L'année de la mort de Ricardo Reis
Chapitre 32
uniquement soucieux d’apaiser l’Allemagne en lui offrant ce que les autres
ont eu tant de mal à conquérir, mais de son point de vue à lui, Pessoa, sur
l’avènement du Quint Empire(32) auquel nous sommes prédestinés, et sur le
problème que pose la contradiction entre le fait que le Portugal n’a aucun
besoin de colonies pour accomplir son impérial dessein, mais que sans elles
il est diminué à ses propres yeux et aux yeux du monde, aussi bien
matériellement que moralement. Si, d’un autre côté, comme le propose
Llyod George, il faut que nous donnions nos colonies à l’Allemagne et à
l’Italie, que devient alors notre Quint Empire, quand nous aurons été
grugés, spoliés, une fois que nous serons devenus Senhor da Cana verde(33),
un peuple de douleur tendant les mains pour qu’on les lui attache, il n’y
aura plus personne pour nous reconnaître comme empereurs, la vraie
prison, c’est d’accepter d’être prisonnier, mains humiliées attendant la
charité qui nous maintient encore en vie. Fernando Pessoa, lui, répondra
peut-être comme à chaque fois, Vous savez bien que je n’ai pas de
principes, aujourd’hui je défends une cause, demain une autre, je ne crois
pas en ce que je défends aujourd’hui, pas plus que je n’aurai foi en ce que je
défendrai demain, et il ajoutera, sans doute pour se justifier, Pour moi il n’y
a plus d’aujourd’hui ni de demain, comment voulez-vous que je croie
encore ou que j’espère que les autres puissent croire, et s’ils croient, je me
demande s’ils savent seulement en quoi consiste leur croyance, si le Quint
Empire fut pour moi quelque chose de nébuleux, comment avez-vous pu en
faire une certitude, en fin de compte, vous avez trop facilement cru à ce que
je disais, pourtant je ne suis qu’un doute jamais déguisé, j’aurais mieux fait
de me taire, et d’observer tout simplement. Comme je l’ai toujours fait,
répondra Ricardo Reis, et Fernando Pessoa dira, Nous ne pouvons observer
que lorsque nous sommes morts, et encore nous n’en sommes pas sûrs, je
suis mort et je traîne par ici, je m’arrête au coin des rues, si les gens
pouvaient me voir, ils penseraient que je ne fais rien d’autre que les
regarder passer, si je les touchais, ils ne s’en apercevraient même pas, si
quelqu’un tombait, je ne pourrais le relever, pourtant je n’ai pas
l’impression d’être seulement là en observateur, ou si c’est réellement le
cas, je ne sais ce qui en moi observe, tous mes actes, toutes mes paroles
continuent de vivre, d’avancer au-delà du mur où je suis adossé, je les vois
qui s’éloignent de cet endroit d’où je ne peux bouger, je vois les actes et les
paroles, et même s’ils sont faux, je ne peux les corriger ni les expliquer ni les résumer en un seul acte, en un seul mot qui me révélerait tout entier,
quand bien même ce serait pour substituer une négation à un doute,
l’obscurité à la pénombre, un non à la place d’un oui, tous deux de même
sens, et les mots prononcés, les actes accomplis, ne sont sans doute pas le
pire, le pire, l’irrémédiable, c’est le geste qu’on n’a pas fait, la parole qu’on
n’a pas dite, et qui auraient donné un sens à ce que l’on a fait et dit. Si un
mort s’interroge de la sorte, la mort n’est pas de tout repos. Il n’y a pas de
repos dans le monde, ni pour les morts ni pour les vivants. Alors où est la
différence entre les uns et les autres. Il n’y en a qu’une, les vivants ont
encore le temps de dire le mot, de faire le geste, mais ce temps leur est
compté. Quel geste, quel mot. Je ne sais pas, on meurt de ne pas l’avoir dit,
on meurt de ne pas l’avoir fait, c’est de ça qu’on meurt, pas de maladie, et
c’est pour ça qu’un mort a tant de mal à accepter sa mort. Vous lisez trop,
mon cher Pessoa. Mon cher Ricardo Reis, je ne lis plus. Cette conversation
doublement improbable, nous l’avons transcrite comme si elle avait eu lieu,
c’était le seul moyen de la rendre plausible.
La bouderie jalouse de Lidia ne pouvait guère durer, Ricardo Reis
n’avait après tout rien fait d’autre que parler avec Marcenda toutes portes
ouvertes, à voix basse bien sûr, mais enfin pas si bas que ça, ils lui avaient
d’abord dit très clairement qu’ils n’avaient plus besoin de rien, puis ils
avaient attendu en silence qu’elle se soit retirée avec les tasses, et cela avait
suffi pour que ses mains se mettent à trembler. Pendant quatre nuits elle a
larmoyé en étreignant son traversin avant de s’endormir, non pas parce
qu’elle souffrait d’une injustice, à quel titre, de quel droit serait-elle jalouse,
elle une simple femme de chambre, embarquée pour la troisième fois dans
une aventure avec un client, quand ce genre de choses arrive, il faut
l’oublier immédiatement, non, ce qui la chagrine, c’est que monsieur le
docteur ne prend plus sont petit déjeuner dans sa chambre, comme s’il
voulait la punir, et de quoi, grands dieux, puisque je n’ai rien fait. Le
cinquième jour, comme Ricardo Reis n’était pas descendu de la matinée,
Salvador a dit, Lidia, apporte le café au lait au deux cent un, et lorsqu’elle
est entrée, un peu tremblante, la pauvre, elle ne peut l’éviter, il l’a regardée
gravement, a posé sa main sur son bras, lui a demandé, Tu es fâchée, elle a
répondu, Non monsieur le docteur. Mais tu n’es pas venue. Elle n’a su que
répondre, a haussé les épaules, malheureuse. Alors, il l’a attirée à lui, la nuit
même, elle redescendait, ni l’un ni l’autre n’ont évoqué les motifs de cet
éloignement momentané, il n’aurait plus manqué que ça, qu’elle se permette de lui dire, J’étais jalouse, et qu’il s’abaisse à lui répondre. Quelle