L'année de la mort de Ricardo Reis

José Saramago · Chapitre 32 sur 51

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L'année de la mort de Ricardo Reis

Chapitre 44

pas, certains mots ne doivent pas être prononcés à voix haute mais

chuchotés, transmis par signes ou lus en silence, c’est ce que fait à présent

Ricardo Reis, en supprimant les majuscules qu’il juge trop menaçantes,

police de surveillance et de défense de l’état, Qu’est-ce qu’ils me veulent,

demande-t-il, en outrant son mécontentement et, pour apaiser la méfiance

de Salvador, il ajoute, C’est sûrement une erreur, Enfin, je signe ici, voilà,

je sais, je dois me présenter là-bas le deux mars à dix heures du matin. La

rua Antonio Maria Cardoso, c’est juste à côté, vous montez d’abord la rua

do Alecrim jusqu’au coin de l’église, puis vous tournez à droite, puis encore

à droite, un peu plus loin, vous verrez un cinéma, le Chiado Terrasse, de

l’autre côté de la rue, il y a le théâtre São Luis, roi de France, de bons

endroits de distraction, les arts de l’écran et de la scène y sont réunis, la

police est juste à côté, vous ne pourrez pas vous tromper, mais c’est peut-

être justement parce qu’il s’est beaucoup trompé qu’on l’a convoqué là-bas.

Salvador, très digne, s’est retiré pour remettre à l’émissaire-messager la

preuve formelle que le message a bien été transmis, et Ricardo Reis, qui

s’est levé du lit pour s’asseoir sur le canapé, lit et relit la sommation,

Veuillez vous présenter pour répondre à quelques questions, mais

lesquelles, grands dieux, je n’ai rien fait qu’on puisse me reprocher, je ne

dois rien à personne, je n’ai fait aucun emprunt, je ne conspire pas, et je suis

d’ailleurs de plus en plus convaincu que conspirer ne sert à rien depuis que

j’ai lu Conspiration, l’ouvrage recommandé par Coimbra, j’entends encore

résonner à mes oreilles la voix de Marilia, On a failli arrêter papa, il y a

deux jours, quand ces choses-là arrivent à un père, que n’est-on pas capable

de faire à ceux qui ne le sont pas. Tout le personnel de l’hôtel est déjà au

courant que le client du deux cent un, le docteur Reis, celui qui est arrivé du

Brésil il y a deux mois, a été convoqué à la police, il a certainement fait

quelque chose là-bas, ou ici, je n’aimerais pas être à sa place, ça

m’étonnerait que la PVDE(44) le laisse ressortir, pourtant, si c’était vraiment

grave, ils ne lui auraient pas envoyé de convocation, ils seraient venus

l’arrêter directement. Quand, au début de la soirée, Ricardo Reis descendra

dîner, il se sent déjà suffisamment solide sur ses jambes pour ne pas garder

la chambre, il notera que les employés le regardent à la dérobée, comme

s’ils l’évitaient, Lidia est la seule à n’avoir pas adopté ce comportement

défiant, Salvador à peine arrivé au premier, elle a fait irruption dans la

chambre, On dit que la police des frontières vous a convoqué, la pauvre petite est toute retournée, Oui, voilà la convocation, mais il n’y a pas de

raison de t’inquiéter, c’est sûrement une histoire de paperasserie. Dieu vous

entende, d’après ce qu’on dit, il ne faut rien attendre de bon de ces gens-là,

mon frère m’a raconté de drôles de choses à leur sujet. Je ne savais pas que

tu avais un frère. Je n’ai pas eu l’occasion de vous en parler, on n’a pas le

temps de parler de nos vies. Tu ne m’as jamais rien dit de la tienne. Si vous

me l’aviez demandé, je l’aurais fait, mais vous n’avez rien dit. Tu as raison,

je ne sais rien de toi, si ce n’est que tu vis à l’hôtel, que tu sors quand tu as

congé, que tu es célibataire, et qu’on ne te connaît pas de fiancé, C’est

exactement ça, a répondu Lidia, et ces mots, humbles, ont serré le cœur de

Ricardo Reis, c’est bête à dire mais c’est ainsi, le cœur serré, qu’il les a

entendus, Lidia, elle, ne s’est probablement pas rendu compte de ce qu’elle

disait, elle voulait se plaindre un peu, sans doute, mais de quoi, peut-être

voulait-elle simplement lui confirmer un fait irréfutable, comme quand on

dit. Tiens, il pleut, et puis, comme on dit dans les romans, l’ironie amère a

fusé, Moi, monsieur le docteur, je suis une simple domestique, je sais à

peine lire et écrire, je n’ai pas besoin d’avoir une vie, et si j’en avais une, en

quoi pourrait-elle vous intéresser, nous pourrions ajouter encore bien des

mots à ceux qui viennent d’être prononcés, c’est exactement ça, et s’il

s’agissait d’un duel à l’épée, Ricardo Reis aurait sûrement été touché. Lidia

s’apprête à sortir, comme pour confirmer qu’elle n’a pas dit n’importe quoi,

certaines phrases semblent spontanées, on dirait qu’elles sont le simple

produit des circonstances, et Dieu seul sait quelles meules les ont affinées,

quels filtres les ont épurées, dans l’invisible, pour qu’elles tombent ainsi,

pareilles aux sentences de Salomon, pour ne laisser place qu’au silence.

L’idéal serait alors que l’un des deux interlocuteurs disparaisse, celui qui a

parlé ou celui qui a entendu, peu importe, mais ce n’est pas ainsi que les

choses se passent, les gens parlent, parlent, et finissent par oublier le sens

de ce qui, un instant plus tôt, était définitif et irrécusable. Que t’a raconté

ton frère, et qui est-il, a demandé Ricardo Reis, Lidia n’a pas quitté la

chambre, la botte foudroyante avait duré l’espace d’un éclair, docile, elle est

revenue sur ses pas pour expliquer, Mon frère est dans la marine. Quelle

marine. La marine de guerre, il est matelot sur le Afonso de Albuquerque. Il

est plus âgé ou plus jeune que toi. Il vient d’avoir vingt-trois ans, il

s’appelle Daniel. Je ne sais pas ton nom de famille non plus. Mon nom de

famille c’est Martins. Du côté de ton père ou de ta mère. De ma mère, je

suis née de père inconnu, je ne sais pas qui est mon père. Mais ton frère alors. C’est mon demi-frère, son père est mort. Ah. Daniel est dans

l’opposition, et il m’a raconté beaucoup de choses. À toi de décider si tu as

suffisamment confiance. Oh, monsieur le docteur, si je n’avais pas

confiance en vous. De deux choses l’une, ou Ricardo Reis est un très

mauvais escrimeur qui protège mal sa garde, ou cette Lidia Martins est une

amazone armée d’un arc, d’une pique, d’une épée, à moins qu’il n’y ait

encore une troisième hypothèse, qu’ils parlent tous les deux, sans crainte,

sans chercher à mesurer leurs forces ou leurs faiblesses réciproques, ni à se

livrer à des analyses subtiles et qu’ils soient tout simplement engagés dans

une innocente conversation, lui assis, c’est son droit, il est convalescent,

elle debout, c’est son devoir de subalterne, étonnés tous deux d’avoir tout à

coup tant de choses à se dire, car ils tiennent à présent de véritables

discours, comparés au laconisme de leurs dialogues nocturnes, qui se

limitent aux murmures élémentaires et primitifs des corps. Ricardo Reis

apprend ainsi que le bureau où il va devoir se rendre dès lundi prochain a

une sale réputation, qu’il s’y passe des choses épouvantables, malheur à

celui qui tombe entre les mains de ces gens-là, qui torturent, châtient, font

subir à toute heure des interrogatoires, Daniel n’en a pas fait l’expérience,

bien entendu, il répète comme tout le monde ce qu’il a entendu dire,

néanmoins, si ce que disent les proverbes est vrai, que les jours se suivent et

ne se ressemblent pas, qu’on ne lutte pas contre le destin, et que nul ne sait

ce que l’avenir lui réserve, alors Dieu, qui tient l’avenir dans ses mains,

pourrait bien nous faire part de ses desseins, afin que nous nous tenions sur

nos gardes, mais il est à craindre qu’il ne gère bien mal son capital,

puisqu’il n’a même pas été capable de prévoir son propre destin. Alors,

comme ça, dans la marine, on n’aime pas le gouvernement, a résumé

Ricardo Reis et Lidia s’est bornée à hausser les épaules, ces opinions

subversives ne sont pas les siennes, ce sont celles de Daniel, un marin, son

demi-frère, mais un homme, de pareilles audaces ne peuvent être que

masculines, ce n’est pas l’affaire des femmes, elles, si elles sont au courant

de quelque chose, c’est qu’on le leur a raconté, Maintenant sois prudente,

ne va pas le crier sur les toits, c’est déjà fait, mais c’est pour la bonne cause.

Ricardo Reis descend avant que la pendule n’ait sonné, poussé, non par

la faim, mais par une soudaine curiosité, il veut savoir si d’autres Espagnols

sont arrivés, si Marcenda et son père sont là, il pense à elle, prononce même

son nom à voix basse, tout en s’observant attentivement, comme l’apprenti

chimiste qui vient de mélanger un acide et une base, et agite l’éprouvette, mais il ne découvre pas grand-chose, c’est toujours la même histoire, si

l’imagination ne vient pas à la rescousse, le résultat obtenu est décevant,

voilà des millénaires que nous passons notre temps à mélanger les

sentiments, les acides et les bases, les hommes et les femmes. Il se souvient

avec quel émoi d’adolescent il l’a regardée, la première fois, et cherche à se

persuader que ce qu’il a éprouvé alors n’était que de la sympathie, de la

compassion devant la poignante infirmité, la petite main immobile, le

visage pâle et triste, et puis il y a eu ce dialogue devant le miroir, arbre de la

connaissance du bien et du mal, il n’y a rien à comprendre, il suffit de

regarder, quelles paroles extraordinaires leurs reflets ont-ils bien pu

échanger, l’oreille n’a pu les capter, seule l’image a répété le mouvement

des lèvres, mais peut-être parle-t-on une autre langue, dans le miroir, peut-

être les mots qu’on prononce dans cet espace cristallin sont-ils différents, et

différent aussi leur sens, même si, pareils à des ombres, les gestes se

répètent, le discours est tout autre, perdu dans une dimension inaccessible,

de ce qui a été dit de ce côté-ci du miroir et qui s’est perdu, le souvenir n’a

gardé que quelques fragments disparates, qui ne peuvent se compléter pour

reconstituer le discours tout entier, celui qui a été prononcé face au miroir,

faut-il le répéter, voilà pourquoi les sentiments d’hier ne se retrouvent pas

dans ceux d’aujourd’hui, ils se sont perdus en chemin, définitivement,

éclats de miroir brisé, mémoire. Les jambes de Ricardo Reis tremblent un

peu tandis qu’il descend l’escalier, il n’y a rien là de surprenant, c’est un

effet de la grippe, et il faut être bien ignorant en la matière pour penser que

ce tremblement est le résultat de ses réflexions, si laborieusement

reconstituées ici, ce n’est pas chose facile que de réfléchir en descendant un

escalier, n’importe qui peut en faire l’expérience, attention à la quatrième

marche.

Derrière son comptoir, Salvador, tout en prenant des notes avec son

crayon, téléphonait, Très bien, oui monsieur, à vos ordres, et il affichait un

sourire machinal et froid, qui sous son apparence distraite dévoilait la

dureté d’un regard fixe, pareil à celui de Pimenta, qui a déjà oublié les bons

pourboires, Alors, monsieur le docteur va mieux, ses yeux expriment

cependant tout autre chose, par exemple, Il me semblait bien qu’il y avait

quelque chose de trouble dans ta vie, et tant que Ricardo Reis ne sera pas

revenu de la police, s’il en revient, ces yeux n’exprimeront pas autre chose.

Le suspect entre maintenant dans le salon tout bourdonnant, une fois n’est

pas coutume, de vocables castillans, on se croirait dans un hôtel de la Gran Via, le murmure des locutions lusitaniennes, modeste, la voix du petit pays

qui est le nôtre, timide jusque chez lui, réussit, par intervalles, à se faire

entendre, et grimpe alors aussi haut qu’une voix de fausset, pour bien

montrer ses connaissances prétendues ou réelles de la langue du voisin,

Usted, Entonces, Muchas gracias, Pero, Vay, Desta suerte, on n’est pas un

bon Portugais si l’on ne parle pas mieux les langues étrangères que la

sienne. Marcenda n’était pas là, le docteur Sampaio était plongé dans une

conversation des plus importantes avec deux Espagnols qui lui dépeignaient

la situation politique de leur pays, tout en narrant l’odyssée de leur fuite,

Gracias a Dios que vivo a tus pies llego, comme disait l’autre. Ricardo

Reis, en s’excusant, est allé s’asseoir à l’extrémité du grand canapé, loin du

docteur Sampaio, c’était mieux ainsi, il n’avait pas du tout envie de se

mêler à ces échanges hispano-portugais, la seule chose qui l’intéressait,

c’était de savoir si Marcenda était là, ou si elle était restée à Coimbra. Le

docteur Sampaio faisait comme s’il ne l’avait pas vu entrer, il hochait

gravement la tête tout en écoutant Don Alonso, redoublait d’attention quand

Don Lorenzo ajoutait un détail oublié, il n’a même pas bronché lorsque

Ricardo Reis, souffrant encore des séquelles de sa grippe, a eu une violente

quinte de toux qui l’a laissé haletant, les larmes aux yeux. Maintenant,

Ricardo Reis a ouvert un journal, et appris qu’un soulèvement d’officiers de

l’armée, désireux de déclarer la guerre à la Russie, s’était produit au Japon,

il connaissait la nouvelle depuis le matin, mais la considérait à présent avec

plus d’intérêt, il réfléchissait, prenait son temps, si Marcenda était venue,

elle allait descendre, que tu le veuilles ou non, il faudra bien que tu me

parles, docteur Sampaio, je veux voir si tu as le regard fixe de Pimenta, car

je suis sûr que Salvador t’a déjà parlé de ma convocation à la police.

Huit heures ont sonné, le gong inutile a retenti, quelques clients se sont

levés, sont sortis, la conversation faiblissait, les Espagnols décroisaient les

jambes, impatients, mais le docteur Sampaio les retenait, il leur promettait

qu’au Portugal ils pourraient vivre en paix aussi longtemps qu’ils le

désireraient, Le Portugal est une oasis, ici, la politique n’est pas l’affaire de

n’importe qui, voilà pourquoi nous nous entendons si bien, la tranquillité de

nos rues reflète celle de nos esprits. Mais comme les Espagnols avaient déjà

entendu bien des fois et de bien d’autres bouches ces souhaits de bienvenue,

ces protestations d’amitié, et que l’estomac n’est pas organe à s’en

satisfaire, ils n’ont ajouté que deux mots, avant de s’éloigner en direction

des chambres où leurs familles les attendaient.

Hasta pronto. Le regard du docteur Sampaio est alors tombé sur Ricardo

Reis, il s’est exclamé, Vous étiez là, je ne vous avais pas vu, comment allez-

vous, mais Ricardo Reis a immédiatement compris que c’était encore

Pimenta qui le regardait, ou Salvador, entre le gérant, le docteur et

l’employé aucune différence, chacun d’eux se défie de lui, Je vous ai vu,

mais je n’ai pas voulu vous interrompre, avez-vous fait bon voyage,

comment va votre fille. Pareil, ni mieux ni pire, c’est notre croix à elle et à

moi. Un jour vous verrez tous deux votre constance récompensée, les

traitements sont très longs. Ces quelques mots échangés, ils se sont tus, le

docteur Sampaio embarrassé, Ricardo Reis ironique, mais il a posé avec

bienveillance une branche sur le feu qui se mourait, J’ai lu le livre que vous

m’aviez recommandé. Quel livre. Conspiration, vous ne vous souvenez pas.

Ah oui, bien sûr, vous n’avez probablement pas aimé, ni apprécié. Bien au

contraire, j’ai admiré l’excellente doctrine nationaliste, la saveur du

langage, la vigueur des oppositions, la finesse du bistouri psychologique, et

surtout la générosité de cette âme féminine, on sort de cette lecture comme

d’un bain lustral, je crois même que ce livre sera pour les Portugais comme

un second baptême, un nouveau Jourdain, et Ricardo Reis conclut son

apologie en prenant une expression discrètement transfigurée qui acheva de

déconcerter le docteur Sampaio, gêné par l’opposition entre ces louanges et

la convocation dont Salvador lui avait parlé. Ah, je vous l’avais bien dit,

s’exclame-t-il, prêt à céder à ce premier mouvement de sympathie, mais la

méfiance l’emporte, et il choisit de garder ses distances, de couper les

ponts, tant que l’affaire ne sera pas éclaircie, Je vais voir si ma fille est

prête, et il sortit immédiatement. Ricardo Reis sourit, reprend le journal,

bien décidé à entrer le dernier dans la salle à manger. Peu après, il entend la

voix de Marcenda, Dînons-nous avec le docteur Reis, et celle de son père

qui lui répond, Ce n’est pas prévu, le reste de la conversation, si elle ne

s’est pas achevée sur ces mots, s’est déroulé de l’autre côté des portes

vitrées, et doit plus ou moins ressembler à ceci, Comme tu vois, il n’est pas

là, de plus, on m’a appris certaines choses sur son compte, je préfère qu’on

ne nous voie pas en public en sa compagnie. Quelles choses, père. On l’a

convoqué à la police de défense de l’État, tu te rends compte, pour te parler

franchement, ça ne me surprend pas, j’ai toujours pensé qu’il dissimulait

quelque chose. À la police. Oui, à la police, et pas n’importe laquelle. Mais

il est médecin, il arrive du Brésil. Sait-on jamais, ça c’est ce qu’il prétend,

mais il est peut-être en fuite. Voyons, père. Tu es une enfant, tu ne sais rien de la vie, tiens, allons nous asseoir à cette table, c’est un couple

d’Espagnols, ils m’ont l’air très bien. Je préférerais rester seule avec vous,

père. Les tables sont toutes occupées, ou nous nous joignons à ceux qui

dînent, ou nous attendons, mais je préférerais m’asseoir tout de suite, je

voudrais avoir des nouvelles d’Espagne. Très bien, père. Ricardo Reis était

retourné dans sa chambre. Il avait changé d’avis et demandé qu’on lui

monte son dîner, Je me sens encore un peu faible, avait-il dit, et Salvador

avait hoché la tête, sans insister. Cette nuit-là, tandis qu’il veille, Ricardo

Reis écrit quelques mots, Comme des pierres posées au bord des sentiers

par le destin, et c’est tout, juste ces vers, plus tard, il verra s’il peut en faire

une ode, pour continuer de nommer ainsi des compositions poétiques que

nul ne peut chanter ou qui ne pourraient être chantées que sur une musique

semblable à celle des anciens Grecs. Une demi-heure plus tard, il ajoute,

Nous accomplissons ce que nous sommes, il ne nous est pas accordé

davantage, et il repousse la feuille en murmurant, Combien de fois déjà ai-

je écrit, différemment, la même chose. Il était assis sur le canapé, face à la

porte, le silence pesait sur ses épaules comme un diable malicieux. Il

entendit alors un glissement soyeux dans le couloir, C’est Lidia qui vient, il

est pourtant encore tôt, mais ce n’était pas elle, un papier blanc, plié,

apparaît sous la porte, progresse très lentement, puis d’une chiquenaude, il

est poussé plus loin. Ricardo Reis n’a pas ouvert la porte, il a compris qu’il

ne doit pas le faire. Il sait qui est là, qui a écrit ce mot, il le sait si bien qu’il

ne se hâte pas de se lever, mais fixe du regard le papier qui s’entrouvre, On

l’a mal plié, songe-t-il, il a été écrit à la hâte, d’une écriture nerveuse,

anguleuse, c’est la première fois qu’il voit une telle calligraphie, comment

fait-elle pour écrire, pose-t-elle un poids pour maintenir la partie supérieure

de la feuille, ou bien elle utilise sa main gauche comme presse-papier, l’une

est aussi inerte que l’autre, mais peut-être se sert-elle d’une de ces pinces

d’acier qu’on emploie dans les bureaux pour assembler des documents, J’ai

été désolée de ne pas vous voir, disait-elle, mais c’est sans doute mieux

ainsi, mon père ne tolère plus que les Espagnols, et pour une raison bien

simple, dès notre arrivée on lui a parlé de votre convocation à la police, et il

préfère éviter votre compagnie, mais moi j’aimerais vous parler, jamais je

n’oublierai votre aide. Demain, entre trois heures et trois heures et demie, je

passerai par le Alto de Santa Catarina, si vous le voulez, nous pourrons

parler un peu. Une demoiselle de Coimbra donnant rendez-vous, par

l’entremise d’un billet clandestin, à un médecin entre deux âges qui arrive du Brésil, un fugitif peut-être, à tout le moins un suspect, il faut s’attendre à