L'année de la mort de Ricardo Reis

José Saramago · Chapitre 17 sur 51

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L'année de la mort de Ricardo Reis

Chapitre 21

quant à lui, simple spectateur, ironique et bienveillant, il les regarde

s’étreindre et s’embrasser les uns les autres, au petit bonheur, connus et

inconnus, hommes et femmes, baisers sans avenir, les meilleurs par

conséquent. Le vacarme des sirènes envahit maintenant l’espace, sur le

fronton du théâtre, les pigeons s’agitent, certains volettent tout étourdis,

mais une minute ne s’est pas écoulée que déjà le son décroît, les bateaux

semblent s’éloigner vers le large, se perdre dans le brouillard, au fait, c’est

probablement là, dans une niche aménagée à cet effet, que doit se trouver

Don Sebastião(21), jeune homme masqué qui attend un carnaval à venir, à

moins que l’on ne l’ait déplacé, auquel cas il faudrait reconsidérer

l’importance et les cheminements du sébastianisme, avec ou sans brouillard,

le Desejado(22) viendra peut-être en train, dont les horaires, on le sait, ne

sont guère respectés. Des groupes errent encore sur le Rossio, mais

l’agitation est tombée d’un coup. Sachant ce qui va se passer, les gens ont

déserté les trottoirs, alors les ordures commencent à pleuvoir des étages

supérieurs, c’est la tradition, ces immeubles sont pourtant bien anodins, peu

de gens y vivent, la plupart des appartements ont été transformés en

bureaux ou en cabinets de consultation. Du haut en bas de la rua do Ouro, le

sol est jonché de détritus, on jette encore par les fenêtres des chiffons, des

boîtes vides, des vieilleries, des reliefs de repas et des arêtes emballées dans

du papier journal, qui se répandent sur les trottoirs, un petit pot rempli de

cendres brûlantes a éclaté dans une gerbe d’étincelles, et les gens qui

passent en rasant les immeubles et se protègent à l’abri des balcons, crient,

la tête levée vers les étages supérieurs, sans toutefois protester, à chacun de

se protéger comme il peut, c’est la coutume, et, en cette nuit de fête, on n’a

rien trouvé d’autre pour exprimer sa joie. On jette aussi ce qui ne sert plus à

rien, des objets devenus inutiles, qu’il ne vaut pas la peine de vendre, et

qu’on a gardés pour l’occasion, comme autant d’exorcismes, l’abondance

viendra avec l’année nouvelle, la place doit être nette pour les bonnes

choses qui vont arriver, à condition bien sûr de ne pas avoir été oublié. Du

haut d’un immeuble quelqu’un a crié, il a eu cette prudence, ce soir,

Attention, ça descend, tandis qu’une masse énorme s’abat, en décrivant un

arc de cercle, elle a failli heurter les câbles électriques des trams, quelle

folie, un peu plus et c’était l’accident, l’objet s’est violemment écrasé sur

les pierres, un mannequin de trois pieds, l’un de ceux qu’on utilise pour les

vestes d’hommes ou pour les robes de femmes quand celles-ci sont corpulentes, la doublure noire est déchirée, le bois vermoulu, ainsi défoncé

par le choc, il ressemble à peine à un corps, la tête manque, il n’a plus de

jambes, un garçon qui passait l’a poussé du pied dans le caniveau, demain,

la charrette passera et emportera tout, les feuilles et les épluchures, les

chiffons sales, les ustensiles de cuisine irréparables, une rôtissoire sans

fond, un cadre brisé, des fleurs en tissu, défraîchies, les mendiants viendront

bientôt fouiller les ordures, on trouve toujours quelque chose à récupérer, ce

qui pour les uns a cessé de servir est encore vital pour les autres.

Ricardo Reis regagne l’hôtel. Un peu partout dans la ville, la fête

continue, avec ses lumières, son vin mousseux, du vrai champagne parfois,

toute cette animation délirante que les journaux ne manqueront pas

d’évoquer, on trouve aussi des femmes faciles et d’autres qui le sont moins,

et si les premières sont directes et démonstratives, les autres ne dédaignent

pas certains rites d’approche, notre homme n’a rien d’un coureur de jupons,

s’il sait cela, c’est qu’il en a entendu parler, car en ce qui le concerne, les

rares fois où il a tenté sa chance, ce fut en pure perte. Un groupe passe en

chantant faux et lui crie, Bonnes fêtes, le petit vieux, et il répond d’un geste

de la main, à quoi bon parler, ils s’éloignent déjà, tellement plus jeunes que

moi. Il enjambe les ordures répandues sur le trottoir, contourne des boîtes

renversées, le verre brisé crisse sous ses pieds, pourquoi ne pas avoir

balancé les vieux par les fenêtres, en même temps que le mannequin, la

différence n’est pas tellement grande après tout, à partir d’un certain âge, on

n’a plus toute sa tête, les pieds ne savent plus où ils doivent nous porter,

nous sommes sans défense comme les petits enfants, mais notre mère est

morte, revenir en elle, à l’origine, à ce néant qui précédait l’origine est

impossible, pourtant le néant existe, il nous précède, nous en sortons, ce

n’est pas après la mort qu’on entre dans le néant, c’est de lui qu’on procède,

une fois morts, privés de conscience, nous continuerons d’exister. Nous

avons tous eu un père et une mère, mais nous sommes les enfants du hasard

et de la nécessité, voilà ce à quoi songe Ricardo Reis, et quel que soit le

sens de sa phrase, c’est à lui de l’expliquer.

Il était un peu plus de minuit et demi, Pimenta n’était pas encore

couché. Il est descendu pour ouvrir la porte, s’est exclamé, Vous voilà déjà

de retour, vous ne vous êtes pas diverti. Je me sens fatigué, j’ai sommeil.

Ces fins d’année ne sont plus ce qu’elles étaient. Non, en effet, c’est au

Brésil que c’est beau, ils échangeaient ces phrases de circonstance tout en

montant l’escalier, sur le palier, Ricardo Reis a pris congé, À demain, et il a attaqué la seconde volée de marches, Pimenta a répondu, Passez une bonne

nuit et il a éteint les lumières du premier, ne laissant que les veilleuses, tout

à l’heure, il montera dans les étages réduire l’éclairage, puis il se couchera,

certain de passer une nuit tranquille, personne ne viendra plus à cette heure.

On entend les pas de Ricardo Reis résonner dans le silence du corridor, le

silence est tel qu’on perçoit le moindre bruit, dans les chambres, pas de

lumière, les gens dorment ou peut-être sont-elles vides, au fond du couloir,

la petite plaque du deux cent un brille doucement, c’est à cet instant que

Ricardo Reis aperçoit un rai de lumière qui filtre de dessous sa porte, il a

sans doute oublié d’éteindre, bah, ce sont des choses qui arrivent, il met sa

clef dans la serrure, il ouvre, un homme est assis sur le canapé et bien qu’il

ne l’ait pas vu depuis des années il le reconnaît aussitôt, comme s’il n’y

avait rien de bizarre dans le fait que Fernando Pessoa soit là à attendre, il

dit, Bonsoir, sans attendre de réponse, mais le non-sens ne respecte pas

toujours la logique, et son visiteur répond, Bonsoir, tout en lui tendant la

main, ils s’étreignent, Alors, que devenez-vous, l’un d’eux a posé la

question, ou les deux à la fois, qu’importe, la phrase est tellement banale.

Ricardo Reis a ôté sa gabardine, posé son chapeau, refermé soigneusement

son parapluie dans le lavabo, il ne faudrait pas qu’il se mette à goutter sur le

plancher ciré, pour plus de sûreté, il a d’abord palpé la soie humide, ça ne

coule plus, il n’a pas plu sur le chemin du retour. Il a alors tiré une chaise,

s’est assis face à son visiteur, a noté que Fernando Pessoa était peu couvert,

manière portugaise de dire qu’il ne porte ni pardessus ni gabardine, rien qui

le protège du mauvais temps, pas même un chapeau, juste un costume noir

très simple, veste, gilet et pantalon, chemise blanche et cravate noire, noires

aussi les chaussures et les chaussettes, c’est la tenue classique de quelqu’un

qui est en deuil ou dont le métier est d’enterrer les autres. Ils se regardent

tous deux avec sympathie, heureux de se retrouver après une si longue

absence, et Fernando Pessoa parle le premier, J’ai su que vous m’aviez

rendu visite, je n’étais pas là, on me l’a dit après mon retour, et Ricardo

Reis répond, Je pensais que vous étiez là, je croyais que vous ne pouviez

pas sortir. Pour le moment, je le peux encore, j’ai encore huit mois pour

circuler à ma guise, explique Fernando Pessoa. Pourquoi huit mois a

demandé Ricardo Reis et Fernando Pessoa a précisé, C’est la bonne mesure,

la moyenne générale est de neuf mois, exactement le temps que nous

passons dans le ventre de notre mère, c’est une question d’équilibre, je

pense, avant notre naissance on ne nous voit pas, mais on pense à nous tous les jours, après notre mort, on ne nous voit plus et, sauf cas exceptionnel, on

nous oublie un peu plus chaque jour, neuf mois suffisent pour l’oubli total,

et maintenant racontez-moi ce qui vous amène au Portugal. Ricardo Reis

tire son portefeuille de la poche intérieure de sa veste, en sort un papier plié,

esquisse le geste de le tendre à Fernando Pessoa, qui refuse et dit. Je ne sais

plus lire, lisez-le-moi, et Ricardo Reis lit, Fernando Pessoa décédé, stop.

Pars pour Glasgow, stop, Alvaro de Campos. Quand j’ai reçu ce

télégramme, j’ai décidé de revenir, j’ai senti que c’était une sorte de devoir.

Le ton de la missive est très intéressant, c’est le style même d’Alvaro de

Campos, un minimum de mots et qui pourtant dénotent un malin plaisir,

presque un sourire, c’est tout Alvaro. J’avais encore une autre raison, plus

égoïste, de revenir, en novembre, une révolution a éclaté au Brésil, il y a eu

beaucoup de morts, de gens arrêtés, j’ai eu peur que la situation ne

s’aggrave, j’étais indécis, partir, ne pas partir, puis le télégramme est arrivé,

et je me suis décidé, j’ai fait mon choix, comme disait l’autre. Mon cher

Reis, vous êtes destiné à fuir les révolutions, en mille neuf cent dix-neuf,

vous fuyiez au Brésil à cause d’une révolution qui a avorté, maintenant

vous fuyez le Brésil, à cause d’une autre révolution qui a probablement

échoué elle aussi. En réalité, je n’ai pas fui le Brésil, j’y serais peut-être

encore si vous n’étiez pas mort. Je me souviens avoir lu quelque chose sur

cette révolution, au cours de mes derniers jours, c’était un coup des

bolcheviques, je crois, Oui, c’étaient les bolcheviques, quelques sergents,

des soldats, ceux qui ne sont pas morts ont été faits prisonniers, tout s’est

passé en deux ou trois jours. Vous avez réellement eu peur. Oui. Ici, au

Portugal, nous avons également eu quelques révolutions. J’ai appris cela.

Êtes-vous toujours monarchiste. Toujours. Sans roi. On peut être

monarchiste et ne pas vouloir d’un roi. C’est votre cas. Oui. Belle

contradiction. Elle ne l’est guère plus que bien d’autres avec lesquelles il

m’a fallu vivre. Que le désir veuille ce que la volonté ne peut pas.

Précisément. Je sais encore qui vous êtes. C’est tout naturel.

Fernando Pessoa s’est levé du canapé, a fait quelques pas dans la petite

pièce, dans la chambre, où il s’est arrêté face au miroir, puis il est revenu.

C’est une étrange impression que de se regarder dans un miroir et de ne pas

s’y voir. Vous ne vous voyez pas. Non, je ne me vois pas, je sais que je suis

en train de me regarder, mais je ne me vois pas. Pourtant, vous avez une

ombre. Je n’ai que ça. Il s’est assis à nouveau, a croisé les jambes, Et

maintenant, vous allez rester au Portugal ou vous retournez chez vous. Je ne sais pas encore, je n’ai emporté que le nécessaire, il se peut que je reste, que

j’ouvre un cabinet, que je me cherche une clientèle, il se peut aussi que je

retourne à Rio, je ne sais pas, pour le moment, je suis ici, et, tout compte

fait, je crois que je suis revenu parce que vous étiez mort, et qu’après votre

mort, j’étais le seul à pouvoir remplir l’espace que vous occupiez. Aucun

vivant ne peut remplacer un mort. Aucun de nous n’est vraiment vivant ni

vraiment mort. Bien dit, vous pourriez avec ça écrire une ode. Ils sourient

tous deux, Ricardo Reis demande alors, Dites-moi, comment avez-vous su

que j’étais descendu dans cet hôtel. Quand on est mort, on sait tout, c’est un

des avantages, a répondu Fernando Pessoa. Et pour entrer, comment avez-

vous fait pour entrer dans ma chambre. J’ai fait comme tout le monde. Vous

n’êtes pas venu par les airs, vous n’avez pas traversé les murs. Quelle idée

absurde, mon cher, ces choses-là n’arrivent que dans les livres de fantômes,

les morts empruntent les chemins des vivants, d’ailleurs, il n’en existe pas

d’autre, je suis parti des Prazeres et arrivé ici comme n’importe quel mortel,

j’ai monté l’escalier, ouvert la porte, je me suis assis sur ce canapé, et je

vous ai attendu. Et personne n’a remarqué l’entrée d’un inconnu, car enfin,

ici, vous êtes un inconnu. C’est encore l’un de nos avantages, quand on est

mort, on ne nous voit que si nous le voulons bien. Mais je vous vois, moi.

Parce que je désire que vous me voyiez, et puis, si nous y pensons bien, qui

êtes-vous. La question, purement rhétorique, ne requérait pas de réponse,

Ricardo Reis n’en fournit pas, d’ailleurs il ne l’avait pas entendue.

Un lourd silence est tombé, on entend, écho d’un autre monde, l’horloge

du palier sonner deux heures. Fernando Pessoa s’est levé. Je m’en vais.

Déjà. N’allez pas croire que j’ai une heure fixe pour rentrer, je suis libre,

c’est vrai que ma grand-mère m’attend, mais elle ne me harcèle plus. Restez

encore un peu. Il se fait tard, vous avez besoin de vous reposer. Quand

reviendrez-vous. Souhaitez-vous que je revienne. J’en serais heureux, nous

pourrons parler, renouer notre amitié, n’oubliez pas qu’après seize ans

d’absence, je ne sais plus rien de ce pays. Rappelez-vous, nous ne pourrons

nous voir que pendant huit mois, c’est tout, il ne m’est pas accordé

davantage. Vus du premier jour, huit mois, c’est toute une vie. Je reviendrai

dès que je le pourrai. Ne voulez-vous pas que nous prenions rendez-vous,

que nous fixions un jour, une heure, un lieu. Surtout pas ça. Alors, à bientôt,

Fernando, j’ai été heureux de vous voir. Et moi aussi, Ricardo. Je ne sais si

je peux vous souhaiter une bonne année. Souhaitez, souhaitez, cela ne peut me faire de mal, ce ne sont que des mots, comme vous le savez. Heureuse

année, Fernando. Heureuse année, Ricardo.

Fernando Pessoa a ouvert la porte de la chambre, il est sorti dans le

couloir. On ne l’entend pas s’éloigner. Deux minutes plus tard, le temps de

descendre les hautes marches, la porte de la rue a claqué, la sonnette a

brièvement retenti. Ricardo Reis est allé à la fenêtre. Fernando Pessoa

s’éloignait dans la rua do Alecrim. Les rails luisaient, toujours parallèles.

 

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On dit, les journaux racontent, par conviction sans avoir reçu d’ordre, ou

parce qu’on leur a guidé la main quand suggestions ou insinuations restaient

sans effet, ils racontent donc, avec des accents de tétralogie, que, lorsque les

grands États seront en pleine débâcle, le nôtre, l’État portugais, fera la

preuve de son énergie et de son intelligence exceptionnelles, reflets des

hommes qui le gouvernent. Ces nations présomptueuses, étouffant de

suffisance, vont donc s’effondrer et il n’est pas d’autre mot que débâcle

pour nous indiquer comment, et dans quel apocalyptique fracas. D’ailleurs,

elles vivent dans l’erreur, et le jour approche, faste entre tous dans les

annales de cette patrie inégalable, où les hommes d’État viendront d’au-delà

des frontières jusqu’aux terres lusitaniennes, pour solliciter l’aide,

l’opinion, les connaissances, le soutien et l’huile de lampe des surhommes

portugais qui gouvernent les Portugais, à savoir les membres du prochain

ministère qui se constitue déjà dans les cabinets avec, à sa tête, Oliveira

Salazar, président du Conseil et ministre des Finances, puis, à distance

respectueuse et par ordre de parution de leurs portraits dans ces mêmes

journaux, Monteiro aux Affaires étrangères, Pereira au Commerce,

Machado aux Colonies, Abranches aux Travaux publics, Bettencourt à la

Marine, Pacheco à l’Éducation, Rodrigues à la Justice, Sousa à la Guerre,

Sousa Passos bien entendu, et Sousa à l’Intérieur, mais il s’agit cette fois de

Paes de Sousa, tout cela rédigé in extenso afin que les pétitionnaires sachent

facilement à qui s’adresser, il faut encore citer Duque pour l’Agriculture,

sans qui pas un grain de blé ne saurait croître et se multiplier en Europe et

dans le monde, et, dans les fonds de tiroir et entre parenthèses, Lumbrales

aux Finances, sans oublier Andrade aux Corporations, car un sous-

secrétaire suffit à un État nouveau et corporatiste encore en bas âge.

Les journaux disent encore que, dans l’ensemble, le pays a récolté, en

abondance, les meilleurs fruits d’une administration et d’un ordre public

exemplaires, et si l’on est en droit de critiquer semblable déclaration puisqu’elle émane de l’un des nôtres, qu’on lise le Journal de Genève,

Suisse, qui s’étend longuement, et en français, ce qui lui confère plus

d’autorité encore, sur le susmentionné dictateur du Portugal, et nous

qualifie de bienheureux parce que nous avons un sage au pouvoir. L’auteur

de l’article a entièrement raison, et nous le remercions du fond du cœur, il

faut toutefois admettre que Pacheco ne serait pas moins sage s’il déclarait

demain, et il le fera sans doute, qu’il convient d’accorder à l’instruction

primaire ce qui lui est dû, et pas davantage, sans céder à une démangeaison

de connaissances, car lorsqu’elles sont trop précoces elles ne servent à rien,

et qu’enfin, l’instruction matérialiste et païenne, qui asphyxie les meilleures

volontés, est bien plus pernicieuse pour un cœur pur que les ténèbres de

l’analphabétisme, et Pacheco conclurait, Salazar est le plus grand éducateur

de notre siècle, s’il n’est pas trop audacieux ou téméraire de faire cette

déclaration, alors qu’un tiers seulement du siècle est passé.

N’allez pas croire que ces informations ont paru ainsi regroupées sur

une même page de journal ni que le regard, en les reliant, leur a donné le

sens à la fois logique et complémentaire qu’elles semblent avoir. Ces

événements, ces nouvelles de deux ou trois semaines sont ici juxtaposées

comme les pions d’un domino, sauf s’il s’agit d’un double, auquel cas on le

place autrement, ce sont les événements importants, ceux qu’on voit de

loin. Ricardo Reis lit les gazettes matinales en dégustant son café au lait et

en croquant dans les tartines du Bragança, onctueuses et croustillantes, la

contradiction n’est qu’apparente, la conjonction des termes peut paraître

impropre, ce sont là plaisirs d’une autre époque, aujourd’hui oubliés. On

connaît déjà la femme de chambre qui apporte le petit déjeuner, c’est Lidia,

qui fait aussi le lit, nettoie et range la chambre, s’adresse à Ricardo Reis en

l’appelant toujours monsieur le docteur, lui il dit Lidia, sans madame, et

comme il a de l’éducation il ne la tutoie pas mais demande, Faites ceci,

apportez-moi cela, et cette politesse lui plaît, elle n’a pas l’habitude,

d’ordinaire, on la tutoie d’emblée, parce qu’il paie le client croit que

l’argent lui donne tous les droits, toutefois il faut lui rendre cette justice, un

autre client la traite avec respect, mademoiselle Marcenda, la fille du

docteur Sampaio. Lidia a une trentaine d’années, c’est une femme faite et

bien faite, une brune portugaise, plutôt petite, s’il importe de mentionner les

signes particuliers, les caractéristiques physiques d’une simple domestique

qui n’a rien fait jusqu’à présent que nettoyer le plancher, servir le petit

déjeuner, et qui a ri, une fois, en voyant un homme juché sur le dos d’un autre, tandis que ce client souriait, il est gentil mais il a l’air triste, ce ne

doit pas être un homme heureux, même si son visage s’éclaire par moments,

un peu comme s’éclaire cette chambre sombre quand les nuages laissent

passer le soleil, et qu’une lueur qui n’est pas celle du jour pénètre dans la

pièce, une lumière qui n’est qu’une ombre de lumière, et comme la tête de

Lidia est placée sous un bon angle, Ricardo Reis remarque le grain de

beauté près de l’aile du nez, ça lui va bien, songe-t-il, et il ne sait plus si

c’est au grain de beauté, au tablier blanc, à la coiffe empesée ou au galon

brodé qu’elle porte autour du cou qu’il songe, Oui, vous pouvez emporter le

plateau.

Trois jours étaient passés et Fernando Pessoa n’était pas revenu. Ricardo

Reis ne se disait pas, J’ai sans doute rêvé, réflexion habituelle en ce genre

de circonstance, il savait parfaitement qu’il n’en était rien, que Fernando

Pessoa en chair et en os, avec tout ce qu’il faut pour embrasser et être

embrassé, s’était tenu dans cette chambre la nuit de la Saint-Sylvestre, et

qu’il avait promis de revenir. Il n’en doutait pas, mais le retard

l’impatientait. Sa vie lui semblait suspendue, problématique. Il lisait les

journaux dans le détail pour y trouver des instructions, des fils conducteurs,

les lignes d’un plan, les traits du visage portugais, et ce, non pas dans

l’intention de brosser un portrait du pays, mais dans celui de donner matière

nouvelle à son propre visage, à son portrait, afin que le saisissant entre ses

mains, il puisse se reconnaître, C’est moi, et je suis ici. À la dernière page,

il tomba sur une publicité large comme la paume des deux mains où figurait

en haut, à droite, Freire, Graveur, monocle et cravate, un profil de médaille,

avec au-dessous, et jusqu’au bas de la page, une cascade d’autres dessins

représentant les articles fabriqués dans ses ateliers, les seuls à mériter le

qualificatif d’universels, accompagnés de notices explicatives et

redondantes, tant il est vrai que donner à voir c’est dire et peut-être même

plus que dire, sauf qu’on ne peut en dire autant en ce qui concerne la bonne

qualité de la marchandise, qui reste quant à elle indémontrable, Maison

fondée cinquante-deux ans auparavant par son actuel propriétaire, maître

graveur, lequel a mené une existence honorable et sans tache et étudié,

comme l’ont fait ses enfants, de nombreuses années dans les principales

villes d’Europe, les arts et le commerce nécessaires à leur entreprise, unique

au Portugal, qui a reçu trois médailles d’or, et dans laquelle tournent seize

machines électriques, chacune d’une valeur de soixante contos, et ce que

ces machines sont capables de faire est admirable, il ne leur manque que la parole, Dieu du ciel, mais c’est un monde qui s’étale sous nos yeux. N’étant

pas nés assez tôt pour voir se refléter sur le bouclier d’Achille, au beau

milieu des champs troyens, tout ce qui se trouve sur la terre et dans les

cieux, il ne nous reste plus qu’à admirer, à Lisbonne, ce bouclier portugais

sur lequel figurent les nouveaux prodiges du coin, plaques numérotées pour

immeubles, hôtels, chambres, armoires et portemanteaux, affûteuses pour

lames, cuirs à rasoir, ciseaux, stylos avec plume en or, presses et balances,

plateaux de verre aux encadrements de cuivre nickelé, perforeuses pour

chèques, tampons en métal et en caoutchouc, lettres émaillées, cachets pour

marquer le linge et cire à cacheter, jetons pour banques, sociétés et cafés,

fers pour marquer le bétail, et boîtes en bois, canifs, plaques municipales

pour voitures et bicyclettes, bagues, médailles pour tous les sports, insignes

pour les casquettes des employés de crémerie, de café, de casino, voici le

modèle de la Crémerie Nivéa qui ne doit pas être confondue avec la

Crémerie Alentejana dont les employés ne portent pas d’insigne, coffres,

enseignes émaillées que l’on fixe au-dessus des portes des sociétés, pinces

pour sceller le plomb et le fer-blanc, lampes électriques, couteaux à quatre

lames et bien d’autres encore, et des enseignes, des poinçons, des presses à

copier, des moules à gâteaux, à savonnettes et à semelles de caoutchouc, des

monogrammes et des blasons en or, en argent et en métal pour tous usages,

des briquets, des bigoudis, la pierre et l’encre pour relever les empreintes

digitales, des écussons pour les consulats portugais et étrangers, et de

nombreuses autres plaques, de médecin, d’avocat, du registre civil, il est né,

il a vécu, il est mort, celle du comité paroissial, celle de sage-femme, du

notaire, d’entrée interdite, et encore de petites bagues pour les pigeons, des

cadenas, etc., etc., etc., ces trois etc. contenant tout le reste, ce qu’on laisse

entendre, n’oublions pas que ce sont les seuls ateliers universels, c’est

pourquoi on y fabrique aussi des grilles en fer forgé pour les caveaux, fin et

point final. Que vaut en comparaison l’œuvre d’Héphaïstos, le forgeron

divin qui, une fois le monde entier ciselé et repoussé sur le bouclier

d’Achille, a complètement oublié de réserver le plus petit espace, aussi

minuscule soit-il, pour dessiner le talon de l’illustre guerrier, et y graver le

trait vibrant de Pâris, les dieux eux-mêmes oublient la mort, et ça n’a rien

d’étonnant, ne sont-ils pas immortels, à moins qu’il ne s’agisse là d’un acte

charitable, d’un brouillard jeté sur les yeux périssables des hommes

auxquels il suffit, pour être heureux, de ne connaître ni le lieu, ni la

manière, ni l’heure. Freire, lui, est un dieu et un graveur bien plus cruel, qui nous montre le lieu où tout s’achève. Cette publicité est un labyrinthe, un

écheveau, une toile. Perdu dans sa contemplation, Ricardo Reis a laissé

refroidir le café au lait, le beurre sur les tartines s’est figé. Attention, chers

clients, cette maison n’a pas de succursale, méfiez-vous de ceux qui

prétendent être nos agents ou nos représentants, ils ne cherchent qu’à duper

le public, et des caches métalliques pour marquer les tonneaux, des cachets

pour les abattoirs, si bien que lorsque Lidia est entrée pour emporter le

plateau, elle s’est lamentée, Monsieur le docteur n’a pas aimé, et il a

répondu si, c’était bon, mais il s’était mis à lire le journal et cela l’avait

distrait. Voulez-vous que je fasse préparer d’autres tartines, réchauffer le

café. Inutile, c’est parfait ainsi, je n’avais pas grand appétit, entre-temps, il

s’était levé, et pour la rassurer, avait posé la main sur son bras, senti la

satinette de la manche, la chaleur de la peau, Lidia a baissé les yeux, fait un

pas de côté, la main l’a accompagnée, ils sont restés ainsi quelques

secondes, puis Ricardo Reis a lâché son bras, elle a saisi le plateau, l’a

emporté, les porcelaines s’entrechoquaient on aurait dit qu’un tremblement

de terre avait eu lieu et que son épicentre était dans cette chambre deux cent

un, plus précisément dans le cœur de cette femme de chambre qui s’éloigne,

il va lui falloir du temps pour se calmer, ensuite, elle entrera à l’office,

posera la vaisselle, sa main viendra se poser à l’endroit où était l’autre

main, geste délicat, qui paraît impossible chez une personne de cette

condition, c’est ce qu’on pense quand on se laisse guider par des idées

toutes faites, des sentiments stéréotypés, c’est peut-être le cas de Ricardo

Reis qui se reproche vertement, au même instant, de s’être laissé aller

comme un idiot. Ce que j’ai fait est incroyable, une domestique, et comme

il n’a porté ni plateau ni vaisselle, allez donc comprendre pourquoi les

mains de ce client se mettent à trembler à leur tour. Les labyrinthes sont

faits de rues, de traverses, d’impasses, certains disent que le meilleur moyen

d’en sortir est d’avancer en tournant toujours du même côté, mais on devrait

tous savoir que c’est contraire à la nature humaine.

Ricardo Reis sort dans la rue, rua do Alecrim comme d’habitude, puis

emprunte la première qui file vers le haut, vers le bas ou sur les côtés,

Ferragial, Remolares, Arsenal, Vinte e Quatro de Julho, ce sont les premiers

dévidements de l’écheveau, de la toile, Boavista, Crucifixo, on finit par

avoir mal aux jambes, les aveugles ne sont pas seuls à avoir besoin d’une

canne pour tâter le terrain devant eux ou d’un chien pour flairer les dangers,

même un homme dont la vue est bonne a besoin d’une lumière qui le précède, d’une conviction, d’une aspiration, ou, faute de mieux, d’un doute.

Et voilà Ricardo Reis, spectateur du monde, sage, s’il s’agit là de sagesse,

étranger et indifférent par éducation et par choix, qui tremble parce qu’un

simple nuage est passé, somme toute, il n’est pas difficile de comprendre les

Grecs et les Romains de l’Antiquité qui croyaient évoluer au milieu des

dieux et vivre partout, à chaque instant, sous leur égide, que ce soit à

l’ombre d’un arbre, au pied d’une fontaine, au cœur dense et bruyant d’une

forêt, au bord de la mer ou sur les vagues, dans le lit avec la femme élue,

humaine ou déesse, quand celle-ci le voulait bien. Ce qui manque à Ricardo

Reis, c’est un petit chien d’aveugle, une canne, une lumière qui le

précéderait, ce monde, cette ville de Lisbonne sont un brouillard obscur où

l’on perd le nord et le sud, l’est et l’ouest, le seul chemin praticable

descend, si un homme s’abandonne, il tombe tout au fond, mannequin sans

jambes ni tête. Il n’est pas vrai qu’il soit revenu de Rio de Janeiro par

lâcheté ou, pour parler plus clairement, et pour que la chose soit enfin dite,

par peur, ni parce que Fernando Pessoa est mort. Rien ne peut remplacer ce

ou celui qui est parti, c’est bien connu, Fernando ou Alberto, chacun de

nous est unique et irremplaçable, lieu commun par excellence, mais quand

nous disons cela, nous ne savons pas jusqu’à quel point c’est vrai. Même

s’il surgissait ici à l’instant, tandis que je descends l’avenida da Liberdade,

Fernando Pessoa ne serait pas Fernando Pessoa, non pas parce qu’il est

mort, mais parce qu’il ne pourra plus rien ajouter à ce qu’il fut, à ce qu’il

fit, à ce qu’il vécut et écrivit, c’est cela qui est grave et définitif, et s’il a dit

vrai l’autre jour, il n’est déjà plus capable de lire, le pauvre. Il appartient

donc à Ricardo Reis de lui lire cette autre information, publiée dans une

revue, avec son portrait en médaillon, Il y a quelques jours, la mort nous a

ravi Fernando Pessoa, l’illustre poète qui a mené sa brève existence quasi

ignoré des foules, et dont l’œuvre est tellement riche qu’on pourrait croire

qu’il la dissimulait jalousement, de peur qu’on ne la lui dérobe, à l’image

d’autres grands génies aujourd’hui disparus, il sera un jour rendu justice à

son fulgurant talent, points de suspension. Fils de sa mère, ce qu’il y a de

pire avec les journaux, c’est qu’ils se croient tout permis et poussent même

le culot jusqu’à marteler la tête des gens avec des idées toutes faites,

comment osent-ils dire que Fernando Pessoa cachait ses œuvres de peur

qu’on ne les lui vole, comment peuvent-ils écrire de telles inepties, et

Ricardo Reis frappait rageusement les pierres du trottoir avec le bout de son

parapluie qui lui servait de canne quand il ne pleuvait pas, ce n’est pas parce qu’il suit le droit chemin qu’un homme échappe à la perdition. Il

pénètre sur le Rossio et il lui semble arriver à un carrefour, à la croisée de

quatre ou huit routes qui, si on les suivait l’une après l’autre, aboutiraient

toutes au même point, au même lieu, l’infini, c’est pourquoi, quand l’heure

est venue, il est inutile de choisir, laissons ce soin au hasard qui ne choisit

pas davantage, nous le savons bien, mais se borne à pousser, poussé à son

tour par des forces dont nous ignorons tout, d’ailleurs si nous en savions

quelque chose, que saurions-nous. Mieux vaut croire ces enseignes,

fabriquées sans doute dans les ateliers universels de Freire Graveur, qui

portent des noms de médecins, d’avocats, de notaires, tous gens

indispensables, qui ont appris et enseignent le dessin des roses des vents, et

si par hasard le sens et la direction ne coïncident pas, cela n’a aucune

espèce d’importance, il suffit à cette cité de savoir que la rose des vents

existe, nul n’est forcé de partir, ce n’est pas ici que s’ouvrent les rhumbs ni

le lieu magnifique où ils convergent, ici c’est également le lieu où ils

changent de sens et de direction, où le nord devient le sud et le sud le nord,

le soleil s’est arrêté entre l’est et l’ouest, la ville est comme une cicatrice

cautérisée, encerclée par un tremblement de terre, comme une larme qui ne

tarit point et qu’aucune main n’essuie. Ricardo Reis pense, Il faut que

j’ouvre un cabinet, que je remette la blouse, que j’écoute les malades, même

si ce n’est que pour les laisser mourir, ils me tiendront compagnie au moins

tant qu’ils vivront, ce sera leur dernière bonne action, chacun d’eux sera le

malade médecin d’un médecin malade, on ne peut dire que ces pensées

soient celles de tous les médecins, elles appartiennent à celui-ci pour des

motifs très personnels, qu’on discerne encore mal, et il ajoute, Quel type de

médecine exercer, où et pour qui, on croit que des questions de cette nature

n’exigent rien d’autre que des réponses, pure erreur, car si nous répondons

toujours par des actes, c’est aussi par des actes que nous interrogeons.

Ricardo Reis s’apprête à descendre la rua dos Sapateiros quand il

aperçoit Fernando Pessoa qui, planté au coin de la rua de Santa Justa,

l’observe sans impatience, comme s’il l’attendait. Il porte le costume noir

de l’autre jour, sa tête est nue et, détail que Ricardo Reis n’avait pas

remarqué la première fois, il n’a pas ses lunettes, on devine pourquoi, ce

serait absurde et de mauvais goût d’enterrer quelqu’un avec les lunettes

qu’il portait de son vivant, mais la raison est pourtant tout autre, c’est qu’on

n’a pas eu le temps de les lui donner lorsqu’au moment de mourir il les a

réclamées, Donnez-moi mes lunettes a-t-il dit, et il n’a plus rien vu, on n’a pas toujours le temps de satisfaire les dernières volontés. Fernando Pessoa