L'année de la mort de Ricardo Reis
Chapitre 10
s’arrête devant la statue d’Eça de Queiros, ou Queiroz(10) pour rester fidèle
à l’orthographe originale, qu’elles sont différentes les manières d’écrire et
le nom c’est encore ce qui change le moins, ce qui surprend, c’est que ces
deux-là parlent la même langue, et que l’un soit Reis, l’autre Eça, la langue
choisit probablement les écrivains qui lui sont nécessaires, elle les utilise
pour exprimer une parcelle de la réalité, j’aimerais voir ce que sera la vie,
quand la langue après avoir tout dit se taira. Déjà apparaissent les premières
difficultés, enfin, il ne s’agit pas encore de difficultés véritables, mais plutôt
des innombrables et contradictoires strates du sens, de sédiments instables,
de cristallisations nouvelles, lorsqu’on dit, par exemple. Sur la nudité
massive de la vérité, le voile diaphane de la fantaisie, l’expression paraît
claire et nette, un enfant serait capable de la comprendre et de la répéter à
l’examen, telle quelle, comme il comprendrait et répéterait avec la même
conviction cette autre expression, Sur la nudité massive de la fantaisie, le
voile diaphane de la vérité, voilà qui donne à réfléchir, car n’est-ce pas un
vrai bonheur que de se représenter la fantaisie massive et nue, la vérité
diaphane, si on légiférait à partir de formules inversées, quel monde ne
serait-on pas capable d’inventer, c’est un miracle que les hommes ne
deviennent pas fous dès qu’ils ouvrent la bouche pour parler. La promenade
est instructive, sans perdre Eça de vue, il considère déjà Camões(11) sur le
socle duquel ne figure aucun vers, lequel aurait-on pu choisir, En ce lieu,
qu’une grande douleur et un triste chant, mieux vaut quitter le pauvre
affligé et grimper jusqu’en haut de la rue, rua da Misericordia, autrefois rua
do Mundo, on ne peut hélas tout avoir en même temps, le monde et la
miséricorde. Voici l’ancienne place São Roque, et l’église consacrée à ce
saint pestiféré dont les plaies furent léchées par un chien, animal qui n’est
pas de la même race qu’Ugolina, qui ne sait que déchirer et dévorer. C’est
dans cette église qu’on trouve la chapelle de saint Jean-Baptiste, qui fut
commandée aux Italiens par Don Joao V, le célèbre monarque, roi maçon et
excellent architecte, si l’on en juge par le couvent de Mafra(12), et l’aqueduc
des Aguas livres dont la véritable histoire reste encore à écrire. Sur le côté,
entre les deux kiosques où l’on vend du tabac, des billets de loterie et de
l’eau-de-vie, se dresse le mémorial en marbre érigé par la colonie italienne
à l’occasion des épousailles du roi Don Luis, traducteur de Shakespeare, et
de Dona Maria Pia de Savoie, fille de Verdi, ou plus exactement de Vittorio
Emmanuele, roi d’Italie, monument unique dans tout Lisbonne, qui ferait plutôt songer à une férule ou à une règle, c’est en tout cas l’impression qu’il