L'année de la mort de Ricardo Reis

José Saramago · Chapitre 23 sur 51

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L'année de la mort de Ricardo Reis

Chapitre 29

Un homme doit lire un peu de tout, selon ses possibilités, on ne lui en

demandera pas davantage, étant donné la brièveté de la vie et la prolixité du

monde. Il lui faudra débuter par les ouvrages que tout le monde devrait

avoir lus, ceux qu’on appelle vulgairement les livres d’étude, comme si tous

n’en n’étaient pas, et sa liste évoluera en fonction de la source des

connaissances où il s’abreuvera et de l’autorité qui en contrôlera le débit.

Pour Ricardo Reis, élève des jésuites, il est facile d’imaginer ce qu’il en est,

même si les maîtres d’hier ne sont plus ceux d’aujourd’hui. Plus tard,

viendront les amours de jeunesse, les auteurs de chevet, les passions

éphémères, les Werther pour se suicider ou se libérer du suicide, et enfin les

lectures sérieuses de l’âge adulte, quand, arrivés à une certaine étape de

notre vie, nous lisons tous plus ou moins les mêmes choses, même si

l’orientation de nos débuts ne s’efface jamais tout à fait, nous avons

d’ailleurs cet avantage considérable, commun à tous les vivants, de pouvoir

lire ce que les autres, morts avant l’heure, n’ont pas eu le temps de

connaître. Pour ne citer qu’un exemple, prenons ce pauvre Alberto

Caeiro(29), comme il est mort en mille neuf cent quinze, il n’a pas eu le

temps de lire O Nome de guerra, et Dieu sait à quel point cela lui manque,

tout comme cela fait défaut à Fernando Pessoa et à Ricardo Reis, qui ne

seront plus de ce monde lorsque Almada Negreiros(30) publiera son histoire.

Pour un peu, nous verrions se répéter la plaisante aventure de monsieur de

la Palice qui un quart d’heure avant sa mort était encore en vie, c’est du

moins ainsi que les humoristes hâtifs considèrent la chose, eux qui n’ont

jamais pris le temps de méditer sur le fait qu’il est effectivement bien triste

de ne plus être en vie, dans le quart d’heure qui suit notre mort.

Poursuivons. Notre homme devra donc tout lire, Conspiration y compris, et

ça ne lui fera aucun mal de descendre un peu des hauteurs sublimes où il a

coutume de vivre, pour voir comment se fabriquent les stéréotypes et

comment ils alimentent le sens commun, car c’est de lui que les gens se nourrissent quotidiennement, pas de Cicéron ni de Spinoza, et qui plus est,

Coimbra ne lui a-t-elle pas chaudement recommandé cet ouvrage, Lisez

Conspiration, mon ami, vous y trouverez une excellente doctrine, la qualité

du message fait oublier les faiblesses de la forme et de l’intrigue, et

Coimbra sait de quoi elle parle, ville savante entre toutes, fertile en

diplômés. Ricardo Reis est allé, dès le lendemain, acheter le petit livre, il l’a

emporté dans sa chambre, a défait le papier d’emballage, furtivement, la

clandestinité n’est pas toujours ce qu’on croit, parfois ce n’est rien d’autre

que la honte qu’on éprouve devant l’une ou l’autre de nos jouissances

cachées, un doigt dans le nez, des pellicules qu’on gratte, et la couverture

du livre, avec cette femme en imperméable, qui descend une rue que borde

une prison, mériterait qu’on la dissimule, elle aussi, car il s’agit bel et bien

d’une prison, avec les barreaux aux fenêtres et la guérite du planton,

représentés à seule fin de mettre en garde les conspirateurs sur ce qui les

attend. Ricardo Reis est dans sa chambre, installé confortablement sur le

canapé, il pleut dans la rue et sur le monde, le ciel est comme une mer

suspendue, s’écoulant interminablement le long d’innombrables gouttières.

Alors qu’il n’est partout question que d’inondations, de destructions, de

famines, ce petit livre, lui, nous conte la généreuse croisade d’une femme

qui tente de ramener à la raison et à l’esprit nationaliste un être égaré par de

pernicieuses idées, sic. Ce rôle convient parfaitement aux femmes, sans

doute pour compenser leurs penchants contraires, et bien plus répandus, qui

consistent à bouleverser et à perdre les âmes des hommes, restés ingénus

depuis Adam. Il a déjà lu sept chapitres, à savoir La veille des élections,

Une révolution sans coup de feu, La légende de l’amour, La fête de la

Sainte Reine, Une grève académique, Conspiration, et La fille du sénateur.

Pour résumer, en détaillant un peu, il est question d’un jeune étudiant, fils

de paysan, qui, à cause de ses mauvaises fréquentations, a été arrêté et

emprisonné à Aljube. Pour des motifs purement patriotiques, et par esprit

d’abnégation, la susdite fille du sénateur va remuer ciel et terre afin de le

tirer de là, ce qui ne sera pas trop difficile, en fin de compte, car elle est très

estimée dans les hautes sphères du pouvoir, au grand étonnement de celui

qui lui a donné le jour, un sénateur du parti démocrate, conspirateur

aujourd’hui mystifié, l’éducation d’une fille réserve toujours des surprises.

Telle Jeanne d’Arc, toutes proportions gardées, la jeune fille déclare, Il y a

deux jours, papa a failli se faire arrêter, j’ai donné ma parole d’honneur que

papa ne se déroberait pas à ses responsabilités, et j’ai également garanti que papa ne participerait plus à aucun complot, Ah, cet amour filial, trois fois

papa dans une aussi courte phrase, à quels débordements les liens affectifs

ne nous conduisent-ils pas, et la tendre enfant de reprendre, Vous pouvez

participer à votre réunion de demain, je vous garantis qu’il ne vous arrivera

rien, je sais, et la police sait également que les conspirateurs vont se réunir

une nouvelle fois, mais elle s’en moque. Qu’elle est généreuse et

bienveillante la police du Portugal qui ne s’inquiète de rien, il est vrai

qu’elle peut se le permettre, elle est au courant de tout, elle a une espionne

dans le camp ennemi, qui n’est autre, qui l’eût cru, que la propre fille du

sénateur naguère opposé au régime, voilà comment se perdent les traditions

familiales, pourtant, si l’on en croit l’auteur, tout va finir par s’arranger, et

d’ailleurs au fait, que dit-il, La situation du pays soulève des commentaires

enthousiastes dans la presse étrangère, notre politique économique est

donnée en exemple, toutes les allusions à nos affaires laissent entendre que

nous nous trouvons dans une position privilégiée, dans le pays entier, des

milliers d’ouvriers travaillent à la réfection des routes, chaque jour les

journaux publient les directives du gouvernement pour combattre la crise

qui, à cause des événements mondiaux, nous touche nous aussi, le niveau

économique de notre nation, si on le compare à celui d’autres pays, est des

plus encourageants, le nom du Portugal et celui des hommes d’État qui le

gouvernent sont partout cités, la doctrine politique que nous avons élaborée

est devenue un objet d’étude pour les autres pays, l’univers entier nous

considère avec sympathie et admiration, les grands journaux de renommée

internationale envoient des spécialistes jusque chez nous pour recueillir les

éléments qui leur permettront de percer le secret de notre réussite, le chef

du gouvernement est arraché à sa retraite rebelle à la publicité, à son

éternelle réserve, et se voit projeté à travers le monde dans les colonnes des

reportages, il est aujourd’hui devenu un point de mire, et ses doctrines se

transforment en apostolats. Devant cela, qui n’est qu’un pâle reflet de tout

ce qu’on pourrait dire, tu dois bien convenir, Carlos, que c’était une folie

d’irresponsable que d’aller te mêler à ces grèves, as-tu déjà pensé aux

difficultés que je vais avoir pour te tirer de là. Tu as raison, Marilia, oh

combien, mais tu sais, la police n’a retenu aucune charge contre moi, elle

sait seulement que c’est moi qui ai déployé le drapeau rouge, qui n’avait

d’ailleurs rien à voir ni de près ni de loin avec un drapeau, c’était un simple

mouchoir de vingt-cinq tostoes, Une plaisanterie de gamins, déclarent-ils en

chœur dans la prison ou plus précisément, et pour employer le vocabulaire carcéral, dans le parloir où cette conversation a lieu. Au village, situé

comme par hasard dans le district de Coimbra, un autre paysan, père de la

brave petite que Carlos finira par épouser à la fin de l’histoire, explique à un

cercle de subalternes qu’être communiste est la pire des choses, car ils ne

veulent ni patrons ni ouvriers, ni lois ni religion, personne n’est baptisé,

personne ne se marie, l’amour n’existe pas, la femme est un objet sans

valeur auquel chacun peut prétendre, les enfants n’ont aucun compte à

rendre à leurs parents, tout le monde fait ce qui lui plaît. Les quatre derniers

chapitres et l’épilogue suffisent à la douce mais walkyrienne Marilia pour

sauver l’étudiant de la prison et de la lèpre politique, pour corriger son père

qui abandonne définitivement son vice de conspirateur, et pour proclamer

que grâce à la solution corporatiste, les problèmes peuvent être résolus sans

mensonges, ni haine ni révoltes, que la lutte des classes est terminée,

remplacée par la collaboration du capital et du travail, éléments d’égale

valeur, et elle conclut en disant que la nation étant un peu comme une

maison où il y aurait de nombreux enfants, le père doit faire en sorte que

chacun reçoive une bonne éducation, car si les enfants ne sont pas élevés

convenablement, ils n’ont aucun respect pour leurs parents, tout va mal et la

maison s’écroule. Au nom de ces principes irréfutables, les deux

propriétaires, parents des fiancés, une fois réglés quelques conflits mineurs,

vont contribuer à l’apaisement des dissensions entre les travailleurs qui

gagnent leur vie en servant tantôt l’un, tantôt l’autre, ce n’était finalement

pas la peine que Dieu nous chasse de son paradis puisque nous avons mis si

peu de temps à le reconquérir. Ricardo Reis a refermé le livre lu d’une

traite, les meilleures leçons doivent être brèves, concises, fulgurantes.

Quelle idiotie, dit-il pour se venger du docteur Sampaio absent, pendant

quelques secondes il se met à haïr le monde entier, la pluie qui ne cesse pas,

l’hôtel, le livre jeté à terre, le notaire, Marcenda, puis, sans trop savoir

pourquoi, il exclut Marcenda de cette condamnation générale, pour le

plaisir de sauver quelque chose peut-être, comme lorsque dans un champ de

ruines nous ramassons un bout de bois, une pierre, leur forme nous a attiré,

nous n’avons pas le cœur de les jeter, et nous finissons par les mettre dans

notre poche, sans raison, mus par un vague sentiment de responsabilité sans

cause ni objet.

Chez nous donc, tout va aussi bien que possible, et cette phrase vaut ce

que valent les merveilles dont nous avons précédemment parlé. C’est chez

nos frères que la vie est sombre, la famille divisée, que ce soit Gil Robles ou Largo Caballero qui gagne les élections, la Phalange a de toute façon