La trinité des crinquées

Anne-Marie Desbiens · Chapitre 55 sur 58

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La trinité des crinquées

Conseil non sollicité

Compostelle !

— Ben maudit ! J’ai réussi !

— Quoi ?

Daniel était toujours là au bout du fil. Avec un peu de quétainerie,

Viviane aurait pu ajouter « et dans sa vie ». Elle avait réussi à donner un sens à cette séparation transitoire qu’elle avait elle-même provoquée : elle

s’était réunifiée. Les propos de Marguerite Ampleman lui revinrent. Sur le coup, son écoute avait été biaisée par l’attention qu’elle avait portée à

l’organisation, au bien-être des participantes, de Reine. Les mots commençaient enfin à se déposer comme la lie au fond d’une bonne

bouteille.

— Vivi ?

— Chuis toujours là, Daniel. Je t’expliquerai. Je rentre avec Adèle à la fin de la semaine comme prévu. J’aimerais ça que la maison soit

présentable et que les enfants soient propres, euh, ben, le contraire. J’aimerais ça revenir à un chaos acceptable, tsé ? Bon, je dois y aller.

Elle raccrocha.

Viviane se promit qu’à l’avenir, c’est elle qui mettrait toujours fin aux

appels la première.

Il n’y a pas de petite victoire.

 

Conseil non sollicité

 

(DISGRÂCE DU JOUR : croissance exponentielle d’acrochordons, ces maudites tétines de chair, dans le cou, sous les seins, sur les épaules.)

Reine était sagement assise dans la petite salle d’attente contiguë au comptoir de la pharmacie, toujours étonnée de voir une dizaine de

personnes s’affairer à compter des pilules, les verser dans des flacons, les mettre dans des sacs alors qu’elle patientait de longues minutes et qu’il n’y

avait que deux autres personnes dans la salle avec elle. Dix personnes pour trois, me semble que le ratio est excellent, le meilleur dans le domaine de la

santé, certain ! Pourquoi c’est toujours si long ? se demandait-elle devant ce mystère sans cesse renouvelé.

Elle avait dû marcher sur son orgueil, se piler sur le cœur et l’âme pour décider de retourner voir son tarlait taouin taré champion en blouse blanche

lui faisant office de médecin de famille. Bref, la gaieté de cœur n’était pas au rendez-vous lorsqu’elle avait pénétré dans le petit bureau du grand

fendant. Il lui avait adressé à peine un regard, lui indiquant du menton la chaise devant son bureau tandis qu’il griffonnait longuement dans un

dossier. Reine avait avalé à grand renfort de salive la dizaine de répliques assassines qui lui bourgeonnaient au bord des lèvres. Enfin, il avait levé sur

elle des yeux las.

— Oui ? Qu’est-ce que je peux faire pour vous ?

— M’accueillir convenablement aurait été la première chose, mais bon, puisque vous avez raté vos cours de relations humaines 101… Ah oui, c’est

vrai, ça fait pas partie de votre cursus d’études… Dommage.

Le regard du jeune blanc-bec s’était aiguisé.

— Bon, maintenant que j’ai votre attention, parlons de ce qui m’amène.

Reine s’était radoucie, se maudissant de n’avoir pu retenir sa langue

acérée. Faut pas que je me le mette à dos.

— Je sais que vous aimez pas que les clients patients fassent votre job à

votre place, vous avez raison. Passeport Santé est pas une source suffisamment crédible pour s’autodiagnostiquer soi-même, je le comprends.

Mais là, je viens… Je veux…

Reine avait hésité. Elle devait absolument convaincre son champion de lui prescrire l’hormonothérapie. Elle n’avait pas de plan B. C’était plutôt un

espoir : si la médecine traditionnelle ne venait pas à sa rescousse, elle chercherait un professionnel de la santé alternative qui entendrait son appel

au secours. Au pire du pire, elle irait voir Emma, la gynécologue de BIG Pharma.

— Écoutez, docteur, je me possède plus depuis que je suis en ménopause.

— Depuis combien de temps vos menstruations ont-elles cessé ?

— Ça va faire un an.

— Hmmm. Quels symptômes avez-vous ?

— Quels symptômes j’ai pas, vous voulez dire ? Je les ai tous !

Irritabilité – et le mot est faible –, bouffées de chaleur responsables du réchauffement de la planète. À moi toute seule, je fais fondre la moitié des

icebergs du Grand Nord. Il y a aussi sécheresse vaginale, peau sèche, perte de cheveux, rétention d’eau… mais le pire, c’est dans ma tête.

Elle avait évoqué sa colère rage, son agressivité, cette impression d’avoir tout le temps le cerveau à broil, son incapacité à se contrôler.

— Des fois, j’ai l’impression d’être atteinte du syndrome de Tourette, du syndrome de l’Alzheimer, du syndrome génito-urinaire pis du syndrome de

la vache folle.

Elle s’était interrompue brusquement. Le blanc-bec la regardait avec

l’ombre d’une espèce de sourire. Pas un sourire du type t’es-ridicule-madame. Non. Un sourire de… de… connivence ? De complicité ! ?

— Vous êtes… imagée, Madame. Vos descriptions sont assez claires. Je vois.

Il voyait, il voyait, s’était énervée Reine, mais voyait-il aussi une ordonnance ?

— J’imagine que vous avez regardé le documentaire de Véronique Cloutier et ses suites ?

— Mettez-en ! Il était temps que ça sorte du placard, non ? J’ai aussi fait beaucoup de recherches sur la ménopause dans le cadre de mon travail.

— Les demandes en hormonothérapie ont explosé depuis.

— J’ai pas d’antécédents de cancer dans ma famille, je suis en bonne

santé. Pis parlez-moi pas de mon poids ! Le poids hormonal, ça vous dit quelque chose ? J’ai toujours été suivie par Agathe, euh, docteure Blouin,

pis ça a jamais été un cas.

Reine s’était retenue à grand-peine. L’explosion menaçait. Elle était

parvenue à murmurer entre ses dents :

— Vous-vo-yez ? Quand-je-parle-de-rage…

— Bon. On va faire une prise de sang, regarder vos taux hormonaux pour vous prescrire la bonne dose.

Reine avait eu envie de lui sauter au cou et de l’embrasser.

— Je veux pas d’urine de jument enceinte, par exemple.

Il l’avait regardée sévèrement, avait haussé un sourcil.

Reine s’était empressée d’enchaîner :

— Si je peux me permettre, j’aimerais mieux des hormones bio-identiques. Oui, oui, je sais que c’est fait en laboratoires pis toute…

 

Et le miracle était advenu. Elle l’avait, sa précieuse ordonnance ! Enfin, on appela son nom. Elle se dirigea vers le comptoir-caisse, mais la

technicienne lui spécifia que le pharmacien voulait lui parler.

 

Re-attente, plus courte cette fois. Un jeune homme l’attendait derrière le comptoir « Conseils ici ».

— Bonjour, Madame Le Guérec. Je vois que vous avez une ordonnance d’hormones bio-identiques ?

— Hmmm hmmm.

— Est-ce que je peux vous demander de décrire vos problèmes ?

— C’est que… j’ai déjà parlé de tout ça avec mon médecin. Si je vous dis que je suis crinquée 24/7 et que j’étouffe dans un corset de colère, c’est

bon pour vous, ça ?

— Oh, oui. Je vois…

Bon, un autre qui voyait !

— J’aurais peut-être un autre médicament à vous suggérer, un

médicament qui a fait ses preuves depuis quand même assez longtemps et qui pourrait être une belle alternative. Les hormones ne conviennent pas à

toutes.

Un autre médicament qui avait fait ses preuves ? Les propos du

pharmacien piquèrent sa curiosité. Qu’avait-elle à perdre ?

— Tenez, vous avez les infos ici.

Il s’empara d’une feuille 8 1/2 x 14 sur laquelle étaient consignées les informations au sujet du médicament en question. Reine prit une note

mentale. Ça manquait de logo, de couleurs, de mise en page, de slogan. Elle se dit qu’elle en parlerait à la gestionnaire du compte de BIG Pharma avant

de se souvenir qu’elle ne travaillait plus à BIG Agence.

Saisissant la feuille que le pharmacien lui tendait, Reine lut en

diagonale : « Agit contre l’anxiété, la tension psychique… possède des propriétés tranquillisantes et exerce un effet de relaxation sur les muscles…

Pour traiter un état d’anxiété, un trouble de l’affectivité ou un stress passager… Manifestations générales : grande irritabilité, nervosité, anxiété,

sensation d’oppression, abattement ; signes physiques tels que palpitations, transpiration, troubles du sommeil… » Son œil capta enfin « diazépam…

benzodiazépines ». Elle sursauta si violemment que la feuille lui tomba des mains.

— Des Valium ? Des tranquillisants ! ? Coudonc, qu’est-ce qu’ils vous enseignent à l’université ? On est au vingt et unième siècle ! Allô ! On parle

de troubles liés à la mé-no-pau-se, ici ! Un débalancement HORMONAL ! Vous êtes jeune, vous devriez être au courant de ça !

Une bouffée de chaleur déferla sur elle. Elle brûlait, sa peau démangeait sous l’effet de sa température interne beaucoup trop élevée. Je bouille dans

ma peau ! Elle pouvait entendre d’ici les sirènes de pompiers.

— On prescrivait ça à nos mères dans les années 1960, maudit, alors que

ces pauvres femmes avaient juste besoin d’HORMONES ! Des tranquillisants… J’ai mon maudit voyage ! Une lobotomie, tant qu’à faire !

Je vais garder mes hormones bio-identiques, merci.

Juste avant de partir, Reine pointa du doigt le signe « Conseils ici » au-

dessus du comptoir.

— En tout cas, ÇA, c’était un conseil non sollicité. Ceux-là, gardez-les

donc pour vous. Juste un p’tit conseil en passant !

Elle sortit au pas de charge en serrant contre elle son sac et son précieux

contenu, se disant qu’elle venait peut-être de vivre – et elle pria pour que ça s’avère – le dernier pétage de plomb intempestif de sa carrière de

ménopausée.

 

#Crinquée

La vieille frue en colère, et qui l’assume

 

La colère des femmes n’est jamais la bienvenue, a dit la conférencière. Effectivement. On connaît les caricatures : la bitch en crisse ou la chialeuse hargneuse. On nous reconnaît le droit de pleurer, par exemple. Les femmes ont le droit d’être blessées. Je te gage que des millions de larmes de colère ont été versées sous le couvert de la « peine ». Plus pratique, moins dérangeant.

Il est plus acceptable pour les femmes d’être malades que d’être en beau joual vert.

C’est correct d’être déçue, découragée, mal dans sa peau, déprimée, mais jamais ô grand jamais en colère ! Pour preuve, les innombrables termes peu flatteurs pour les femmes qui osent exprimer leur colère et qui dénoncent l’injustice dans leur propre vie et dans celle des autres.

Frue, enragée, pognée du cul, coincée, hormonale, anale, mal baisée. Mais le meilleur

de tous : hystérique.

La saga de l’hystérie féminine est une bien triste histoire, qui a connu des sommets au

début du 20e siècle avec la charmante pratique consistant à placer les femmes diagnostiquées hystériques dans des asiles psychiatriques. Ben oui, chose, fallait ben garder le contrôle sur ces débordements disgracieux de l’affect ! Pour ce faire, on les soumettait à des traitements comme les chocs électriques ou les bains de glace. On te freeze le brain et le body pour le même prix !

Et parce que les ovaires étaient considérés comme la dangereuse source de l’hystérie,

les femmes subissaient des opérations chirurgicales inutiles et dangereuses pour enlever leurs ovaires. En 1906, plus de 150 000 femmes avaient subi une ovariotomie.

Aujourd’hui, la colère des femmes n’est pas beaucoup plus acceptée. C’est laitte, pas

beau, pas féminin. Lors d’une étude, 93,8 % des personnes interrogées ont estimé qu’il est inapproprié pour une femme d’être en colère. Qui ne s’est jamais fait dire : « J’aime mieux la version de toi qui sourit », « T’es pas belle quand tu te choques », « Pogne pas les nerfs », « Calme-toi », etc., ?

Même refrain dans les chansons populaires qui ont tant marché à l’époque et qu’on

regarde d’un œil attendri aujourd’hui, en se disant que maudit, on avait donc ben le sens de l’humour à l’époque, c’est donc de valeur qu’aujourd’hui on puisse plus rien dire :

Devant mes amis quelle catastrophe/Tu m’contredis, tu m’apostrophes

Avec ton venin et ta hargne/Si tu voulais faire un effort/ Tout pourrait reprendre sa

place/Pour maigrir, fais un peu de sport/

Arrange-toi devant ta glace/Accroche un sourire à ta face/Maquille ton cœur et ton

corps 7

J’en veux pas personnellement à Charles, c’est juste un exemple.

La colère que les femmes éprouvent à la périménopause – la « rage ménopaustique »

(épisodes intenses et accablants de colère généralisée, sensation de se transformer en Hulk, mais en rouge à cause de la chaleur interne générée par ceux-ci) qui rime avec drastique, tyrannique, excentrique, cyclonique – se produit quand les œstrogènes et leur charmante compagne de danse, la sérotonine, sont désynchronisés. Pendant que ces deux régulateurs de l’humeur s’efforcent de se rééquilibrer, la partie du cerveau qui déclenche la colère se réveille. Elle s’était tenue tranquille, la vlimeuse, depuis l’adolescence parce que gardée sous contrôle par un puissant cocktail d’hormones. Quand ce cocktail se dissipe à la périménopause, la colère saute à pieds joints sur l’occasion de se manifester. « Libérée ! Délivrée ! » : tel est l’hymne de la rage ménopaustique (empruntée à la Reine des Neiges, héroïne du film d’animation de Disney).

 

Ces épisodes nous font peur et engendrent la honte de nos accès de colère. On craint la colère de la même manière qu’on craint notre corps, et on traite la colère de la même manière qu’on traite notre corps. On pense que quelque chose est intrinsèquement mauvais dans les deux cas. Les femmes sont hypervigilantes, toujours attentives à l’apparence de leur corps. De même, elles surveillent de près leur colère, croyant qu’elles peuvent facilement devenir incontrôlables. L’hystérie, tsé ? Ses bains de glace, ses électrochocs…