L'année de la mort de Ricardo Reis

José Saramago · Chapitre 25 sur 51

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L'année de la mort de Ricardo Reis

Chapitre 32

uniquement soucieux d’apaiser l’Allemagne en lui offrant ce que les autres

ont eu tant de mal à conquérir, mais de son point de vue à lui, Pessoa, sur

l’avènement du Quint Empire(32) auquel nous sommes prédestinés, et sur le

problème que pose la contradiction entre le fait que le Portugal n’a aucun

besoin de colonies pour accomplir son impérial dessein, mais que sans elles

il est diminué à ses propres yeux et aux yeux du monde, aussi bien

matériellement que moralement. Si, d’un autre côté, comme le propose

Llyod George, il faut que nous donnions nos colonies à l’Allemagne et à

l’Italie, que devient alors notre Quint Empire, quand nous aurons été

grugés, spoliés, une fois que nous serons devenus Senhor da Cana verde(33),

un peuple de douleur tendant les mains pour qu’on les lui attache, il n’y

aura plus personne pour nous reconnaître comme empereurs, la vraie

prison, c’est d’accepter d’être prisonnier, mains humiliées attendant la

charité qui nous maintient encore en vie. Fernando Pessoa, lui, répondra

peut-être comme à chaque fois, Vous savez bien que je n’ai pas de

principes, aujourd’hui je défends une cause, demain une autre, je ne crois

pas en ce que je défends aujourd’hui, pas plus que je n’aurai foi en ce que je

défendrai demain, et il ajoutera, sans doute pour se justifier, Pour moi il n’y

a plus d’aujourd’hui ni de demain, comment voulez-vous que je croie

encore ou que j’espère que les autres puissent croire, et s’ils croient, je me

demande s’ils savent seulement en quoi consiste leur croyance, si le Quint

Empire fut pour moi quelque chose de nébuleux, comment avez-vous pu en

faire une certitude, en fin de compte, vous avez trop facilement cru à ce que

je disais, pourtant je ne suis qu’un doute jamais déguisé, j’aurais mieux fait

de me taire, et d’observer tout simplement. Comme je l’ai toujours fait,

répondra Ricardo Reis, et Fernando Pessoa dira, Nous ne pouvons observer

que lorsque nous sommes morts, et encore nous n’en sommes pas sûrs, je

suis mort et je traîne par ici, je m’arrête au coin des rues, si les gens

pouvaient me voir, ils penseraient que je ne fais rien d’autre que les

regarder passer, si je les touchais, ils ne s’en apercevraient même pas, si

quelqu’un tombait, je ne pourrais le relever, pourtant je n’ai pas

l’impression d’être seulement là en observateur, ou si c’est réellement le

cas, je ne sais ce qui en moi observe, tous mes actes, toutes mes paroles

continuent de vivre, d’avancer au-delà du mur où je suis adossé, je les vois

qui s’éloignent de cet endroit d’où je ne peux bouger, je vois les actes et les

paroles, et même s’ils sont faux, je ne peux les corriger ni les expliquer ni les résumer en un seul acte, en un seul mot qui me révélerait tout entier,

quand bien même ce serait pour substituer une négation à un doute,

l’obscurité à la pénombre, un non à la place d’un oui, tous deux de même

sens, et les mots prononcés, les actes accomplis, ne sont sans doute pas le

pire, le pire, l’irrémédiable, c’est le geste qu’on n’a pas fait, la parole qu’on

n’a pas dite, et qui auraient donné un sens à ce que l’on a fait et dit. Si un

mort s’interroge de la sorte, la mort n’est pas de tout repos. Il n’y a pas de

repos dans le monde, ni pour les morts ni pour les vivants. Alors où est la

différence entre les uns et les autres. Il n’y en a qu’une, les vivants ont

encore le temps de dire le mot, de faire le geste, mais ce temps leur est

compté. Quel geste, quel mot. Je ne sais pas, on meurt de ne pas l’avoir dit,

on meurt de ne pas l’avoir fait, c’est de ça qu’on meurt, pas de maladie, et

c’est pour ça qu’un mort a tant de mal à accepter sa mort. Vous lisez trop,

mon cher Pessoa. Mon cher Ricardo Reis, je ne lis plus. Cette conversation

doublement improbable, nous l’avons transcrite comme si elle avait eu lieu,

c’était le seul moyen de la rendre plausible.

La bouderie jalouse de Lidia ne pouvait guère durer, Ricardo Reis

n’avait après tout rien fait d’autre que parler avec Marcenda toutes portes

ouvertes, à voix basse bien sûr, mais enfin pas si bas que ça, ils lui avaient

d’abord dit très clairement qu’ils n’avaient plus besoin de rien, puis ils

avaient attendu en silence qu’elle se soit retirée avec les tasses, et cela avait

suffi pour que ses mains se mettent à trembler. Pendant quatre nuits elle a

larmoyé en étreignant son traversin avant de s’endormir, non pas parce

qu’elle souffrait d’une injustice, à quel titre, de quel droit serait-elle jalouse,

elle une simple femme de chambre, embarquée pour la troisième fois dans

une aventure avec un client, quand ce genre de choses arrive, il faut

l’oublier immédiatement, non, ce qui la chagrine, c’est que monsieur le

docteur ne prend plus sont petit déjeuner dans sa chambre, comme s’il

voulait la punir, et de quoi, grands dieux, puisque je n’ai rien fait. Le

cinquième jour, comme Ricardo Reis n’était pas descendu de la matinée,

Salvador a dit, Lidia, apporte le café au lait au deux cent un, et lorsqu’elle

est entrée, un peu tremblante, la pauvre, elle ne peut l’éviter, il l’a regardée

gravement, a posé sa main sur son bras, lui a demandé, Tu es fâchée, elle a

répondu, Non monsieur le docteur. Mais tu n’es pas venue. Elle n’a su que

répondre, a haussé les épaules, malheureuse. Alors, il l’a attirée à lui, la nuit

même, elle redescendait, ni l’un ni l’autre n’ont évoqué les motifs de cet

éloignement momentané, il n’aurait plus manqué que ça, qu’elle se permette de lui dire, J’étais jalouse, et qu’il s’abaisse à lui répondre. Quelle