L'année de la mort de Ricardo Reis

José Saramago · Chapitre 10 sur 51

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L'année de la mort de Ricardo Reis

Chapitre 10

s’arrête devant la statue d’Eça de Queiros, ou Queiroz(10) pour rester fidèle

à l’orthographe originale, qu’elles sont différentes les manières d’écrire et

le nom c’est encore ce qui change le moins, ce qui surprend, c’est que ces

deux-là parlent la même langue, et que l’un soit Reis, l’autre Eça, la langue

choisit probablement les écrivains qui lui sont nécessaires, elle les utilise

pour exprimer une parcelle de la réalité, j’aimerais voir ce que sera la vie,

quand la langue après avoir tout dit se taira. Déjà apparaissent les premières

difficultés, enfin, il ne s’agit pas encore de difficultés véritables, mais plutôt

des innombrables et contradictoires strates du sens, de sédiments instables,

de cristallisations nouvelles, lorsqu’on dit, par exemple. Sur la nudité

massive de la vérité, le voile diaphane de la fantaisie, l’expression paraît

claire et nette, un enfant serait capable de la comprendre et de la répéter à

l’examen, telle quelle, comme il comprendrait et répéterait avec la même

conviction cette autre expression, Sur la nudité massive de la fantaisie, le

voile diaphane de la vérité, voilà qui donne à réfléchir, car n’est-ce pas un

vrai bonheur que de se représenter la fantaisie massive et nue, la vérité

diaphane, si on légiférait à partir de formules inversées, quel monde ne

serait-on pas capable d’inventer, c’est un miracle que les hommes ne

deviennent pas fous dès qu’ils ouvrent la bouche pour parler. La promenade

est instructive, sans perdre Eça de vue, il considère déjà Camões(11) sur le

socle duquel ne figure aucun vers, lequel aurait-on pu choisir, En ce lieu,

qu’une grande douleur et un triste chant, mieux vaut quitter le pauvre

affligé et grimper jusqu’en haut de la rue, rua da Misericordia, autrefois rua

do Mundo, on ne peut hélas tout avoir en même temps, le monde et la

miséricorde. Voici l’ancienne place São Roque, et l’église consacrée à ce

saint pestiféré dont les plaies furent léchées par un chien, animal qui n’est

pas de la même race qu’Ugolina, qui ne sait que déchirer et dévorer. C’est

dans cette église qu’on trouve la chapelle de saint Jean-Baptiste, qui fut

commandée aux Italiens par Don Joao V, le célèbre monarque, roi maçon et

excellent architecte, si l’on en juge par le couvent de Mafra(12), et l’aqueduc

des Aguas livres dont la véritable histoire reste encore à écrire. Sur le côté,

entre les deux kiosques où l’on vend du tabac, des billets de loterie et de

l’eau-de-vie, se dresse le mémorial en marbre érigé par la colonie italienne

à l’occasion des épousailles du roi Don Luis, traducteur de Shakespeare, et

de Dona Maria Pia de Savoie, fille de Verdi, ou plus exactement de Vittorio

Emmanuele, roi d’Italie, monument unique dans tout Lisbonne, qui ferait plutôt songer à une férule ou à une règle, c’est en tout cas l’impression qu’il