L'année de la mort de Ricardo Reis

José Saramago · Chapitre 11 sur 51

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L'année de la mort de Ricardo Reis

Chapitre 13

donne aux pupilles des orphelinats qui, lorsqu’elles passent devant, en

tablier et en rang pour chasser la mauvaise odeur du dortoir, les mains

brûlantes encore des derniers coups reçus, le regardent de leurs yeux

épouvantés, même celles dont les yeux sont privés de lumière, et qui

écoutent leurs compagnes en parler. Situé dans la ville haute, ce quartier,

d’excellent renom, mais de mauvaises mœurs, ne manque pas d’allure, et si

aux portes des tavernes les branches des lauriers voisinent avec les dames

de petite vertu, l’heure matinale et les rues lavées par les grosses pluies de

ces derniers jours donnent à l’atmosphère une sorte de fraîcheur innocente,

de souffle virginal. Qui l’eût dit, dans ce lieu de perdition, peut-être les

canaris installés sur les balcons ou à l’entrée des tavernes, qui gazouillent

comme des fous, il faut profiter du beau temps, surtout si l’on suppose qu’il

ne durera pas, qu’il recommence à pleuvoir, et la chanson s’évanouira, les

plumes se hérisseront à nouveau. Un oisillon délicat a mis sa tête sous

l’aile, il feint de dormir, sa maîtresse l’emporte à l’intérieur, on n’entend

plus que la pluie, un accord de guitare, d’où vient-il, Ricardo Reis l’ignore,

il s’est mis à l’abri sous un porche, en haut de la travessa da Agua da Flor.

On dit souvent que le soleil ne brillera pas longtemps quand les nuages qui

l’ont dévoilé le recouvrent aussitôt, on peut dire aussi que cette averse a été

brève, elle est tombée dru, et la voilà passée, comme le linge étendu, les

avant-toits et les terrasses s’égouttent, la giboulée a été si soudaine que les

femmes n’ont pas eu le temps de l’annoncer en criant, comme d’habitude, Il

pleeeeeut, elles s’avertissent entre elles, comme font les soldats dans leurs

guérites, la nuit, Sentinelle, aleeeeerte, C’est l’alerte, Faites passer, il est

temps de rentrer le canari, le tendre petit corps est heureusement bien

protégé, son cœur bat, Jésus, quelle force, quelle vitesse, c’est la peur, non,

c’est toujours comme ça, un cœur qui ne vit pas longtemps bat plus vite, il

faut bien que les choses s’équilibrent. Ricardo Reis traverse le jardin, il

regarde la ville, le château et ses murailles écroulées, la théorie des maisons

qui dégringolent le long des versants. Le soleil lavé frappe les tuiles

humides, le silence coule sur la ville, les bruits sont étouffés, assourdis,

Lisbonne cotonneuse s’égoutte. Au-dessous de lui, sur une terrasse, les

bustes de quelques patriotes, des touffes de buis et, bien éloignées des cieux

du Latium, des têtes romaines disparates, le Zé-Povinho de Bordalo(13)

semble avoir été placé là pour faire un bras d’honneur à l’Apollon du

Belvédère. Quand on contemple Apollon, n’importe quel mirador se transforme en belvédère, une voix se joint à la guitare, on chante un fado.

La pluie semble s’être définitivement éloignée.

Quand une pensée en entraîne une autre, on parle d’association d’idées,

d’aucuns prétendent même que toute notre activité mentale résulte de la

répétition de ce processus, la plupart du temps inconscient, mais il peut

arriver qu’il soit compulsif, ou essaie de se donner pour tel afin d’ajouter au

sens ou d’y déroger, quoi qu’il en soit, l’association d’idées consiste en une

multiplicité de relations entre les catégories qui sont autant d’aspects de ce

qu’on appelle, au sens large, le commerce et l’industrie des idées, voilà

pourquoi l’homme, tout supérieur qu’il est, qu’il ait été, ou qu’il puisse être,

ne diffère en rien d’un centre industriel et commercial, producteur d’abord,

détaillant ensuite, et pour finir consommateur, et l’on a suffisamment mêlé

et réordonné l’ordre des idées pour pouvoir à présent parler de leur

association, de leur organisation en compagnies ou en commandites, peut-

être même en sociétés coopératives, mais il ne saurait être question de

société à responsabilité limitée, ou de société anonyme, car chacun de nous

a un nom. On ne va pas tarder à vérifier qu’il existe bien une relation

intelligible entre cette théorie économique et la promenade instructive de

Ricardo Reis, au moment où il atteindra le portail de ce qui fut autrefois le

couvent de São Pedro de Alcantara, et qui est aujourd’hui un refuge pour

jeunes filles menées à la baguette. Son regard est tombé sur le panneau

d’azulejos de l’entrée qui représente, il poverello, le pauvre diable si l’on

peut oser cette traduction, saint François d’Assise, agenouillé, extatique,

pour recevoir les stigmates que symbolisent cinq filaments de sang arrivant

tout droit du ciel, du Christ crucifié qui plane là-haut comme une étoile,

comme un cerf-volant lancé par les gamins des fermes, dans cet espace libre

qui n’a pas encore perdu tout souvenir du temps où les hommes volaient.

Les pieds et les mains en sang, le flanc ouvert, saint François tient Jésus de

la Croix, l’empêche de s’enfuir dans les hauteurs irrespirables où le père

appelle son fils, Viens viens, ta saison d’homme est terminée, le saint

apparaît ainsi, saintement crispé par la tension prolongée de l’effort,

murmurant ce que d’aucuns prennent pour une prière, Je ne te laisserai pas

partir, je ne te laisserai pas partir. Face à une telle situation, qui ne se révèle

qu’à présent au grand jour, il faut bien admettre qu’il serait temps d’en finir

une bonne fois pour toutes avec la vieille théologie, et d’en concevoir une

nouvelle, à l’opposé de l’ancienne. Voilà où conduisent les associations

d’idées. Un instant plus tôt, parce qu’il y avait des têtes romaines sur le mirador-belvédère, Ricardo Reis s’est souvenu du populaire bras d’honneur,

et maintenant, devant la porte d’un ancien couvent de Lisbonne, qui n’est

pas celui de Wittenberg, il comprend pourquoi et comment les gens du

peuple ont donné au bras d’honneur le nom de blason de saint François,

c’est en effet le geste que le malheureux saint adresse à Dieu qui veut lui

dérober son étoile. Il ne manquera pas de conservateurs incrédules pour

condamner cette hypothèse, ce n’est pas surprenant, n’est-ce point le sort

inéluctable des idées neuves, conçues par association.

Ricardo Reis fouille dans sa mémoire afin de retrouver les fragments

d’un poème écrit il y a déjà vingt ans, comme le temps passe, Dieu triste,

qui nous est sans doute nécessaire, parce que nul autre ne Te ressemble. Tu

n’es pas plus, Tu n’es pas moins, Tu es autre, Toi, Christ, je ne Te hais, ni

ne Te méprise, Mais garde-toi de chercher à usurper ce qui est dû aux

autres, Les dieux nous unissent, nous les hommes. Il murmure ces mots tout

en longeant la rua Don Pedro V, comme s’il examinait des fossiles ou les

vestiges de civilisations antiques, et il se prend à suspecter ses odes, d’où

qu’elles viennent, de n’avoir pas plus de sens que cet amas de choses

disparates et néanmoins cohérentes, déjà entamées par l’anéantissement de

ce qui existait autrefois, de ce qui vint plus tard, et qui prouvent par cette

contradiction, cette mutilation même, l’existence d’un autre sens, aussi

impénétrable et définitif que celui des épigraphes que l’on met dans les

livres. Il se demande s’il ne serait pas possible de définir une unité qui, telle

l’agrafe ou la clavette, pourrait contenir les disparités, les oppositions, et en

premier lieu ce saint qui, parti florissant pour la montagne, en est revenu,

perdant son sang par ses cinq plaies, encore heureux qu’il ait réussi à

enrouler ces filaments et à rentrer chez lui à la tombée du jour, épuisé par le

labeur, portant sous le bras le cerf-volant qui a failli lui échapper, et qu’il va

déposer à la tête de son lit, il est vainqueur aujourd’hui, peut-être sera-t-il

vaincu demain. Vouloir regrouper, sous une même unité, des espèces aussi

différentes est sans doute aussi absurde que de vouloir vider la mer avec un

seau, bien que ce ne soit pas impossible, à condition d’avoir le temps et la

force nécessaire, mais il faut au préalable trouver sur terre une fosse qui soit

assez vaste pour contenir la mer, et c’est impossible, nous le savons bien, la

mer est immense, la terre petite.

L’attention de Ricardo Reis a changé d’objet, il vient d’arriver sur la

place de Rio-de-Janeiro, autrefois place du Prince-Royal, peut-être

retrouvera-t-elle un jour son nom, sait-on jamais, qui vivra verra.

Les jours de canicule, l’ombre des arbres, érables, ormes et cèdres, doit

être un havre de fraîcheur. Ce médecin et poète n’est pourtant pas

particulièrement versé en botanique, mais il faut bien que quelqu’un comble

les lacunes et les trous de mémoire d’un homme accoutumé, depuis seize

ans, à la flore bien plus baroque des Tropiques. Le temps n’est guère

propice aux plaisirs estivaux, aux cures thermales ou aux joies de la plage,

la température avoisine les dix degrés, et les bancs du jardin sont mouillés.

Ricardo Reis serre plus étroitement les pans de sa gabardine, il marche au

hasard, revient sur ses pas par de nouveaux chemins, et s’apprête, sans

savoir pourquoi, à descendre la rua do Seculo, lieu désert et mélancolique,

avec ses palais anciens, ses maisons basses et étroites où vivent les gens du

peuple, autrefois, les nobles n’étaient pas si fiers, ils acceptaient de vivre

près de la plèbe, quant à nous, au train où vont les choses, nous n’aurons

bientôt plus que des quartiers résidentiels, avec des garages et des jardins

privés, des chiens qui aboieront méchamment après les passants, même les

chiens font la différence, jadis ils mordaient tout le monde indifféremment,

et tout cela sera réservé à la bourgeoisie financière et industrielle, qui aura

alors englouti ce qui restait de l’aristocratie.

Sans hâte, Ricardo Reis descend la rue, martelant les pierres du trottoir

avec son parapluie transformé en badine, c’est un son net, précis et clair,

sans écho, un son liquide en quelque sorte, s’il n’est pas absurde

d’employer une telle expression. Le choc du fer sur le calcaire produit donc

un son liquide, ou qui peut paraître tel, ces pensées puériles distraient

Ricardo Reis qui prend tout à coup conscience de ses pas, il lui semble que

depuis qu’il a quitté l’hôtel il n’a pas rencontré âme qui vive, si on lui

demandait de prêter serment, il jurerait, en toute bonne foi, qu’il n’a jusqu’à

présent vu personne, Comment est-ce possible, cher monsieur, nous ne

sommes pas dans une ville de province, où sont donc passés les gens. Il sait,

et le sens commun, unique dépositaire du savoir soi-disant indiscutable,

l’affirme, que ce n’est pas la vérité, des gens, il en a rencontré tout le long

du chemin et il en croise encore maintenant dans cette rue parfaitement

tranquille où, à part quelques rares ateliers, on ne trouve aucun commerce.

Des groupes descendent la rue, tous de pauvres gens, certains ont l’air de

mendiants, il y a là des familles entières, avec les vieux à la traîne qui tirent

la jambe, et les enfants que leurs mères remorquent en criant, Plus vite, il ne

restera rien, ce qui est bien fini, par contre, c’est la tranquillité, la rue n’est

plus la même, quant aux hommes, ils prennent l’air dégagé, simulent la gravité qui convient au chef de famille, et ils avancent comme s’ils avaient

bien d’autres soucis en tête, ou refusaient d’admettre celui-là, puis l’un

après l’autre ils disparaissent à l’angle de la rue où se dresse un palais avec

des palmiers dans la cour, on dirait l’Arabie heureuse, les tracés médiévaux

de ces rues, qui réservent des surprises à chaque tournant, n’ont rien perdu

de leur charme, elles sont bien différentes des artères de nos villes

modernes, tracées à angle droit et qui laissent tout voir, comme si la vue

pouvait être si facilement satisfaite. Une foule noire surgit devant Ricardo

Reis et se répand sur toute la largeur de la rue et sur les trottoirs, patiente et

houleuse à la fois, il y a des mouvements de reflux et des ondulations qui

courent sur les têtes, semblables au jeu des vagues sur la mer ou à celui du

vent dans les blés. Ricardo Reis s’approche, demande passage, la première

personne à laquelle il s’est adressé a esquissé un mouvement de refus, s’est

tournée vers lui comme pour dire, Ça par exemple, tu es pressé, tu n’avais

qu’à venir plus tôt, mais elle est tombée nez à nez avec un monsieur bien

mis, sans béret ni casquette, en imperméable clair, chemise blanche et

cravate, et cela a suffi non seulement pour qu’elle lui cède aussitôt le

passage, mais encore pour que, allant plus loin, elle tape sur l’épaule de

l’homme qui la précède, Laisse passer ce monsieur, l’autre s’est exécuté, et

l’on peut voir le chapeau gris de Ricardo Reis qui traverse sans encombre la

marée humaine, tel le cygne de Lohengrin sur les eaux subitement apaisées

de la mer Noire. La traversée n’en finit pas, car il y a beaucoup de monde,

et plus il se rapproche du centre de la foule, moins on lui cède volontiers le

passage, non sous l’effet d’une subite mauvaise volonté, mais parce que la

foule est si dense qu’elle ne permet pas de bouger, Qu’est-ce que cela veut

dire, se demande Ricardo Reis, qui ne se hasarde pourtant pas à poser la

question à voix haute. Quand tant de gens sont rassemblés pour un motif

connu de tous, il n’est pas très bien vu, il est peut-être même malséant,

voire indélicat, de laisser deviner son ignorance, cela peut être offensant

pour les autres, on ne sait jamais comment réagit la sensibilité des

individus, et comment pourrait-on le savoir, quand notre propre sensibilité,

que nous croyons pourtant bien connaître, fonctionne le plus souvent de

manière imprévisible. Ricardo Reis a atteint le milieu de la rue, il se trouve

face à l’entrée de l’immeuble du journal O Seculo, celui qui a le plus fort

tirage, la meilleure diffusion, la foule s’éclaircit, on respire et Ricardo Reis

comprend alors pourquoi il retenait sa respiration, c’était pour ne pas sentir

les mauvaises odeurs. Il y en a encore qui disent que les Nègres puent, mais l’odeur du Noir, c’est celle de l’animal sauvage, pas ce relent d’oignon,