L'année de la mort de Ricardo Reis
Chapitre 31
déjà fait savoir qu’elle tiendrait tête à la dictature rouge jusque dans la rue.
Du cœur de notre oasis de paix nous assistons, troublés, au spectacle d’une
Europe chaotique et courroucée, plongée dans des querelles perpétuelles,
des luttes politiques qui, d’après la leçon de Marilia, n’ont jamais mené à
rien de bon, en France, Sarraut vient de constituer un gouvernement de
coalition républicaine et les droites lui sont tombées dessus illico, en faisant
valoir leurs propres arguments, et en lui décochant des salves
ininterrompues de critiques, d’accusations, d’injures, dans un langage que
sa grossièreté apparente davantage à celui des émeutiers qu’à celui d’un
pays civilisé, modèle de bonnes manières et phare de la culture occidentale.
Heureusement, il y a encore des voix sur ce continent, et des voix
puissantes, pour proclamer bien haut des paroles d’apaisement et d’union,
nous voulons parler de Hitler et de la proclamation qu’il a faite devant les
chemises brunes, L’unique souci de l’Allemagne est de travailler dans la
paix, et pour apaiser définitivement la méfiance et le scepticisme, il est allé
plus loin encore en affirmant péremptoirement, Le monde sait que
l’Allemagne est pacifique et éprise de paix comme aucun peuple ne le fut
jamais. Deux cent cinquante mille soldats allemands sont prêts à envahir la
Rhénanie, et quelques jours plus tôt une armée allemande a pénétré en
territoire tchécoslovaque, nous sommes d’accord, mais enfin, s’il est vrai
que Junon prend parfois la forme d’un nuage, tous les nuages ne sont pas
Junon, la vie des nations est ainsi faite, on aboie beaucoup mais en fin de
compte on mord peu, vous allez voir qu’avec l’aide de Dieu tout cela finira
merveilleusement bien. Par contre, là où nous ne sommes plus d’accord,
c’est quand Llyod George se permet de dire que comparativement à
l’Allemagne et à l’Italie, le Portugal a trop de colonies. L’autre jour encore,
on portait le deuil de leur roi George V, cravate noire et brassard pour les
hommes, crêpe pour les femmes, et le voilà qui proteste parce que nous
aurions trop de colonies quand en vérité il nous en manque, rappelez-vous
la carte rose(31), s’il y avait une justice, de l’Angola à la côte orientale, il ne
se trouverait plus personne pour nous barrer le chemin, tout serait portugais,
les routes, la terre, le drapeau. Et ce sont les Anglais eux-mêmes qui nous
ont abusés, perfide Albion, on la reconnaît bien là, sont-ils même capables
d’agir autrement, ce sont des vicieux, pas un peuple au monde qui n’ait une
dent contre eux. Quand Fernando Pessoa viendra, Ricardo Reis ne doit pas
manquer de lui parler de ce problème fascinant, est-il ou non nécessaire d’avoir des colonies, non pas bien sûr du point de vue de Llyod George,