La trinité des crinquées
Chapitre 16
When you’re a star, they let you do it.
You can do anything. Grab’em by the pussy.
DONALD TRUMP
La semaine de Florian
Son garçon n’était pas compliqué. Au fond, tout ce qu’il désirait, c’était dépenser son énergie. En étant loin de ses sœurs, il occupait la place qui lui
revenait, c’est-à-dire toute. Il brillait aux repas, taquinait Reine et Elsa, ce qui arrivait souvent depuis que Reine ne se rendait plus à l’agence.
Volubile, Florian répondait aux nombreuses questions d’Elsa qui, selon ses dires, ne connaissait absolument rien du monde des garçons, rappelant
qu’elle était enfant unique et qu’elle travaillait dans un collège secondaire privé pour filles.
Viviane ne se souvenait pas que son fils puisse être si solaire. Bien que sa jumelle soit une petite souris discrète, elle retenait l’attention plus que
son frère, finalement, avec ses questions, ses commentaires, ses sujets de conversations hors norme. Pour se faire remarquer, Florian avait dû
s’éclipser au point de disparaître complètement à ses yeux, Viviane s’en rendait bien compte.
Ces heures de gamer passées devant l’écran avaient été sa façon à lui de disparaître complètement du radar parental, ce qui avait été assez aisé pour
lui, vu l’indisponibilité momentanée de sa mère et l’absence de son père. Heureusement, depuis le retour de Daniel, père et fils avaient rétabli une
relation tissée serré, dénouant une situation qui aurait pu devenir incontrôlable n’eût été l’inquiétude de Mirabelle.
Son fils avait retrouvé ses repères si rapidement que Viviane en était jalouse. Dans le temps de le dire, Florian était redevenu ce garçon vif,
toujours pressé de se jeter dans une joute de soccer avec la joie effervescente d’un chiot à peine dompté ou d’avaler les kilomètres, juché
bien droit sur son vélo de compétition. Tant que ça roulait vite, tout allait bien pour lui. Si seulement elle pouvait retomber sur ses pattes avec autant
de facilité, songeait Viviane, reprendre là où les choses en étaient avant la désertion de Daniel, avant sa propre décision de lancer son entreprise…
En discutant régulièrement le soir avec l’une ou l’autre de ses colocataires autour d’un verre de vin ou d’une tisane, elle se rendait bien
compte que cette crise était un signal d’alarme révélant que tout n’allait pas si rondement. La situation dysfonctionnelle dans laquelle Daniel et elle se
trouvaient l’avait obligée à nommer ce qui l’entravait. Reine citait souvent Camus : « Mal nommer les choses ajoute au malheur du monde. »
Encouragée par son amie, Viviane avait rectifié les significations qu’elle donnait à ce qui lui importait. Être responsable ne signifiait pas prendre
toute la charge mentale, aimer sa famille ne voulait pas dire oublier ses libertés individuelles au profit du bonheur du groupe. Le tout n’était pas
nécessairement supérieur à la force de chacune des parties.
Dans les estrades des parcs où étaient disputées les parties de soccer de
Florian, Daniel et elle avaient parlé d’abord à bâtons rompus, puis abordé peu à peu leurs difficultés avec la raideur des gens qui ont perdu l’habitude
d’être intimes. Bien qu’elle ait été toujours en colère contre lui, Viviane avait été soulagée de l’entendre dire qu’il appréciait de plus en plus son rôle de consultant au sein de la fonction publique fédérale.
— Ça me prend quasiment autant de mon temps, mais ça me laisse plus de latitude.
— Je comprends, je vis la même chose depuis que je suis à mon compte. Je suis plus occupée, mais plus…
— … libre.
— Exactement. Plus anxieux, mais plus…
— … en accord avec toi.
— En plein ça.
Ils avaient échangé un sourire complice que Viviane avait aussitôt regretté, car Daniel, encouragé par ce qu’il avait interprété comme une
ouverture, avait voulu remettre sur le tapis leur arrangement « de mois séparé ». Aussitôt, Viviane s’était refermée, avait entendu dans son esprit
claquer un fouet, vu l’ombre d’Implacable se percher sur son épaule. Un casque ailé pesait sur sa tête et un carquois rempli de flèches empoisonnées
pendait à son flanc. Bref, elle n’avait rien voulu savoir.
— Je veux rien savoir. C’est-tu si compliqué de respecter mon choix ?
On a déjà plus de la moitié du mois de fait, pis tu vois le bien que ça fait ?
Après la partie, elle n’avait pu s’empêcher de cuisiner Florian pour
s’enquérir de l’organisation parentale. Comment son père s’en sortait-il ? Quelle n’avait pas été sa surprise d’apprendre que ce « pauvre Daniel »
délaissé par sa femme s’en sortait le mieux du monde.
— Mamie vient souvent nous laisser de la bouffe, de la lasagne, du pâté
chinois, des bouillis, ses fameuses ailes de poulet piri-piri, miam ! Pis matante Pam est venue une couple de fois faire le lavage…
— Par-re-don ?
— Pis Lorraine aussi vient…
— Euh… Lorraine qui reste à côté ?
— Oui, elle vient souvent nous porter des affaires.
— Apporter. On dit apporter.
Parce que la mère, la belle-sœur et la voisine préparaient des petits plats
pour la famille et voyaient à l’organisation de SA maison, maintenant ? ? ? Viviane fulminait encore lorsqu’elle avait rapporté la chose à ses colocs, le
soir même. Faisant front commun, toutes s’étaient indignées en apprenant que ce « pauvre Daniel » délaissé par sa femme avait un bataillon de bonnes
âmes féminines toutes prêtes à lui rendre service. Elsa s’emporta :
— Non, mais c’est quand même incroyable ! D’un côté, on a le pauvre
Daniel délaissé par sa femme, la maudite pas fine, et de l’autre, le père héroïque parce qu’il s’occupe de ses enfants ! On va quand même pas lui
remettre une médaille olympique ? En tout cas, la barre de l’héroïsme paternel est basse en maudit.
— La barre est basse… mais c’est pas un peu la faute des mères-à-tout-faire qui se sacrifient sur l’autel de la famille parfaite ?
Viviane fronça les sourcils.
— Me vises-tu en disant ça, Reine ?
Reine étouffa de justesse un « Si le chapeau te fait », mais préféra garder le silence. Une fille sait quand il vaut mieux ne pas s’aventurer en terrain
miné.
— Je me sens concernée. Parce que si j’avais suivi le plan de Daniel,
c’est-à-dire m’exiler à Ottawa avec les enfants…
Viviane eut un grand frisson d’horreur.
—… et j’aurais pu la prendre, cette décision-là. L’ancienne Viviane aurait suivi au nom de l’amour, de ses principes de fidélité, de ses valeurs
familiales. Et ça aurait été acceptable. Si j’avais suivi, je l’aurais fait dans une optique de perfection, d’idéalisme de mère performante, comme celles
qu’on voit à la télé, dans les revues.
Elsa hocha la tête :
— Sur les réseaux sociaux. Partout !
Reine ajouta non pas son grain de sel, mais sa boule de fiel :
— Partout sauf dans la vie. C’est plus de l’idéalisme, c’est de la psychose collective, c’est s’enligner direct dans le mur parce qu’on veut
atteindre l’inaccessible étoile, viarge !
La pluie automnale criblait les fenêtres, trouant le silence confortable qui
s’était installé dans le salon. Au bout d’un moment, Elsa se leva, vida le restant du contenu de la théière dans les tasses.
— Une chance que t’as pris une décision inacceptable, Viv, sinon, je vous aurais pas aussi bien connues. T’aurais fermé ton studio, je serais
condamnée à vivre dans un trois et demie avec un homme que je connais pas parce qu’il est le père de l’enfant que je porte.
— On a eu aucune influence sur ta décision, quand même. Non ?
— …
— Oui ?
Elsa sourit.
— Oui.
— On t’a pourtant donné des arguments contraires.
— Oui, mais sans me juger.
— C’est ce que font les amies.
— Je connaissais pas ça, avoir des amies. Mes compétences sociales sont plutôt limitées, vous l’avez sans doute remarqué.
Les yeux d’Elsa s’embuèrent.
— Et vous avez juré d’être là pour Patof et moi. C’est pas rien, quand
même…
— Ah non, tu vas pas recommencer à brailler !
— Maudites hormones !
#LaVieDesAutres
Tu l’as remarqué, évidemment. Ce serait dur de ne pas le faire, surtout que tous les
sites que tu consultes – #mereaboutte, #viedemaman, #mèresansfiltre,
#maman_urbaine – en parlent. À l’autre bout du prisme, les « mamans à suivre », des
mères drôles et inspirantes qui vivent à la campagne entre poules, vaches et trâlée
de p’tits, qui « captent ces petits instants tout simples qui ajoutent de la magie dans la
vie de famille », qui nous présentent des recettes faciles, mais toujours délicieuses –
#mamansdetrois_et_heureuse, #famille-monamour, #momforlife – et qui n’abordent
jamais le plus petit bout d’ongle d’orteil de la question.
Tu vas au parc, tu le remarques. Tu vas à l’épicerie, tu t’enfarges dedans. Sur les
réseaux sociaux, c’est viral. C’est insidieux, ça te rentre entre le corps et la chair, ça
te joue dans la tête et sur le système nerveux. C’est une idée encore trop bien
ancrée : croire que monsieur est le seul soutien de la famille et que s’il s’occupe des
p’tits, c’est un véritable héros.
Ah oui, donner des médailles aux pères qui s’impliquent ! Les vidéos de pères sur TikTok qui vont au parc, qui changent des couches… Tu
les entends, les commentaires lancés en bouche de trou de cul de poule : « Hoooon,
c’est tellement cuuuute, un père qui s’occupe de ses enfaaaaants ! »
C’est parce que toi, tu fais ça pas mal tout le temps sans que personne lève un
poil de sourcil ?
Le privilège des pères est cette petite chose insidieuse qui fait qu’ils reçoivent des
éloges pour simplement… être un parent.
Il a donné le biberon à Joséphine ? Quel père génial !
Il s’est occupé de Gontran pendant que maman prenait son bain ? C’est si
généreux !
Les hommes qui s’occupent de leurs enfants, c’est encore trop souvent considéré
comme un boni, un p’tit plus que t’aurais gagné à la loto. Sur ton lieu de travail, on te
regarde avec commisération – et un brin d’exaspération – si tu traînes le p’tit dernier
qui a la goutte au nez, un peu de fièvre, le teint blême et le mot MALADE étampé sur
le front. Tu l’occupes comme tu peux, pauvre ti-chat, crayons à colorier, films sur ta
tablette entre deux réunions, tiraillée entre la culpabilité et la contrariété.
Mais si ton mari/conjoint/chum/partenaire de vie s’en charge : « Oh que c’est
mignon, quel dévouement ! » Le regard qu’on lui porte est chargé d’admiration :
quoi ? Lui, déjà si occupé, a en plus la force de s’occuper d’un enfant malade ? Un
vrai Superman.
Quand tu sors avec tes amies, on te demande s’il « garde » les enfants. Quand il se lève la nuit, on te fait remarquer à quel point « il t’aide ». Remettons les pendules à l’heure. Avant de déclarer les pères vainqueurs,
examinons la question de plus près.
Dans la catégorie du meilleur père dans le règne animal, un petit singe de
l’Amérique du Sud, appelons-le Roger, semble s’imposer comme un solide aspirant
au titre.