L'année de la mort de Ricardo Reis
Chapitre 26
larmes avec son mouchoir, elle n’était pas la seule, quantité de femmes dans
la salle pleuraient et riaient à la fois, cœurs sensibles, les acteurs
remerciaient, faisaient le geste de renvoyer les applaudissements vers les
loges où se tenaient les héros véritables de ces aventures de mer et de
poisson, le public s’est alors tourné vers eux, c’est ça la communion
artistique, on applaudissait les rudes pêcheurs et leurs courageuses femmes,
Ricardo Reis lui-même applaudit, dans ce théâtre, il est facile de s’entendre,
classes, corps de métiers, pauvres, riches, petits-bourgeois, tous jouissent du
rare privilège qu’est cette grande leçon de fraternité, et voilà qu’on vient
d’inviter les hommes de la mer à monter sur scène, le raclement des chaises
se répète, le spectacle n’est pas encore terminé, tout le monde se rassoit,
voici l’apothéose. Quelle joie, quel plaisir, quelle jubilation de voir la classe
piscatoriale de Nazaré descendre l’allée centrale, monter sur scène et se
mettre à chanter les airs traditionnels de leur région et à danser au milieu
des artistes, cette nuit va rester dans les annales de la Casa de Garrett, le
chef de l’équipage étreint l’acteur Robles Monteiro, la plus âgée des
femmes reçoit un baiser de l’actrice Palmira Bastos, tout le monde parle en
même temps, chacun dans sa langue, au petit bonheur, et on ne se comprend
pas plus mal pour autant, les chants et les danses reprennent, les jeunes
actrices esquissent de leurs petits pieds un pas de vira(26), les spectateurs
rient et applaudissent, puis les placeurs poussent lentement tout le monde
vers la sortie, car on va servir un souper sur scène, agapes générales pour
les acteurs et les modèles, les bouchons de vin mousseux, celui qui pétille,
vont sauter, et l’on se moquera des femmes de Nazaré, quand leur tête se
mettra à tourner par manque d’habitude. Demain, au départ du car, en
présence des journalistes, des photographes, des dirigeants des corporations,
les pêcheurs crieront, Vive l’État nouveau et la patrie, on ne sait pas
exactement si cela fait partie de leur contrat, admettons que ce soit
l’expression de cœurs reconnaissants, on leur a promis le havre tant désiré,
et si Paris vaut bien une messe, deux vivats paient peut-être le salut.
Au moment de sortir, Ricardo Reis ne s’est pas dérobé à une nouvelle
rencontre. Il s’est mis à bavarder sur le trottoir, interrogeant Marcenda pour
savoir si elle avait aimé la pièce, elle a répondu que le troisième acte l’avait
émue aux larmes, Je m’en suis aperçu, et ils en sont restés là, le docteur
Sampaio avait appelé un taxi, il a demandé à Ricardo Reis s’il désirait les
accompagner, Au cas où vous rentreriez à l’hôtel bien sûr, cela nous ferait plaisir, mais en remerciant, il a décliné l’invitation, Bonne nuit. À demain.
Très heureux d’avoir fait votre connaissance, la voiture s’est éloignée. S’il
n’avait écouté que son désir, il les aurait accompagnés, mais il s’est rendu
compte que cela aurait été une erreur, ils se seraient tous sentis contraints,
gênés, sans savoir que dire, difficile de trouver un autre sujet de
conversation, de plus la délicate question de l’installation dans le taxi se
serait posée, trois sur la banquette arrière, impossible, pas question non plus
que le docteur Sampaio s’asseye à l’avant, et laisse sa fille avec un inconnu
parfaitement, un inconnu, dans la pénombre complice qui peut de ses mains
de velours les rapprocher, même s’il n’y a pas entre eux le moindre contact
physique, tout comme le peuvent, mieux encore que la pénombre, leurs
pensées qui se transforment peu à peu en un secret à peine voilé, il n’était
par ailleurs pas convenable de laisser Ricardo Reis s’installer à côté du
chauffeur, on n’invite pas quelqu’un pour le faire asseoir à l’avant là où se
trouve le compteur, car on sait déjà que la course terminée, et parce qu’il est
le plus près, l’invité va se sentir obligé de payer, et plus encore si, par calcul
ou à cause des poches encombrées, l’argent tarde à apparaître, tandis que
celui qui est à l’arrière, qui a lancé l’invitation et souhaite réellement régler
la course proteste. Non monsieur, intimant l’ordre au chauffeur de ne rien
accepter, C’est moi qui paie, et l’homme attend patiemment que ces
messieurs se décident une bonne fois pour toutes, il a entendu cent fois déjà
cette discussion, ce genre d’incident grotesque est monnaie courante dans la
vie des chauffeurs de taxis. Ricardo Reis s’achemine vers l’hôtel, rien ne
l’attend, ni devoirs ni plaisirs, la nuit est froide et humide mais il ne pleut
pas, il a envie de marcher, oui, maintenant, il descend toute la rua Augusta,
traverse le Terreiro do Paço, foule les marches du quai où vient se briser
l’écume nocturne et sale qui reflue vers le fleuve pour en revenir aussitôt, la
même, une autre, identique et différente, personne d’autre sur le quai, et
pourtant d’autres hommes scrutent l’obscurité, les réverbères tremblants de
l’autre rive, les feux de position des navires à l’ancre, cet homme, celui qui
est là aujourd’hui, en chair et en os, mais aussi, en plus des êtres
innombrables qu’il prétend être, ceux qu’il fut chaque fois qu’il est venu ici,
et qui se souviennent, même si celui-ci n’en a pas gardé le souvenir. Ses
yeux, accoutumés à l’obscurité, distinguent au loin, là-bas, les ombres
grises des navires de l’escadre qui ont quitté l’abri du bassin. Le temps est
encore orageux, mais pas au point d’empêcher les bateaux de quitter le port,
la vie du marin, c’est une vie sacrifiée. Vus à distance, tous les bateaux se ressemblent, pourtant les contre-torpilleurs aux noms de fleuves doivent se