L'année de la mort de Ricardo Reis
Chapitre 13
donne aux pupilles des orphelinats qui, lorsqu’elles passent devant, en
tablier et en rang pour chasser la mauvaise odeur du dortoir, les mains
brûlantes encore des derniers coups reçus, le regardent de leurs yeux
épouvantés, même celles dont les yeux sont privés de lumière, et qui
écoutent leurs compagnes en parler. Situé dans la ville haute, ce quartier,
d’excellent renom, mais de mauvaises mœurs, ne manque pas d’allure, et si
aux portes des tavernes les branches des lauriers voisinent avec les dames
de petite vertu, l’heure matinale et les rues lavées par les grosses pluies de
ces derniers jours donnent à l’atmosphère une sorte de fraîcheur innocente,
de souffle virginal. Qui l’eût dit, dans ce lieu de perdition, peut-être les
canaris installés sur les balcons ou à l’entrée des tavernes, qui gazouillent
comme des fous, il faut profiter du beau temps, surtout si l’on suppose qu’il
ne durera pas, qu’il recommence à pleuvoir, et la chanson s’évanouira, les
plumes se hérisseront à nouveau. Un oisillon délicat a mis sa tête sous
l’aile, il feint de dormir, sa maîtresse l’emporte à l’intérieur, on n’entend
plus que la pluie, un accord de guitare, d’où vient-il, Ricardo Reis l’ignore,
il s’est mis à l’abri sous un porche, en haut de la travessa da Agua da Flor.
On dit souvent que le soleil ne brillera pas longtemps quand les nuages qui
l’ont dévoilé le recouvrent aussitôt, on peut dire aussi que cette averse a été
brève, elle est tombée dru, et la voilà passée, comme le linge étendu, les
avant-toits et les terrasses s’égouttent, la giboulée a été si soudaine que les
femmes n’ont pas eu le temps de l’annoncer en criant, comme d’habitude, Il
pleeeeeut, elles s’avertissent entre elles, comme font les soldats dans leurs
guérites, la nuit, Sentinelle, aleeeeerte, C’est l’alerte, Faites passer, il est
temps de rentrer le canari, le tendre petit corps est heureusement bien
protégé, son cœur bat, Jésus, quelle force, quelle vitesse, c’est la peur, non,
c’est toujours comme ça, un cœur qui ne vit pas longtemps bat plus vite, il
faut bien que les choses s’équilibrent. Ricardo Reis traverse le jardin, il
regarde la ville, le château et ses murailles écroulées, la théorie des maisons
qui dégringolent le long des versants. Le soleil lavé frappe les tuiles
humides, le silence coule sur la ville, les bruits sont étouffés, assourdis,
Lisbonne cotonneuse s’égoutte. Au-dessous de lui, sur une terrasse, les
bustes de quelques patriotes, des touffes de buis et, bien éloignées des cieux
du Latium, des têtes romaines disparates, le Zé-Povinho de Bordalo(13)
semble avoir été placé là pour faire un bras d’honneur à l’Apollon du
Belvédère. Quand on contemple Apollon, n’importe quel mirador se transforme en belvédère, une voix se joint à la guitare, on chante un fado.
La pluie semble s’être définitivement éloignée.
Quand une pensée en entraîne une autre, on parle d’association d’idées,
d’aucuns prétendent même que toute notre activité mentale résulte de la
répétition de ce processus, la plupart du temps inconscient, mais il peut
arriver qu’il soit compulsif, ou essaie de se donner pour tel afin d’ajouter au
sens ou d’y déroger, quoi qu’il en soit, l’association d’idées consiste en une
multiplicité de relations entre les catégories qui sont autant d’aspects de ce
qu’on appelle, au sens large, le commerce et l’industrie des idées, voilà
pourquoi l’homme, tout supérieur qu’il est, qu’il ait été, ou qu’il puisse être,
ne diffère en rien d’un centre industriel et commercial, producteur d’abord,
détaillant ensuite, et pour finir consommateur, et l’on a suffisamment mêlé
et réordonné l’ordre des idées pour pouvoir à présent parler de leur
association, de leur organisation en compagnies ou en commandites, peut-
être même en sociétés coopératives, mais il ne saurait être question de
société à responsabilité limitée, ou de société anonyme, car chacun de nous
a un nom. On ne va pas tarder à vérifier qu’il existe bien une relation
intelligible entre cette théorie économique et la promenade instructive de
Ricardo Reis, au moment où il atteindra le portail de ce qui fut autrefois le
couvent de São Pedro de Alcantara, et qui est aujourd’hui un refuge pour
jeunes filles menées à la baguette. Son regard est tombé sur le panneau
d’azulejos de l’entrée qui représente, il poverello, le pauvre diable si l’on
peut oser cette traduction, saint François d’Assise, agenouillé, extatique,
pour recevoir les stigmates que symbolisent cinq filaments de sang arrivant
tout droit du ciel, du Christ crucifié qui plane là-haut comme une étoile,
comme un cerf-volant lancé par les gamins des fermes, dans cet espace libre
qui n’a pas encore perdu tout souvenir du temps où les hommes volaient.
Les pieds et les mains en sang, le flanc ouvert, saint François tient Jésus de
la Croix, l’empêche de s’enfuir dans les hauteurs irrespirables où le père
appelle son fils, Viens viens, ta saison d’homme est terminée, le saint
apparaît ainsi, saintement crispé par la tension prolongée de l’effort,
murmurant ce que d’aucuns prennent pour une prière, Je ne te laisserai pas
partir, je ne te laisserai pas partir. Face à une telle situation, qui ne se révèle
qu’à présent au grand jour, il faut bien admettre qu’il serait temps d’en finir
une bonne fois pour toutes avec la vieille théologie, et d’en concevoir une
nouvelle, à l’opposé de l’ancienne. Voilà où conduisent les associations
d’idées. Un instant plus tôt, parce qu’il y avait des têtes romaines sur le mirador-belvédère, Ricardo Reis s’est souvenu du populaire bras d’honneur,
et maintenant, devant la porte d’un ancien couvent de Lisbonne, qui n’est
pas celui de Wittenberg, il comprend pourquoi et comment les gens du
peuple ont donné au bras d’honneur le nom de blason de saint François,
c’est en effet le geste que le malheureux saint adresse à Dieu qui veut lui
dérober son étoile. Il ne manquera pas de conservateurs incrédules pour
condamner cette hypothèse, ce n’est pas surprenant, n’est-ce point le sort
inéluctable des idées neuves, conçues par association.
Ricardo Reis fouille dans sa mémoire afin de retrouver les fragments
d’un poème écrit il y a déjà vingt ans, comme le temps passe, Dieu triste,
qui nous est sans doute nécessaire, parce que nul autre ne Te ressemble. Tu
n’es pas plus, Tu n’es pas moins, Tu es autre, Toi, Christ, je ne Te hais, ni
ne Te méprise, Mais garde-toi de chercher à usurper ce qui est dû aux
autres, Les dieux nous unissent, nous les hommes. Il murmure ces mots tout
en longeant la rua Don Pedro V, comme s’il examinait des fossiles ou les
vestiges de civilisations antiques, et il se prend à suspecter ses odes, d’où
qu’elles viennent, de n’avoir pas plus de sens que cet amas de choses
disparates et néanmoins cohérentes, déjà entamées par l’anéantissement de
ce qui existait autrefois, de ce qui vint plus tard, et qui prouvent par cette
contradiction, cette mutilation même, l’existence d’un autre sens, aussi
impénétrable et définitif que celui des épigraphes que l’on met dans les
livres. Il se demande s’il ne serait pas possible de définir une unité qui, telle
l’agrafe ou la clavette, pourrait contenir les disparités, les oppositions, et en
premier lieu ce saint qui, parti florissant pour la montagne, en est revenu,
perdant son sang par ses cinq plaies, encore heureux qu’il ait réussi à
enrouler ces filaments et à rentrer chez lui à la tombée du jour, épuisé par le
labeur, portant sous le bras le cerf-volant qui a failli lui échapper, et qu’il va
déposer à la tête de son lit, il est vainqueur aujourd’hui, peut-être sera-t-il
vaincu demain. Vouloir regrouper, sous une même unité, des espèces aussi
différentes est sans doute aussi absurde que de vouloir vider la mer avec un
seau, bien que ce ne soit pas impossible, à condition d’avoir le temps et la
force nécessaire, mais il faut au préalable trouver sur terre une fosse qui soit
assez vaste pour contenir la mer, et c’est impossible, nous le savons bien, la
mer est immense, la terre petite.
L’attention de Ricardo Reis a changé d’objet, il vient d’arriver sur la
place de Rio-de-Janeiro, autrefois place du Prince-Royal, peut-être
retrouvera-t-elle un jour son nom, sait-on jamais, qui vivra verra.
Les jours de canicule, l’ombre des arbres, érables, ormes et cèdres, doit
être un havre de fraîcheur. Ce médecin et poète n’est pourtant pas
particulièrement versé en botanique, mais il faut bien que quelqu’un comble
les lacunes et les trous de mémoire d’un homme accoutumé, depuis seize
ans, à la flore bien plus baroque des Tropiques. Le temps n’est guère
propice aux plaisirs estivaux, aux cures thermales ou aux joies de la plage,
la température avoisine les dix degrés, et les bancs du jardin sont mouillés.
Ricardo Reis serre plus étroitement les pans de sa gabardine, il marche au
hasard, revient sur ses pas par de nouveaux chemins, et s’apprête, sans
savoir pourquoi, à descendre la rua do Seculo, lieu désert et mélancolique,
avec ses palais anciens, ses maisons basses et étroites où vivent les gens du
peuple, autrefois, les nobles n’étaient pas si fiers, ils acceptaient de vivre
près de la plèbe, quant à nous, au train où vont les choses, nous n’aurons
bientôt plus que des quartiers résidentiels, avec des garages et des jardins
privés, des chiens qui aboieront méchamment après les passants, même les
chiens font la différence, jadis ils mordaient tout le monde indifféremment,
et tout cela sera réservé à la bourgeoisie financière et industrielle, qui aura
alors englouti ce qui restait de l’aristocratie.
Sans hâte, Ricardo Reis descend la rue, martelant les pierres du trottoir
avec son parapluie transformé en badine, c’est un son net, précis et clair,
sans écho, un son liquide en quelque sorte, s’il n’est pas absurde
d’employer une telle expression. Le choc du fer sur le calcaire produit donc
un son liquide, ou qui peut paraître tel, ces pensées puériles distraient
Ricardo Reis qui prend tout à coup conscience de ses pas, il lui semble que
depuis qu’il a quitté l’hôtel il n’a pas rencontré âme qui vive, si on lui
demandait de prêter serment, il jurerait, en toute bonne foi, qu’il n’a jusqu’à
présent vu personne, Comment est-ce possible, cher monsieur, nous ne
sommes pas dans une ville de province, où sont donc passés les gens. Il sait,
et le sens commun, unique dépositaire du savoir soi-disant indiscutable,
l’affirme, que ce n’est pas la vérité, des gens, il en a rencontré tout le long
du chemin et il en croise encore maintenant dans cette rue parfaitement
tranquille où, à part quelques rares ateliers, on ne trouve aucun commerce.
Des groupes descendent la rue, tous de pauvres gens, certains ont l’air de
mendiants, il y a là des familles entières, avec les vieux à la traîne qui tirent
la jambe, et les enfants que leurs mères remorquent en criant, Plus vite, il ne
restera rien, ce qui est bien fini, par contre, c’est la tranquillité, la rue n’est
plus la même, quant aux hommes, ils prennent l’air dégagé, simulent la gravité qui convient au chef de famille, et ils avancent comme s’ils avaient
bien d’autres soucis en tête, ou refusaient d’admettre celui-là, puis l’un
après l’autre ils disparaissent à l’angle de la rue où se dresse un palais avec
des palmiers dans la cour, on dirait l’Arabie heureuse, les tracés médiévaux
de ces rues, qui réservent des surprises à chaque tournant, n’ont rien perdu
de leur charme, elles sont bien différentes des artères de nos villes
modernes, tracées à angle droit et qui laissent tout voir, comme si la vue
pouvait être si facilement satisfaite. Une foule noire surgit devant Ricardo
Reis et se répand sur toute la largeur de la rue et sur les trottoirs, patiente et
houleuse à la fois, il y a des mouvements de reflux et des ondulations qui
courent sur les têtes, semblables au jeu des vagues sur la mer ou à celui du
vent dans les blés. Ricardo Reis s’approche, demande passage, la première
personne à laquelle il s’est adressé a esquissé un mouvement de refus, s’est
tournée vers lui comme pour dire, Ça par exemple, tu es pressé, tu n’avais
qu’à venir plus tôt, mais elle est tombée nez à nez avec un monsieur bien
mis, sans béret ni casquette, en imperméable clair, chemise blanche et
cravate, et cela a suffi non seulement pour qu’elle lui cède aussitôt le
passage, mais encore pour que, allant plus loin, elle tape sur l’épaule de
l’homme qui la précède, Laisse passer ce monsieur, l’autre s’est exécuté, et
l’on peut voir le chapeau gris de Ricardo Reis qui traverse sans encombre la
marée humaine, tel le cygne de Lohengrin sur les eaux subitement apaisées
de la mer Noire. La traversée n’en finit pas, car il y a beaucoup de monde,
et plus il se rapproche du centre de la foule, moins on lui cède volontiers le
passage, non sous l’effet d’une subite mauvaise volonté, mais parce que la
foule est si dense qu’elle ne permet pas de bouger, Qu’est-ce que cela veut
dire, se demande Ricardo Reis, qui ne se hasarde pourtant pas à poser la
question à voix haute. Quand tant de gens sont rassemblés pour un motif
connu de tous, il n’est pas très bien vu, il est peut-être même malséant,
voire indélicat, de laisser deviner son ignorance, cela peut être offensant
pour les autres, on ne sait jamais comment réagit la sensibilité des
individus, et comment pourrait-on le savoir, quand notre propre sensibilité,
que nous croyons pourtant bien connaître, fonctionne le plus souvent de
manière imprévisible. Ricardo Reis a atteint le milieu de la rue, il se trouve
face à l’entrée de l’immeuble du journal O Seculo, celui qui a le plus fort
tirage, la meilleure diffusion, la foule s’éclaircit, on respire et Ricardo Reis
comprend alors pourquoi il retenait sa respiration, c’était pour ne pas sentir
les mauvaises odeurs. Il y en a encore qui disent que les Nègres puent, mais l’odeur du Noir, c’est celle de l’animal sauvage, pas ce relent d’oignon,