L'année de la mort de Ricardo Reis

José Saramago · Chapitre 2 sur 51

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L'année de la mort de Ricardo Reis

Chapitre 1

le Livre de l’intranquillité(1).

 

Ricardo Reis, le troisième « grand » hétéronyme, et protagoniste du

présent roman, est, dans l’œuvre de Pessoa, le poète de la fuite du temps,

épicurien à la « sérénité crispée » qui joue à vivre et à aimer. Sa

« biographie » nous révèle que, né en 1887, il est petit, sec et brun, qu’il est

médecin et s’est exilé au Brésil en 1919.

Nous retrouvons ainsi les trois signataires des épigraphes, Pessoa,

Soares et Reis, qui, par un savant jeu de reflets, vont mettre en abyme la

constellation des hétéronymes, manifestation de l’identité problématique,

thème central de ce roman.

Là où s’achève la trajectoire de Ricardo Reis en tant qu’hétéronyme de

Pessoa commence celle du personnage de José Saramago. Comme en écho

à la phrase de Pessoa, « Je suis le personnage d’un roman qui reste à

écrire », Saramago, une fois les paramètres historiques, topographiques et

politiques de son récit mis en place, fabule la rencontre de ces deux non-

existences, celle du poète mort et celle de son hétéronyme, doublement

fictif.

Ce jeu du dédoublement permanent est pris dans un entrelacs

d’imaginaire et de réel : le second évoqué à travers des documents d’époque

et des journaux : la guerre d’Espagne, l’avènement de Salazar et la création

de l’État nouveau, la guerre d’Abyssinie, etc. ; le premier inscrit dans des

citations ponctuant le récit – extraits de poèmes d’Alvaro de Campos, de

Caeiro, de Pessoa lui-même et des références fréquentes à Camões, dont la

figure domine non seulement l’aire topographique où se déroule l’action,

mais aussi, sur un plan symbolique, les composantes de la « lusitanité » –,

mythes du sébastianisme et du Quint Empire(2), tous intégrés à l’œuvre

d’une manière ou d’une autre.

Si l’on ne peut saisir la portée de l’œuvre de Fernando Pessoa qu’en

considérant chacun des textes de chacun des hétéronymes comme un drame,

et leur ensemble comme un autre drame, « drame en personnes et non en

actes » selon les termes mêmes de leur créateur, il convient de considérer à

son tour le roman de José Saramago comme le produit de la relation entre la

littérature et le mythe, ce dernier subissant ici un traitement ironique et

démystificateur.

Pour conclure cette brève introduction, nous laisserons la parole à

l’auteur, qui, dans un article paru en novembre 1985, dans la Folha de São

Paulo (Brésil), présentait ainsi son avant-dernier roman :

« L’Année de la mort de Ricardo Reis […] nous fait accepter comme

plausible l’idée d’une autre vie, qui est mensonge, et par voie de

conséquence, une autre vérité, un autre masque. Il y a du vertige dans ce

jeu. »

Un dernier mot sur un trait de forme qui pourrait surprendre le lecteur, et

qui découle de la volonté, chez Saramago, d’effacer pluralité des identités et

coupure dans les discours ; il s’agit de la ponctuation : nous avons essayé,

dans la mesure du possible, et même lorsque cela ne correspondait pas aux

normes de la prosodie française, de respecter le choix très particulier de

l’auteur, soit en particulier : l’absence de tirets et de paragraphes dans les

dialogues, la substitution de virgules à un grand nombre de points finals, et

la suppression systématique de tous les points d’exclamation et

d’interrogation.

Qu’il nous soit enfin permis ici d’adresser nos plus vifs remerciements à

l’auteur, à Gabriel Iaculli et à Félicité dos Santos pour l’aide très précieuse

que chacun d’eux a bien voulu nous apporter.

 

Claude Fages.

 

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Ici la mer s’achève et la terre commence. Il pleut sur la ville blafarde, le

fleuve charrie des eaux limoneuses, les rives sont inondées. Un bateau noir

remonte le courant sombre, c’est le Highland Brigade qui vient accoster au

quai d’Alcantara. Vapeur anglais de la Malle royale, il fait la navette entre

Londres et Buenos Aires et traverse l’Atlantique d’un bord à l’autre,

relâchant toujours dans les mêmes ports, La Plata, Montevideo, Santos, Rio

de Janeiro, Pernambuco, Las Palmas, dans cet ordre ou dans l’autre et, s’il

ne coule pas pendant la traversée, il touchera encore Vigo et Boulogne-sur-

Mer, avant de s’engager enfin sur la Tamise comme il s’engage maintenant

sur le Tage, à chaque fleuve sa ville. Ce n’est pas un bâtiment important,

quatorze mille tonnes seulement, mais il tient bien la mer, il vient encore de

le prouver au cours de ce voyage. Malgré un continuel mauvais temps, seuls

les apprentis voyageurs ont été malades, et quelques autres aussi, mieux

aguerris, mais qui souffrent d’une incurable faiblesse d’estomac, et on s’y

sent tellement bien, il est si confortable, qu’on lui a donné, comme au

Highland Monarch, son frère jumeau, l’affectueux surnom de vapeur des

familles. Tous deux sont dotés de dunettes spacieuses pour le sport et les

bains de soleil, on peut par exemple, preuve qu’il n’est rien d’impossible à

l’empire britannique, y jouer au cricket, jeu de terrain qui devient ainsi

praticable en mer, comme l’ont souhaité ceux qui là-bas gouvernent. Quand

le temps est doux, le Highland Brigade est un jardin d’enfants, un paradis

pour les vieillards, mais pas aujourd’hui car il pleut et l’après-midi touche à

sa fin. Derrière les vitres ternies par le sel, les enfants épient la ville grise au

ras des collines, toute en maisons basses, c’est du moins l’impression

qu’elle donne, avec de loin en loin un dôme, un fronton qui se détache, une

forme qui ressemble aux ruines d’un château, mais tout cela n’est peut-être

qu’illusion, chimère, un mirage créé par le rideau mouvant de la pluie qui

tombe du ciel bouché. Les enfants étrangers, auxquels la nature a donné

plus de curiosité qu’aux autres, veulent connaître le nom de la ville, et leurs parents les en instruisent, ou bien leurs nourrices, leurs nurses, leurs bonnes,

leurs fraüleins, un marin qui passait par là pour se rendre à la manœuvre,

Lisboa, Lisbon, Lisbonne, Lissabon, quatre formulations différentes, sans

compter les intermédiaires et les imprécises, et les enfants savent

maintenant ce qu’auparavant ils ignoraient et qu’ils savaient pourtant, rien,

à peine un nom qui trouble leurs jeunes intelligences, prononcé de manière

approximative avec l’accent propre aux Argentins, aux Uruguayens, aux

Brésiliens ou aux Espagnols, qui, lorsqu’ils écrivent Lisboa dans leur

castillan ou leur portugais, expriment chacun une chose différente, qui n’a

rien à voir avec ce qu’on a l’habitude d’entendre ou d’écrire. Demain très

tôt, quand le Highland Brigade quittera le port, il faudrait qu’il y ait au

moins un peu de soleil, que le ciel se découvre, que ce sombre brouillard

n’obscurcisse pas définitivement, tant que la terre sera en vue, le souvenir

déjà évanescent des voyageurs qui ont passé ici pour la première fois, de

ces enfants qui répètent Lisbonne et en font un nom à leur usage, de ces

adultes qui froncent les sourcils et frissonnent dans l’humidité qui suinte du

bois et du fer comme si le Highland Brigade surgi du fond de la mer était

venu s’égoutter en surface, navire deux fois fantôme. Ni par volonté ni par

goût, nul ne doit avoir envie de rester dans ce port.

Peu de gens vont descendre. Le vapeur a accosté, on a déjà placé

l’échelle de coupée, en bas sur le quai, les porteurs et les dockers font

lentement leur apparition, les gardes fiscaux quittent leurs guérites et les

hangars où ils avaient trouvé refuge, les douaniers se hâtent. La pluie s’est

calmée, à peine quelques gouttes. Les voyageurs se groupent en haut de la

passerelle, hésitants, comme s’ils doutaient qu’on les ait autorisés à

débarquer, il y a peut-être quarantaine ou bien ils craignent les marches

glissantes, mais non, c’est la ville silencieuse qui les effraie, on dirait que

tout le monde est mort et que la pluie s’obstine à tomber pour finir de noyer

ce qui tenait encore debout. Au long du quai, à travers les hublots ternis, les

faibles lueurs des bateaux amarrés, les branches coupées, noires, des mâts

de charge, les grues silencieuses. C’est dimanche. Au-delà des hangars, la

ville commence, morne, recluse derrière ses façades et ses murs, un

moment encore protégée de la pluie, et lorsque par hasard un rideau triste,

brodé, bouge, elle regarde au-dehors avec des yeux vides, et écoute

gargouiller l’eau des toits qui descend le long des gouttières jusqu’au

basalte des caniveaux, sur le calcaire luisant des trottoirs, dans les rigoles

trop pleines où l’eau a monté.

Les premiers passagers descendent. Dos courbé sous la pluie monotone,

ils portent des paquets et des bagages à main avec l’air égaré de qui a

traversé un rêve d’images fluides, entre ciel et mer, le métronome de la

proue qui monte et qui descend, le balancement des vagues, l’horizon

hypnotique. Quelqu’un porte un enfant, portugais probablement puisqu’il

est silencieux, il a oublié de demander où il était ou peut-être le lui a-t-on

dit comme il s’endormait dans la cabine étouffante, en lui promettant une

belle ville, une vie heureuse, encore un conte de fées, car à ceux-là

l’émigration n’a pas réussi. Une vieille femme tenant sous le bras un coffre

vert s’obstine à ouvrir un parapluie, le petit coffre tombe, se répand sur les

pierres du quai, le couvercle saute, le fond a cédé, aucun objet de valeur,

des choses à elle simplement, quelques frusques bariolées, des lettres, des

portraits qui se sont envolés, les perles de verre d’un collier, des pelotes de

fil blanc, maintenant souillées, l’une d’elles a disparu entre le bord du quai

et le bateau, c’est une passagère de troisième classe.

L’un après l’autre ils mettent pied à terre, courent s’abriter, les étrangers

pestent contre l’orage comme si nous étions coupables de ce mauvais

temps, ils semblent oublier que dans leurs frances et leurs angleterres c’est

souvent bien pire, enfin, pour ces gens-là, tout est prétexte à dénigrer les

pays pauvres, même la pluie, et pourtant nous aurions bien d’autres raisons

de nous plaindre, nous autres, et nous gardons le silence, maudit soit cet

hiver, toute cette terre qui fout le camp, arrachée aux champs fertiles, alors

qu’on en a tant besoin, le Portugal est si petit. On a commencé à décharger

les bagages, les marins, sous leurs capotes luisantes, ressemblent à des

fétiches encapuchonnés, en bas, sur le quai, les dockers portugais s’agitent,

équipés légèrement d’une casquette à visière, d’un ciré court, tellement

indifférents au déluge qu’ils étonnent tout le monde, ce mépris du bien-être

apitoie sans doute les poches des voyageurs, leurs porte-monnaie comme on

dit maintenant, le pourboire croît avec la pitié, peuple arriéré qui vit la main

tendue, chacun vend le peu qui lui reste, sa résignation, son humilité, sa

patience, on trouve toujours des gens pour faire commerce de ces

marchandises-là. Les voyageurs sont passés à la douane, peu de monde, on

s’y attendait, pourtant il faudra du temps avant qu’ils ne sortent, avec toutes

les formalités à remplir et les douaniers de service aujourd’hui, des

maniaques de la calligraphie, les plus rapides se reposent le dimanche sans

doute. L’après-midi s’obscurcit et il n’est que quatre heures, encore un peu

et il fera nuit noire, d’ailleurs ici, à l’intérieur, c’est tout comme, de pauvres lampes brûlent toute la journée, certaines ont grillé, en voilà une qui

n’éclaire plus depuis une semaine et on ne l’a pas encore remplacée. Une

lueur glauque filtre des fenêtres sales. L’air empeste les vêtements mouillés,

l’odeur aigre des bagages, la toile à sac, et la mélancolie gagne les

voyageurs soudain muets, il n’y a pas le moindre signe de joie dans ce

retour. La douane est une antichambre, des limbes, qu’en sera-t-il une fois

dehors.

Un homme grisonnant, maigre, signe les derniers papiers, prend les

doubles, il peut maintenant s’en aller, sortir, poursuivre sa route en terre

ferme. Un porteur l’accompagne, inutile de détailler son aspect physique ou

alors il faudrait, pour éviter toute confusion, poursuivre indéfiniment

l’examen afin de les distinguer nettement l’un de l’autre, car ils sont tous

deux maigres, grisonnants, basanés et rasés et pourtant très différents, l’un

passager, l’autre porteur. Ce dernier charge la grande malle sur un petit

chariot métallique, les deux autres, petites en comparaison, il les a

accrochées à son cou avec une courroie qui passe derrière sa nuque, et l’on

dirait un joug ou le collier d’un ordre. Dehors, sous la protection de

l’auvent, il dépose la charge à terre, part en quête d’un taxi, habituellement

ce n’est pas nécessaire, ils traînent tous par ici à l’arrivée des vapeurs. Le

voyageur regarde les nuages bas, les flaques d’eau sur le pavé inégal, les

eaux du bassin polluées par les huiles, les épluchures, les détritus de toutes

sortes, il aperçoit des navires de guerre, discrets, qu’il ne s’attendait pas à

trouver ici, la place de ces bâtiments n’est-elle pas en haute mer ou encore,

excepté en temps de guerre ou durant les manœuvres, dans l’estuaire,

suffisamment large pour recevoir toutes les escadres du monde comme on

le disait autrefois et comme on le dit peut-être encore aujourd’hui, sans se

soucier de savoir de quelles escadres il s’agit. D’autres passagers sortent de

la douane aidés par des porteurs, le taxi surgit alors, faisant gicler des

gerbes d’eau de dessous ses roues. Tous ceux qui guettaient là, pressés,

agitent les bras, mais le porteur, sautant du marchepied, a fait un grand

geste, C’est pour ce monsieur là-bas, preuve que, lorsqu’il a la pluie et les

circonstances de son côté, un pauvre sous-fifre du port de Lisbonne peut

être maître du bonheur et en disposer à son gré, le donnant et le reprenant

dans la même seconde, comme on croit que Dieu fait de la vie. Pendant que

le chauffeur ouvrait la malle arrière de la voiture, le voyageur a demandé,

pour la première fois on notait son léger accent brésilien, Pourquoi ces

navires sont-ils dans le bassin. Le porteur, haletant, qui aidait le chauffeur à hisser la lourde malle, a répondu, C’est le bassin de la marine, on les a