L'année de la mort de Ricardo Reis

José Saramago · Chapitre 31 sur 51

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L'année de la mort de Ricardo Reis

Chapitre 43

couvre de son linceul, mais vous me rendrez cette justice, l’homme de goût

que je suis, respectueux, et désireux de le rester, ne saurait se prêter à une

telle farce. Je n’aurais pas dû vous poser cette question. Ricardo Reis a

allumé la lumière, ouvert The God of Labyrinth, il a lu une page et demie, et

compris qu’il était question de deux joueurs d’échecs, sans réussir toutefois

à deviner s’ils jouaient ou s’ils discutaient, les lettres se brouillaient devant

ses yeux, il a abandonné le livre, il se trouve maintenant à la fenêtre de sa

maison à Rio, et il regarde au loin, les avions larguer leurs bombes sur Urca

et Praia Vermelha(43), la fumée monte en grandes volutes noires, mais aucun

son ne lui parvient, il est devenu sourd, sans doute, peut-être même n’a-t-il

jamais eu le sens de l’ouïe, et il ne peut se représenter mentalement, avec la

vue pour seul secours, l’explosion des grenades, les feux croisés de la

fusillade, les cris des blessés, pour autant qu’ils soient perceptibles à cette

distance. Il s’est réveillé trempé de sueur, l’hôtel était plongé dans le grand

silence nocturne, tous les clients dormaient, même les fugitifs espagnols

qui, abusés par le confort du lit, auraient répondu, À Madrid, À Caceres, si

on les avait réveillés brusquement, en leur demandant, Où êtes-vous. Au

dernier étage de l’immeuble, Lidia dort sans doute, à présent, elle ne

descend plus chaque nuit, ils combinent à l’avance leurs rendez-vous, elle

se rend dans la chambre en grand secret, au milieu de la nuit, l’ardeur des

premières semaines s’est apaisée, rien de plus naturel, le temps de la

passion est le plus bref de tous, on peut parler de passion même dans ces

liaisons ancillaires qui doivent affronter la méfiance et la médisance, elles

durent aussi longtemps que les apparences sont sauves, il se peut que

Pimenta ne soit pas allé au-delà de son insinuation malicieuse, mais

d’autres raisons, toutes-puissantes, peuvent avoir mis un frein aux

rencontres quotidiennes, Lidia peut avoir ses règles, sa période, les Anglais,

comme on dit vulgairement, les casaques rouges sont à l’entrée du port,

voici venir le flot vermeil, ruisseau du corps féminin. Il s’est éveillé, une

seconde fois, a ouvert les yeux, une lumière pâle, froide et terne, plus

proche de la nuit que du jour, filtre des persiennes closes, des vitres, des

rideaux, elle dessine les contours de la portière mal tirée, une faible lueur

mouillée s’étend sur les meubles cirés, la chambre glacée s’éveille, pareille

à un paysage gris. Heureux les animaux qui hibernent, sybarites prudents,

maîtres inconscients, jusqu’à un certain point, de leur destin, on n’a jamais

entendu dire que l’un d’eux soit mort en dormant. Ricardo Reis a pris une fois de plus sa température, il a toujours de la fièvre, puis il s’est mis à

tousser, pas de doute, j’en ai attrapé une bonne. Le jour, qui a été si long à

venir, surgit aussi brusquement que s’ouvre une porte, le murmure de

l’hôtel se fond dans le bruit de la ville, lundi, lendemain de carnaval, dans

quelle chambre, quel caveau, dort encore ou s’éveille le squelette du Bairro

Alto, peut-être ne s’est-il même pas déshabillé et erre-t-il encore dans la

rue, vêtu comme il l’était, le pauvre bougre dort seul, lui aussi, une femme

bien vivante hurlerait sans doute si un bras squelettique se mettait à

l’étreindre, entre les draps, quand bien même il s’agirait du bras de son

amant, Nous ne sommes rien qui vaille et nous le sommes plus qu’en vain,

Ricardo Reis a prononcé ces paroles retrouvées à voix haute, il les a

répétées en murmurant, s’est dit, Lève-toi, tu ne vas pas rester couché toute

la journée, pour un rhume ou une grippe pas besoin de médicaments, il

suffit de rester au chaud. Il a sommeillé encore un peu, a rouvert les yeux et

répété, Je dois me lever, il veut se laver, se raser, il déteste les poils blancs

sur son visage, mais il est plus tard qu’il ne le pense, il n’a pas regardé sa

montre, maintenant on frappe à la porte, Lidia, le petit déjeuner. Un peu

étourdi, il s’est levé, a posé sa robe de chambre sur ses épaules, il n’arrive

pas à enfiler ses pantoufles, puis il est allé ouvrir. Habituée à le trouver lavé,

rasé et peigné, Lidia a tout d’abord cru qu’il était rentré tard, qu’il avait

couru les bals et les aventures, Voulez-vous que je revienne plus tard, a-t-

elle demandé, tandis qu’il regagnait son lit en titubant, avec l’envie

soudaine d’être dorloté et soigné comme un enfant, il a répondu, Je suis

malade, ce n’était pas ce qu’elle lui avait demandé, mais elle a posé le

plateau sur la table, s’est approchée du lit, il s’était déjà recouché, et d’un

geste familier, elle a posé la main sur son front, Vous avez de la fièvre,

Ricardo Reis le sait bien, il n’est pas médecin pour rien, mais dès lors que

quelqu’un le lui confirme de vive voix, il s’apitoie sur lui-même, pose l’une

de ses mains sur la main de Lidia, ferme les yeux, si deux larmes seulement

lui viennent aux yeux, il pourra les retenir, tout comme il retient cette main,

rude, presque grossière, abîmée par les travaux et bien différente des mains

de Chloé, de Neera, ou de l’autre Lidia, avec leurs doigts fuselés, leurs

ongles soignés, ou de celle de Marcenda dont la paume est douce, celle de

sa main valide, bien entendu, la gauche, ce serait plutôt la mort anticipée.

C’est sûrement la grippe, mais je vais me lever. Ah ça non, par exemple,

pour aller m’attraper froid, et après ce sera une pneumonie. C’est moi le

médecin, Lidia, c’est moi qui sais, je ne vais pas rester au lit comme un invalide, j’ai seulement besoin que quelqu’un aille à la pharmacie me

chercher deux ou trois médicaments. Oui monsieur, quelqu’un va y aller,

moi ou Pimenta, mais vous ne sortirez pas du lit, mangez, avant que ça

refroidisse, après je ferai le lit, j’aérerai la chambre et tout en parlant, Lidia,

rose de bonheur, poussait doucement Ricardo Reis à s’asseoir, redressait

son traversin, lui apportait le plateau, mélangeait le lait et le café, mettait du

sucre, coupait les tartines grillées, étendait la confiture, il plaît aux femmes

de voir l’homme aimé prostré sur son lit de douleur, de le regarder avec

l’inquiétude ou la sollicitude qui donne à leurs yeux un éclat particulier,

comme si elles souffraient, elles aussi, de la fièvre qui l’affaiblit, énième

manifestation du fameux principe qui veut qu’un seul et même effet ait des

causes bien différentes. Ricardo Reis s’est laissé choyer, dorloter, les

effleurements rapides des doigts sont comme une sainte onction, et il n’est

pas facile de deviner s’il s’agit de la première ou de la dernière, il a bu son

café au lait et se sent délicieusement somnolent, Ouvre l’armoire, au fond, à

droite, il y a une mallette noire, apporte-la-moi. Merci. Il sort de la mallette

un bloc d’ordonnances sur lequel on peut lire, Ricardo Reis, généraliste,

Rua do Ouvidor, Rio de Janeiro, quand il a commencé ce bloc, il était loin

de se douter qu’il viendrait le continuer ou le finir ici, si loin de Rio, c’est la

vie, rien n’est arrêté, ou alors de façon si singulière qu’on n’y comprend

rien. Il a écrit quelques lignes en disant, Ne va à la pharmacie que si on te le

demande, remets simplement l’ordonnance à monsieur Salvador, laisse-le

décider, elle est sortie, emportant l’ordonnance et le plateau, non sans

l’avoir embrassé sur le front, elle a eu cette audace, elle, une domestique,

une femme de chambre, elle en a après tout le droit, le droit naturel

s’entend, pas l’autre, c’est d’ailleurs à cette seule condition qu’on lui

accorde le premier. Ricardo Reis a souri, a fait un geste vague des doigts

qu’il a glissés sous les draps, à l’abri du froid, s’est tourné vers le mur. Il

s’endort aussitôt, sans plus songer à son aspect, à ses cheveux grisonnants,

en désordre, à sa barbe naissante, à sa peau blafarde et moite de fièvre. On

peut être encore plus gravement malade que cet homme et connaître un

instant de bonheur, avoir par exemple le sentiment d’être une île déserte

survolée par un oiseau de passage soumis aux caprices du vent.

Ricardo Reis n’a quitté la chambre ni ce jour-là ni le lendemain.

Salvador lui a rendu visite, Pimenta a demandé de ses nouvelles, Tout le

personnel de l’hôtel vous souhaite un prompt rétablissement, monsieur le

docteur. Plus par entente tacite que par obéissance à un ordre formel, Lidia assume toutes les fonctions d’une infirmière assistante, sans autre

connaissance du métier que celle qu’elle tient de l’héritage historique des

femmes, et qui consiste à changer les draps, à arranger les plis, à apporter le

thé au citron, à ne pas oublier l’heure du comprimé ni celle de la cuillère de

sirop et, intimité troublante qu’ils sont seuls à connaître, à appliquer le

cataplasme de moutarde sur les mollets du malade, en frictions énergiques,

pour faire descendre les humeurs qui pèsent sur la poitrine et la tête, et si tel

n’est pas exactement le but de cette thérapie, c’en est un autre, tout aussi

valable. Lidia passe le plus clair de son temps dans la chambre deux cent

un, sans que nul ne s’en étonne, avec toutes ces tâches supplémentaires, si

quelqu’un la réclame, on répond, Elle est chez monsieur le docteur, et la

malice montre à peine le bout de son nez, les piques, les pointes, le coup de

dent, ce sera pour plus tard. Il n’y a pourtant rien de plus innocent que leurs

gestes et leurs paroles, Ricardo Reis adossé au traversin, Lidia insiste,

Encore une cuillère, c’est un bouillon de poule qu’il refuse de terminer,

manque d’appétit ou désir de se faire prier, le jeu paraîtra ridicule à tous

ceux qui jouissent d’une parfaite santé, et il l’est en réalité, car Ricardo Reis

n’est pas si malade qu’il ne puisse s’alimenter seul, mais ça, c’est leur

affaire. S’il arrive qu’un contact plus troublant les rapproche, comme le

contact de la main sur le sein par exemple, le caractère sacré de la maladie,

sa dignité empêchent les choses d’aller plus loin, encore que les attentats

contre le dogme et les hérésies ne soient pas rares dans cette religion-là, pas

plus que les dérèglements dus à leur intimité grandissante, Ricardo Reis

devient en effet de plus en plus entreprenant, tandis qu’elle se dérobe, Ça

peut vous faire du mal, il faut louer le scrupule de l’infirmière, la pudeur de

l’amante, apprise, on le sait, à ses dépens. On pourrait faire l’économie de

tous ces détails, mais il n’y a pas grand-chose d’autre à raconter, sinon

évoquer une fois encore les pluies et les tempêtes qui ont redoublé

d’intensité au cours de ces deux derniers jours, de véritables giboulées de

mardi gras qui ont gâché le corso, mais c’est aussi lassant pour celui qui en

parle que pour celui qui écoute, quant aux événements extérieurs, il n’en

manque pas, mais il est permis de douter qu’ils apportent quoi que ce soit à

notre propos, qu’il s’agisse par exemple de l’homme retrouvé mort à Sintra,

alors qu’il avait disparu en décembre, son nom, Luis Ureda Ucena, encore

un mystère qui restera inexpliqué jusqu’au jour du Jugement dernier, et

peut-être bien que même à ce moment-là, les témoins refuseront de parler,

voilà pourquoi nous sommes forcés d’en revenir à ces deux-là, le client et la femme de chambre, plus tard, quand la grippe ou le rhume aura disparu,

Ricardo Reis retournera dans le monde et Lidia à ses balais, ils reprendront

leurs étreintes nocturnes, lentes ou hâtives, tout dépendra des dispositions et

des espions. Demain, mercredi, Marcenda doit venir, Ricardo Reis ne l’a

pas oublié, mais il découvre, et cette découverte le surprend, que la maladie

a émoussé son imagination, la vie n’est en fin de compte qu’une longue

convalescence, nous relevons tous d’une maladie ancienne, récidivante et

incurable, coupée d’intervalles qu’on appelle santé, il fallait bien leur

donner un nom, pour marquer la différence entre les deux états. Marcenda

viendra avec sa main pendante à la recherche d’un impossible remède et

son père avec elle, le notaire Sampaio, davantage attiré par le frôlement

d’un jupon que par l’espoir de la guérison de sa fille, et c’est peut-être parce

qu’il a perdu cette espérance depuis longtemps qu’il lui faut se consoler sur

un sein, guère différent sans doute de celui que Ricardo Reis vient à

l’instant de réussir à garder près de lui, Lidia ne se refuse plus autant, même

elle, qui ne connaît pourtant rien à la médecine constate que le docteur va

beaucoup mieux.

C’est mercredi, dans la matinée, que la convocation est parvenue à

Ricardo Reis. Salvador en personne s’est chargé de la lui transmettre,

compte tenu de l’importance du document et de sa provenance, Police de

Surveillance et de Défense de l’État, entité qui n’a jamais encore été

nommée in extenso, ce qui prouve que même les choses dont on ne parle

pas existent bien, la veille de l’arrivée de Marcenda, rien ne semblait plus

important que la maladie de Ricardo Reis et les soins de Lidia, et pendant

ce temps-là, sans que personne ne se doutât de rien, un gratte-papier

remplissait l’imprimé qui devait arriver jusqu’ici. Voilà bien la vie,

personne ne sait ce que l’avenir nous réserve. Le comportement de Salvador

a bien changé, son visage n’est pas fermé comme un nuage d’hiver, mais

perplexe, avec l’expression de celui qui, vérifiant les comptes du mois,

découvre un solde inférieur à celui calculé de tête, Une convocation est

arrivée pour vous, a-t-il dit, les yeux rivés au papier, comme s’il examinait,

méfiant, la colonne des chiffres, Où est l’erreur, vingt-sept et cinq, trente-

trois, alors que nous savons bien que ça ne fait que trente-deux. Une

convocation, pour moi, s’étonne à juste titre Ricardo Reis, dont l’unique

crime, qui ne tombe pas d’ordinaire sous le coup de cette autorité-là, est de

recevoir une femme dans son lit à des heures indues, mais est-ce là un délit.

L’expression de Salvador l’inquiète, bien davantage que le papier qu’il n’a pas encore pris, sa main tremble un peu, D’où vient-elle, on ne lui répond