La trinité des crinquées

Anne-Marie Desbiens · Chapitre 41 sur 58

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La trinité des crinquées

Chapitre 13

 

Elles ne créent pas, mais elles se reproduisent à merveille.

JULES SIMON

 

Bébé boum !

 

Elsa prit une troisième boîte, commença à y ranger ses livres. Trop pesant, pensa-t-elle. Elle la vida, déposa les livres par terre et mit le cap vers la

chambre. « Des vêtements d’hiver, tiens, ça va m’avancer. » Tandis que ses mains s’agitaient, ses pensées virevoltaient puis revenaient à son sujet de

prédilection : sa grossesse. Elle avait quelques nausées et ressentait des dégoûts alimentaires. Elle qui mangeait des œufs tous les matins ne pouvait

plus même penser à l’aliment sans qu’une envie de vomir la soulève.

Idem pour les aliments avec un tant soit peu de gras. Exit le bacon, les

saucisses et autres charcuteries – sauf les pépérettes de la cafétéria du collège sur lesquelles elle avait récemment jeté son dévolu, à l’instar des

adolescentes autour d’elle qui en consommaient des quantités industrielles –, de même que les rôties parce que l’odeur du grille-pain en

marche lui levait le cœur.

À part se sentir incroyablement fatiguée à toute heure du jour malgré des

nuits anormalement longues – elle ne s’endormait pas, elle sombrait dans le coma –, des crises de larmes constamment sur le point de se déclencher et une vague sensation de lourdeur dans l’abdomen, aucune manifestation de

sa grossesse ne se faisait sentir. Oh, et mis à part l’angoisse latente à l’idée qu’un quelconque drame lui pète son rêve devenu réalité et, bien sûr,

comment oublier ?, le besoin viscéral de consulter son ordinateur à la moindre inquiétude (et elles étaient légion). Bref, un début de première

grossesse tout à fait normal.

Elsa aurait voulu pouvoir compter sur l’expérience de Mado, sa mère.

Elle aurait voulu pouvoir sauter dans le premier autobus vers Weedon, débarquer dans le petit cottage de campagne aux murs de chaux, s’installer

à la table de la cuisine débordante de plantes à rempoter et de boîtes de thé colorées, tasser trois-quatre revues spécialisées sur la joaillerie et discuter

longuement avec sa mère, qui lui aurait raconté sa propre grossesse. Mado aurait ri avec elle de ses peurs, l’aurait rassurée, tout en lui concoctant une

de ses tisanes avec les herbes qu’elle faisait sécher, une tisane aux propriétés merveilleusement aptes à soulager les nausées, les dégoûts

alimentaires, l’hyper-émotivité, les ballonnements, la sensibilité excessive des seins et le stress.

Mais Mado avait toujours refusé d’être sa mère, préférant être sa copine, sa confidente, excitée à l’idée de passer pour sa sœur aux yeux des

inconnus. Comme elle l’avait eue très jeune, dix-huit ans, elle insistait pour qu’Elsa l’appelle par son prénom, insistait pour s’habiller comme une

adolescente, insistait pour afficher son corps « de jeu-nette », comme elle aimait à le répéter.

Après une brève carrière de chanteuse, dont elle parlait abondamment comme si elle avait été Ginette ou Céline, Mado s’était recyclée en artisane

aux mains de fée, ses bijoux originaux lui ayant valu le titre de reine du Salon des métiers d’art durant des années. À présent, elle régnait sur sa

petite cour de divorcés de village, tenait salon tous les jeudis soir avec ses amies artisanes de la région, changeait d’idée comme de culotte, mais avait toujours conservé cette insistance à être l’éternelle copine au détriment d’être mère.

Elsa se doutait bien que Mado n’accueillerait pas sa grossesse d’un bon œil. Si elle rechignait à être sa mère, comment allait-elle vivre avec l’idée

d’être grand-mère ? « C’est évident qu’elle sera pas enchantée de rejoindre le team mamie… » D’autant plus que la fille marchait dans les pas de la

mère. Monoparentale. Oh Seigneur ! Mado allait lui servir un tas de psychoniaiseries sur les relations père manquant/fille fuckée/future mère

manquée.

Sa boîte remplie, elle la ferma à l’aide du ruban d’emballage, identifia au

crayon Sharpie son contenu et l’endroit où les déménageurs devaient la mettre. Deux déménagements en quatre mois faisaient d’elle une spécialiste

en la matière. Elle ouvrait une troisième boîte quand la sonnerie de son cellulaire l’interrompit. Elle jeta un œil sur l’écran. Le nom qui s’y afficha

lui fit bondir le cœur dans la poitrine. Elle se retrouva tout à coup à bout de souffle, la bouche sèche, les mains moites, les jambes faibles.

LOUIS

Le maudit, pensa-t-elle, le crapaud, y veut-tu me faire faire une fausse

couche, lui ? avant de réaliser que Louis ignorait totalement son état. Quand elle reprit contenance, la sonnerie s’était tue. Elle attendit quelques

secondes. Le ding de la messagerie la fit sursauter. Le maudit, y était aussi ben de me laisser un message ! Le lâche ! Sa colère fit aussitôt place à

l’anxiété. Qu’est-ce qu’y peut bien me vouloir ? Pourquoi y m’appelle LÀ, LÀ ? Prenant de grandes inspirations, elle réussit à fermer sa boîte, gossant

pour trouver l’extrémité du ruban adhésif sur le rouleau, pestant contre la matière qui lui résistait. Une fois sa boîte étiquetée, elle prit un grand verre

d’eau froide et, appuyée contre le rebord de l’évier, ouvrit sa boîte de messagerie.

La voix de Louis, d’abord hésitante puis pressante, l’enjoignait à le rappeler au PC. Elsa savait bien que plus elle retarderait l’appel, plus son imagination galoperait. D’un doigt tremblant, elle chercha le nom de Louis dans sa liste de contacts, se souvint qu’elle l’avait effacé. Elle commençait à

désespérer quand elle réalisa avec un brin de honte qu’elle n’avait qu’à toucher le nom de Louis affiché dans la liste des appels récents.

Le corps lourd, la tête embrumée, elle se laissa glisser sur le parquet de la cuisine. Louis répondit à la fin de la première sonnerie.

— Elsa ! Euh… merci de me rappeler aussi vite. Comment tu vas ?

Cut the crap (Oh, Adèle…) ! Tu t’en sacres de comment je vas.

— Ça va comme c’est mené.

— Euh… Bon, OK, euh…

Viens-en aux faits, chose, j’ai pas toute la journée.

— Qu’est-ce que tu veux, Louis ? Qu’est-ce qu’il y a de si urgent ?

— Bon, euh… Écoute… Je t’appelle pour… Bien, pour t’annoncer quelque chose d’important, euh…

Héloïse a passé une journée sans larmes ni manipulations ? Antonin t’a planté au jeu de Serpents et Échelles, ce qui en fait automatiquement un

surdoué ?

— Vas-y, je t’écoute…

Un silence au bout de la ligne. La respiration saccadée de Louis.

— Louis ?

— Écoute, Elsie…

Le surnom affectueux lui fit passer un choc électrique dans tout le corps.

« Elsie baby »… Danger ! Danger !

— Elsa. Mon nom, c’est Elsa. Tu disais ?

— C’est pas facile pour moi de t’annoncer ça, mais je voulais que tu l’apprennes de ma bouche avant que ça se sache. C’est… euh… le moins

que je puisse faire, par respect…

Vas-y, chien galeux, shoote  !

— Louis, je suis un peu pressée, là…