant de tempérée à tropicale en deux secondes et demie, mais non, le réchauffement climatique n’existe pas.

Ce matin-là, pourtant, une énergie nouvelle propulsait la foulée de Viviane. Elle avait lancé un mouvement. L’effet papillon, comme on dit. Tu

avertis tes enfants, tu places le père devant un fait accompli = Dieu seul sait quelle tempête ça allait provoquer, mais elle ne serait pas là pour ramasser

les dégâts. Elle contempla brièvement son reflet dans le rétroviseur et vit avec satisfaction son casque ailé doré bien en place. Pallas Athéna était

manifestement de son bord.

 

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