L'année de la mort de Ricardo Reis

José Saramago · Chapitre 3 sur 51

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L'année de la mort de Ricardo Reis

Chapitre 3

remorqués ici avant-hier à cause du mauvais temps, sinon ils risquaient de

chasser sur leurs ancres et d’aller s’échouer à Algès(3). D’autres taxis

arrivaient, ils étaient en retard, le vapeur avait peut-être accosté avant

l’heure, une grande agitation régnait maintenant sur la place, il y avait de

quoi contenter tout le monde. Combien vous dois-je, demanda le voyageur.

Au-dessus du tarif, c’est ce que vous voulez, répondit le porteur, sans

préciser ni le tarif ni le prix réel du service, il se fiait à la chance qui sourit

aux audacieux, même porteurs. Je n’ai que de l’argent anglais sur moi. Bah,

ça ne fait rien, et dans sa main droite tendue, il vit se poser dix shillings, la

monnaie brillait plus que le soleil, l’astre-roi avait enfin réussi à déchirer les

nuages qui pesaient sur Lisbonne. La condition sine qua non pour jouir

d’une vie de porteur longue et prospère, c’est d’avoir un cœur solide, un

cœur de bronze, sinon on risque à tout instant de s’effondrer, foudroyé, sous

les charges trop lourdes et les commotions qu’elles provoquent. Pareille

générosité exige une juste rétribution, ne voulant pas être en reste, le

porteur ajoute aux remerciements que personne n’écoute des informations

que personne ne demande, Ce sont nos contre-torpilleurs, monsieur, tous

portugais, voici le Tage, le Dão, le Lima, le Vouga, le Tâmega, le Dão, c’est

celui qui est là, tout près. Entre eux, aucune différence, on peut même

intervertir les noms, ils sont tous pareils, des jumeaux peints d’un gris

funèbre, dégouttants de pluie, sans âme qui vive sur le pont, leurs drapeaux

détrempés, des guenilles, que Dieu me pardonne et sans vouloir manquer de

respect, mais bon, nous savons maintenant que le Dão c’est celui-là, on ne

sait jamais, peut-être en entendrons-nous de nouveau parler.

Le porteur soulève sa casquette, remercie, le taxi démarre en trombe, le

chauffeur demande, Où va-t-on, et cette question si simple, si naturelle,

parfaitement adaptée au lieu et à la circonstance, prend de court le

voyageur, comme si le fait d’avoir acheté son billet à Rio de Janeiro avait

été, pouvait continuer d’être, la réponse à toutes les questions, même celles

du passé qui n’avaient autrefois rencontré que le silence, et aujourd’hui, à

peine débarqué, il constate qu’il n’en est rien, c’est sans doute qu’on lui a

posé l’une des deux questions fatidiques. Où va-t-on, l’autre, pire encore,

aurait été de lui demander, Pourquoi. Le chauffeur a jeté un coup d’œil au

rétroviseur, le passager n’avait peut-être pas entendu, il ouvrait déjà la

bouche pour répéter où va-t-on, mais la réponse l’a devancé, incertaine, À

l’hôtel. Lequel. Je ne sais pas, et ayant dit Je ne sais pas, le voyageur a compris soudain ce qu’il souhaitait ardemment, comme si son voyage tout

entier s’était passé à méditer ce choix, Un hôtel près du fleuve, ici en bas.

Près du fleuve, je ne vois guère que le Bragança au début de la rua do

Alecrim, je ne sais si vous connaissez. L’hôtel, je ne m’en souviens pas,

mais je connais la rue, j’ai vécu à Lisbonne, je suis portugais. Ah, vous êtes

portugais, avec cet accent je croyais que vous étiez brésilien. Ça se

remarque tant que ça. Enfin, on se dit qu’il y a quelque chose. Il y a seize

ans que je ne suis pas revenu au Portugal. Seize ans ça fait un bail, vous

allez trouver bien du changement par ici, et sur ces derniers mots le

chauffeur se tut brusquement.

Aux yeux du voyageur, les changements ne paraissaient pas si

importants. L’avenue qu’ils suivaient correspondait en gros au souvenir

qu’il en avait gardé, seuls les arbres étaient plus hauts, ça n’avait rien

d’étonnant, ils avaient eu seize ans pour pousser, et si, dans l’opacité de sa

mémoire, il revoyait de vertes frondaisons, la nudité hivernale des branches

réduisant la masse des arbres en enfilade, les deux visions coïncidaient. La

pluie avait diminué, quelques gouttes éparses seulement, mais pas la

moindre trouée d’azur, les nuages se succédaient, formant un vaste toit uni

couleur de plomb. Il a beaucoup plu, a demandé le voyageur. C’est un

déluge et ça dure depuis deux mois, a répondu le chauffeur, et il a mis en

marche les essuie-glaces. Peu de circulation, quelques tramways, un piéton

refermant d’un air soupçonneux son parapluie, au long des trottoirs, de

grandes flaques nées de l’engorgement des égouts, quelques tavernes

ouvertes les unes à côté des autres, obscures, leurs lampes poisseuses

cerclées d’ombre, l’image taciturne d’un verre de vin sale sur un comptoir

en zinc. Ces façades sont la muraille qui occulte la ville, le taxi les longe,

lentement, à la recherche d’une brèche, d’une ouverture, d’une porte

dérobée, l’entrée du labyrinthe. Le train de Cascais passe sans hâte, freine

mollement, il roule bien assez vite pour doubler le taxi, mais il reste en

arrière, entre dans la gare au moment où la voiture fait le tour de la place, le

chauffeur annonce, C’est l’hôtel, là, au début de la rue. Il s’est arrêté en face

d’un café, a ajouté, Il vaudrait mieux aller voir d’abord s’il y a une chambre

libre, je ne peux pas stationner devant à cause des trams. Le passager est

sorti, a jeté un rapide coup d’œil au café Royal, exemple trivial de

nostalgies monarchistes en pleine république, souvenir du règne précédent

dissimulé sous un nom anglais ou français, drôle d’idée, on lit et on ne sait

comment prononcer, s’il faut dire Roial ou Ruaile, il a cessé de pleuvoir, la rue monte, le voyageur a tout le temps de réfléchir à la question, puis il

s’imagine revenant de l’hôtel, avec ou sans chambre, et du taxi plus une

trace, disparu avec ses valises, ses vêtements, ses objets personnels, ses

papiers, alors il se demande comment vivre, dépossédé de ces biens-là et

des autres. Il a grimpé les dernières marches de l’escalier de l’hôtel qui

donnaient sur la rue, comprenant que ces réflexions étaient d’un homme

très fatigué, oui, c’est cela, il ressentait une immense fatigue, un

assoupissement de l’âme, un désespoir, si tant est qu’on comprenne

suffisamment ce mot pour le prononcer.

Lorsqu’il a poussé la porte de l’hôtel, un timbre électrique a retenti,

autrefois, c’était sans doute une sonnette, drelin, drelin, mais l’on doit

toujours compter sur le progrès et ses perfectionnements. Au bas d’un

escalier raide, une figurine en fonte, au bout de son bras droit, un globe de

verre, un page en habit de cour, mais faut-il le préciser, n’est-ce pas un

pléonasme, car nul ne se souvient avoir vu un page qui ne fût en habit de

cour, c’est pour porter l’habit qu’ils sont pages, il aurait mieux valu dire, un

page vêtu en page, d’après la coupe des vêtements, un modèle italien de la

Renaissance. Le voyageur a gravi les interminables marches, impensable

qu’il faille monter autant pour atteindre un premier étage, c’est l’ascension

de l’Everest, éternelle prouesse, rêve de montagnard, mais voilà qu’apparaît

tout en haut un moustachu qui l’encourage. Ho hisse. Non, il n’a rien dit,

mais on peut traduire ainsi cette manière qu’il a de regarder, penché au-

dessus du palier, se demandant quel bon vent ou quelle mauvaise fortune

ont poussé jusqu’ici ce client. Bonsoir monsieur. Bonsoir. Le souffle lui

manque, le moustachu sourit, compréhensif. Une chambre. Le sourire se

transforme en excuse, il n’y a pas de chambre à cet étage, ici c’est la

réception, la salle à manger, le salon, là au fond, la cuisine et l’office, les

chambres sont en haut, il faut monter au second, celle-ci on ne s’en sert pas,

elle est petite et sombre, celle-là non plus, la fenêtre donne sur l’arrière-

cour, celles-ci sont occupées. J’aimerais une chambre d’où je puisse voir le

fleuve. Ah, très bien, alors vous allez aimer la deux cent un, elle est libre

depuis ce matin, je vous la montre tout de suite. La porte était située au fond

du corridor, avec sur une petite plaque d’émail des chiffres noirs sur fond

blanc, et si ce n’avait pas été là une chambre paisible d’un hôtel modeste, le

numéro de la porte aurait été le deux cent deux, le client se serait appelé

Jacinto, propriétaire d’une ferme à Tormes, ces petites aventures n’auraient

pas eu lieu rua do Alecrim mais sur les Champs-Élysées, à droite quand on monte, comme pour l’hôtel Bragança, mais la ressemblance s’arrête là. La

chambre a plu au voyageur, pour être plus précis, il faudrait dire les

chambres, car il y en a deux, réunies par un passage en arceau, au fond la

chambre à coucher, l’alcôve comme on aurait dit autrefois, et devant le

salon, l’ensemble formant un véritable appartement avec son mobilier

sombre en acajou poli, les doubles rideaux aux fenêtres, la lumière tamisée.

Le voyageur a perçu le crissement d’un tram qui remontait la rue. Le

chauffeur avait raison. Il lui a semblé alors qu’un temps infini s’était écoulé

depuis qu’il avait quitté le taxi, était-il encore là, et il sourit intérieurement

de sa crainte d’être dévalisé. Cette chambre vous plaît, a demandé le gérant,

avec la voix et l’autorité de qui est habitué à commander, obséquieux

néanmoins, comme il convient à sa fonction. Oui, je la prends. Et ce sera

pour combien de jours. Je ne sais pas encore, cela dépend de certaines

affaires à résoudre, du temps qu’elles me prendront. Dialogue habituel en ce

genre de circonstance, pourtant, il y a ici quelque chose de faux, le

voyageur n’a pas d’affaire à traiter à Lisbonne, du moins rien qui mérite ce

nom, il a menti, lui qui affirma un jour détester l’inexactitude.

Ils sont redescendus au premier étage, le gérant a appelé un employé à la

fois chasseur et homme à tout faire, afin qu’il aille chercher les bagages de

monsieur, Le taxi attend devant le café. Le voyageur est sorti pour régler la

course, on utilise aujourd’hui encore ce langage de cocher et de postillon,

vérifier qu’il ne lui manque rien, méfiance injustifiée, erreur de jugement, le

chauffeur est un honnête homme qui ne demande rien d’autre que le prix

marqué au compteur, plus le pourboire habituel, bien entendu. Il n’aura pas

la chance du porteur, la distribution de pépites est terminée, entre-temps, à

la réception le voyageur a changé une partie de son argent anglais, ce n’est

pas que la générosité lasse, mais une fois n’est pas coutume, et l’ostentation

est une insulte aux pauvres. La malle de monsieur, elle, pèse plus lourd que

mon argent. Quand elle a atteint le palier, le gérant, planté là à attendre et à

surveiller le transport, a ébauché un mouvement, la main en avant, dans un

geste aussi symbolique que la pose d’une première pierre tandis que la

charge progressait, reposant tout entière sur le dos du garçon, garçon par la

profession, non par l’âge, car il n’est plus tout jeune, et il porte la malle, la

maudissant dans son for intérieur, soutenu d’un côté et de l’autre par des

assistants dont il se passerait volontiers, le second geste symbolique, c’est le

client tout endolori par l’effort qui le produit. Les voilà presque au second

étage. C’est la deux cent un, Pimenta. Cette fois il a de la chance, Pimenta, il n’a pas besoin de monter jusqu’au dernier étage. Tandis qu’il continue