L'année de la mort de Ricardo Reis

José Saramago · Chapitre 39 sur 51

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L'année de la mort de Ricardo Reis

Chapitre 55

installation. Au milieu de ces allées et venues, il a écrit une brève missive à

Marcenda pour l’informer de sa nouvelle adresse qui, coïncidence

extraordinaire, se trouve tout près de l’endroit où ils se sont rencontrés,

ainsi va le monde, les hommes ont comme les animaux leur terrain de

chasse, leur enclos, leur poulailler, leur toile d’araignée, et cette dernière

comparaison est excellente, l’araignée a tendu un fil jusqu’à Porto, un autre

jusqu’à Rio de Janeiro, simples points d’appui, références, piliers, bittes

d’amarrage, car c’est au centre de la toile que se jouent la vie et le destin de

l’araignée et des mouches. En fin d’après-midi, Ricardo Reis prend un taxi,

refait le tour des boutiques afin de récupérer son bien en y ajoutant, au

dernier moment, des gâteaux secs, des fruits confits, trois sortes de biscuits,

maria, torrada, araruta(55). Il porte le tout rua Santa Catarina, arrive alors

que les vieux retournent chez eux, au fin fond du quartier, mais ils n’ont pas

bougé tandis qu’il prend et monte ses paquets, et ils regardent les lumières

s’allumer au second étage, Regarde, l’appartement de Dona Luisa est

occupé, et ils ne s’éloignent pas avant d’avoir aperçu le nouveau locataire

derrière les vitres de l’une des fenêtres, ils s’en vont alors, nerveux, excités,

ce sont des choses qui arrivent parfois, et tant mieux, ça rompt la monotonie

de l’existence, on croyait être arrivé au bout de la route et ce n’était en fait

qu’un virage qui donnait sur une autre perspective, de nouvelles curiosités.

De la fenêtre sans rideau, Ricardo Reis regardait le large fleuve, pour mieux

voir, il avait éteint la lampe de la chambre où il se trouvait, une poussière de

lumière grise s’épaississait en tombant du ciel, les bateaux qui vont à

Cacilhas(56) glissent, leurs fanaux allumés, sur les eaux grises, frôlant les

navires de guerre, les cargos amarrés et, dissimulés à demi par l’avancée

des toits, une dernière frégate qui rentre au port, pareille à un dessin

d’enfant, ici même la tête appuyée à la vitre, séparé du monde par la vapeur

de la respiration qui se condense sur la surface lisse et froide, cette fin

d’après-midi est si triste qu’une envie de pleurer monte du fond de l’âme

tandis que se dissout lentement le visage grimaçant d’Adamastor, dont la

fureur adressée à la petite statue verte qui le défie, invisible de l’endroit où

l’on se trouve, et comme lui insensée, perd toute signification. Il faisait nuit

noire quand Ricardo Reis est sorti. Il a dîné rua dos Correiros, dans un

restaurant situé à l’entresol, bas de plafond, seul parmi des solitaires, qui

peuvent-ils être, quelle est leur vie, qu’est-ce donc qui les attire ici, pour

mastiquer leur morue ou leur merlan bouilli, leur bifteck frites, ils se servent eux-mêmes de vin rouge, leurs vêtements sont plus raffinés que

leurs manières, car ils frappent sur leur verre pour appeler le garçon, se

curent les dents, l’une après l’autre, avec patience et volupté, en retirant

entre le pouce et l’index le filament, la fibre récalcitrante, et ils rotent à tour

de rôle, desserrent leur ceinture, déboutonnent leur gilet, détendent leurs

bretelles. Ricardo Reis songe, Voilà comment vont se dérouler mes repas

désormais, dans ce vacarme de couverts et d’appels qui circulent entre les

serveurs et les cuisines, Une soupe, Une demie de calamars, abréviation

d’une demi-portion, les voix sont fatiguées, l’atmosphère lugubre, la graisse

se fige sur l’assiette froide, la table voisine n’a pas encore été desservie, il y

a des taches de vin sur la nappe, des miettes de pain, une cigarette mal

éteinte qui fume, ah, comme la vie est différente au Bragança, et encore ce

n’est pas un hôtel de première classe, Ricardo Reis se prend tout à coup à

regretter Ramon qu’il verra pourtant demain, aujourd’hui c’est jeudi, il ne

partira que samedi. Il connaît pourtant la valeur de ce genre de nostalgie,

tout n’est qu’une question d’habitude, on en perd certaines, on en prend

d’autres, il est à Lisbonne depuis moins de trois mois, et Rio lui semble déjà

appartenir à un passé ancien, à une autre vie, la sienne ou simplement l’une

de ses innombrables vies, et si l’on admet ce principe, en peut accepter

l’idée qu’à cette heure, Ricardo Reis dîne à Porto, déjeune à Rio ou dans

tout autre coin du monde où sa dispersion l’a conduit. Il n’a pas plu de la

journée, il a pu faire ses achats tranquillement, et c’est tranquillement qu’il

regagne l’hôtel, en arrivant, il dira à Salvador qu’il partira samedi, rien de

plus simple, Je pars samedi, mais il se sent un peu comme un adolescent

qui, parce que son père a refusé de lui donner la clef de la maison, ose la

prendre de son propre chef, se fiant à l’habituel pouvoir du fait accompli.

Salvador est encore là, derrière le comptoir, mais il a déjà prévenu

Pimenta qu’aussitôt le dernier client sorti de la salle à manger, il rentrera

chez lui, plus tôt que de coutume, sa femme a pris froid, C’est de saison, a

familièrement rétorqué Pimenta, ils se connaissent depuis tant d’années, et

Salvador a grommelé, Moi, je n’ai pas le droit d’être malade, déclaration

sibylline à sens multiples, complainte de celui qui jouit d’une santé de fer,

ou avis adressé aux puissances maléfiques pour les avertir de la perte

considérable que serait, pour l’hôtel, l’absence du gérant. Ricardo Reis est

entré, a salué, puis a hésité une seconde pour savoir s’il devait ou non parler

à Salvador en privé, il a estimé qu’un aparté serait ridicule, il ne se voyait

guère en train de murmurer, Monsieur Salvador, ce n’était pas dans mes intentions, et je vous prie de m’en excuser, mais vous savez comment vont

les choses, la vie change, les jours se suivent et ne se ressemblent pas, je

vais bientôt quitter votre excellent hôtel, j’ai trouvé une maison, cette

nouvelle ne doit pas vous contrarier, restons amis, comme avant, et il

éprouve alors une soudaine bouffée d’angoisse comme s’il était redevenu

l’adolescent, l’élève des jésuites, agenouillé devant le guichet du

confessionnal, en train de murmurer, J’ai menti, j’ai été envieux, j’ai eu des

pensées impures, je me suis touché, il s’approche alors du comptoir,

Salvador lui rend son salut, se tourne pour prendre la clef, et Ricardo Reis

se jette à l’eau, vite, lâchons les mots libérateurs avant que d’autre ne se

retourne, prenons-le au dépourvu, par surprise, et maintenant, le coup bas,

Monsieur Salvador, soyez assez aimable pour préparer ma note, je ne

resterai à l’hôtel que jusqu’à samedi, il se repent aussitôt de sa brutalité, la

clef à la main, Salvador, victime de la trahison, est l’image même de

l’homme blessé par surprise, on ne traite pas de la sorte un gérant qui s’est

montré si amical, il aurait dû l’appeler à part, Écoutez, monsieur Salvador,

ce n’était pas dans mes intentions, excusez-moi, mais non, les clients sont

tous des ingrats, et celui-ci venu s’échouer ici comme une épave et que j’ai

toujours bien traité malgré son histoire avec une femme de chambre est le

pire de tous, un autre que moi les aurait renvoyés tous les deux, ou aurait

porté plainte, Victor me l’a bien dit, mais voilà, j’ai trop bon cœur, tout le

monde se fout de moi, ah, mais c’est bien la dernière fois, on ne m’y

reprendra plus, je le jure. Si les secondes et les minutes étaient toutes égales

comme celles des horloges, on n’aurait pas toujours le temps d’en dévoiler

la substance, heureusement pour nous, les épisodes les plus significatifs

surviennent pendant les secondes les plus longues, les minutes les plus

interminables, ce qui permet d’examiner longuement et en détail certains

cas, sans enfreindre outre mesure la plus subtile des trois unités

dramatiques, qui est précisément celle du temps. Salvador a lentement

tendu la clef, son visage a pris une expression digne, et il a parlé d’un ton

pausé, paternel, J’espére que ce n’est pas parce que quelque chose dans

notre service a déplu à monsieur le docteur, paroles modestes,

professionnelles, qui pourraient donner lieu à une dangereuse équivoque,

car si l’on pense à Lidia, on peut facilement déceler là une ironie acerbe,

toutefois il n’en est rien, pour le moment Salvador manifeste seulement sa

peine, sa déception. En aucune manière, monsieur Salvador, proteste

Ricardo Reis avec véhémence, bien au contraire, mais voyez-vous, j’ai trouvé un appartement, j’ai finalement décidé de rester à Lisbonne, et pour

y vivre, on a besoin d’avoir son coin à soi. Ah, vous avez trouvé un

appartement, eh bien, si vous voulez, je mets Pimenta à votre disposition, il

vous aidera à transporter vos malles, si c’est à Lisbonne, bien entendu. Oui,

c’est à Lisbonne, mais je m’occuperai de cela, merci beaucoup, n’importe

quel coursier fera l’affaire. Pimenta, que l’offre libérale de l’autorité a rendu

audacieux, curieux de nature, et conscient de la curiosité de Salvador, Où

donc va-t-il aller habiter, se permet d’insister. Pourquoi payer un coursier,

monsieur le docteur, je me chargerai de vos malles. Non Pimenta, merci, et

pour couper court aux insistances, Ricardo Reis fait, un peu prématurément,

son petit discours d’adieu, Laissez-moi vous dire, monsieur Salvador, que

j’emporte le meilleur souvenir de votre hôtel, où j’ai toujours été bien traité,

je m’y suis toujours senti comme chez moi, entouré de soins et d’attentions

délicates, je remercie tout le personnel, sans exception, pour l’atmosphère

chaleureuse dont vous avez entouré mon retour dans la patrie que je ne

songe plus à quitter, à tous, merci beaucoup. Ils n’étaient pas tous là, mais

ça n’avait aucune importance, Ricardo Reis ne répéterait ce discours pour

rien au monde, tellement il se sent ridicule, et plus que ridicule, il avait

involontairement dit des choses qui auraient pu éveiller bien des pensées

sarcastiques chez ses auditeurs, impossible qu’ils n’aient pas songé à Lidia

quand il a parlé des soins, de la gentillesse et des attentions, pourquoi les

mots nous possèdent-ils si souvent, nous les voyons pourtant venir, nous

menacer, et nous sommes incapables de les maîtriser, de les réduire au

silence, et nous finissons par dire ce que nous voulions taire, c’est comme

un abîme irrésistible, on sait qu’on va y tomber et on avance tout de même.

Salvador l’a remercié en quelques mots, nous avons été honorés de vous

avoir comme client, monsieur le docteur, et nous n’avons fait que notre

devoir, le personnel et moi-même nous allons vous regretter, monsieur le

docteur, n’est-ce-pas, Pimenta, et cette question soudaine, qui rompt la

solennité de l’instant, semble vouloir faire appel à un sentiment unanime,

alors qu’en vérité, il n’en était rien, le clin d’œil où perce enfin la malice

veut dire, Je ne sais si tu me comprends bien, Ricardo Reis a compris, il

leur a souhaité une bonne nuit et il est monté à sa chambre, devinant qu’ils

vont continuer de parler dans son dos, il les entend déjà prononcer le nom

de Lidia, de quoi d’autre pourraient-ils bien parler, alors qu’en réalité,

Salvador dit, Après-demain, je veux que tu saches qui est ce coursier, je

veux savoir où il ira.

Mis à part celles qui, semblables à ce moment qui s’achève, sont

réservées aux épisodes les plus significatifs, les heures de l’horloge sont

terriblement vides, même quand, comme on dit, elles passent vite, à présent,

elles sont tellement vides que les aiguilles semblent se traîner

interminablement, la matinée ne passe pas, l’après-midi s’éternise, la nuit

est sans fin, telles ont été les dernières heures de Ricardo Reis à l’hôtel, par

quelque scrupule inconscient, pour ne pas avoir l’air trop ingrat et

indifférent, il a voulu faire acte de présence et d’une certaine manière on lui

en a su gré. Tout en versant la soupe dans son assiette, Ramon lui a dit,

Alors, monsieur le docteur s’en va, mots empreints d’une grande tristesse,

que seuls les humbles serviteurs savent manifester. Salvador use et abuse du

nom de Lidia, il l’appelle à tout propos, lui donne des ordres

contradictoires, et chaque fois observe attentivement ses réactions, son

visage, ses yeux, dans l’espoir d’y découvrir les signes patents de son

chagrin, des traces de larmes, ce qu’on s’attend à trouver chez une femme

sur le point d’être abandonnée et qui le sait. Or, jamais il n’a vu un calme,

une sérénité pareils, on dirait que rien ne pèse sur la conscience de cette

créature, ni faiblesses de chair ni calcul, et Salvador s’en veut de ne pas

avoir châtié l’immoralité dès les premiers soupçons, les premiers murmures

venus de la cuisine et de l’office, avant que l’affaire ne soit de notoriété

publique, maintenant, il est trop tard, le client s’en va, mieux vaut ne pas

remuer la boue, d’autant qu’en y réfléchissant bien, lui-même n’est pas sans

tache, il était au courant et il n’a rien dit, il s’est fait complice, J’ai eu pitié

de lui, il arrivait du Brésil, du sertão, sans famille pour le recevoir, je l’ai

traité comme un parent et voilà le résultat, cette pensée absolutoire l’a

effleuré trois ou quatre fois, et il dit à présent, à voix haute, Quand le deux

cent un sera libre, je veux un grand nettoyage, une famille distinguée de

Grenade doit s’y installer, et comme Lidia s’éloigne, l’ordre reçu, il se met

à lorgner les rondeurs de ses fesses, jusqu’à ce jour, il s’est comporté en

gérant honnête, incapable de mélanger travail et bagatelle, mais cette fois il

a une revanche à prendre, Ou elle accepte ou c’est la rue, espérons qu’il ne

passera pas aux actes, bien des hommes reculent, le moment venu.

Le samedi, après déjeuner, Ricardo Reis s’est rendu au Chiado où il a

engagé deux coursiers et, pour ne pas avoir à descendre la rua do Alecrim

avec cette garde d’honneur, il leur a donné rendez-vous à l’hôtel. Il les

attend dans sa chambre avec la même sensation d’arrachement qu’il a

ressentie en voyant tomber les câbles qui retenaient le Highland Brigade au quai de Rio de Janeiro, il est assis sur le sofa, seul, Lidia ne viendra pas,

ainsi en ont-ils décidé. Un martèlement de pas dans le couloir, les coursiers

arrivent, escortés par Pimenta, aujourd’hui, pas besoin de se fatiguer, tout ce

qu’on lui demande, c’est d’ébaucher le geste qu’ont eu Ricardo Reis et

Salvador, le jour où lui-même transportait la grosse malle, la grande, une

main par en dessous, il suffit de lancer un avertissement dans l’escalier, de

prodiguer un conseil inutile à qui connaît parfaitement son métier. Ricardo

Reis est allé faire ses adieux à Salvador, a laissé un généreux pourboire

pour le personnel, Distribuez-le comme vous l’entendez. Le gérant a

remercié, les clients qui se trouvaient dans les parages ont souri, heureux de

voir les belles amitiés qui se nouent dans cet hôtel, une poignée de main,

presque une étreinte, les Espagnols s’émeuvent au spectacle de cette

harmonie, rien d’étonnant, quand on pense à leur pays divisé, encore une de

ces oppositions péninsulaires. En bas, dans la rue, Pimenta a déjà interrogé

les coursiers sur leur lieu de destination mais ils l’ignorent, le patron n’a

rien dit, l’un pense que ça ne doit pas être bien loin, l’autre ne sait pas, ce

n’est pas grave, Pimenta connaît les deux hommes, l’un d’eux a déjà rendu

des services à l’hôtel, ils sont dans le Chiado, quand il voudra tirer cette

affaire au clair, il n’aura pas à aller bien loin. Ricardo Reis dit, Je vous ai

laissé un petit quelque chose, Pimenta répond, Merci beaucoup monsieur le

docteur, si vous avez besoin de quoi que ce soit, il suffit de me le demander,

mots inutiles qui sont encore ce qu’on peut dire de mieux, puisqu’en vérité

la plupart sont mensonges, le Français qui a dit que la parole a été donnée à

l’homme pour dissimuler sa pensée avait raison, enfin, il semble qu’il ait eu

raison, ce sont des questions sur lesquelles il vaut mieux ne pas porter de

jugement péremptoire, ce qui est certain, c’est que les mots, qui nous

trahissent, sont encore ce qu’on a trouvé de mieux pour exprimer ce qu’on

appelle, à l’aide des mots, la pensée. Les deux coursiers ont maintenant

appris où ils doivent livrer les malles, Ricardo Reis le leur a dit après le

départ de Pimenta, ils grimpent donc la rue, marchant sur la chaussée afin

de faciliter le transport, ce n’est pas une grosse charge pour qui a déjà

transporté des pianos et autres monstres. Pour ne pas donner l’impression

d’être le guide de cette expédition, Ricardo Reis les précède à distance

suffisante, mais d’assez près tout de même pour que les coursiers ne se

sentent pas abandonnés, rien n’est plus délicat que ces relations entre

classes, la paix sociale est une question de tact, de finesse, de psychologie,

en un mot comme en trois, puisque nous avons déjà renoncé à élucider le problème de savoir si les mots sont ou non fidèles à la pensée. Arrivés à mi-