L'année de la mort de Ricardo Reis
Chapitre 8
maintenant, s’est-il demandé, et maintenant, Ricardo, ou qui que tu sois,
comme diraient les autres. Un instant lui avait suffi pour comprendre que le
véritable terme de son voyage était précisément ce moment qu’il était en
train de vivre, que le temps passé depuis qu’il avait posé le pied sur le quai
d’Alcantara avait en quelque sorte été gaspillé en manœuvres d’approche et
d’ancrage, calcul de la marée, lancer de câbles, tels la recherche de l’hôtel,
la lecture des premiers journaux et des suivants, la promenade au cimetière,
le déjeuner dans la Baixa(8), la descente de la rua dos Douradores, et cette
soudaine nostalgie de sa chambre, cet élan d’affection spontanée et
universelle, les saluts de Salvador et de Pimenta, le dessus de lit impeccable
et la fenêtre ouverte, refermée par le vent, devant laquelle les rideaux légers
ondulent comme des ailes. Et maintenant. La pluie tombe à nouveau, sa
rumeur sur les toits, engourdissante, hypnotique, ressemble à celle du sable
qu’on tamise, peut-être le Dieu miséricordieux a-t-il endormi ainsi les
hommes au jour du grand déluge, afin que leur mort soit douce, l’eau
pénétrant délicatement par les narines et la bouche, inondant les poumons
sans les suffoquer, ruisselets qui emplissent l’un après l’autre les alvéoles
puis le reste du corps, quarante jours et quarante nuits de sommeil et de
pluie, et les corps remplis d’eau et finalement plus lourds qu’elle
descendent lentement par le fond, voilà comment les choses se sont passées,
Ofélia se laisse aller en chantant dans le courant, mais il lui faudra mourir
avant la fin du quatrième acte, chacun a, croyons-nous, sa manière à lui de
dormir et de mourir, alors qu’en fait c’est le déluge qui continue, le temps
pleut sur nous, le temps nous noie. Les gouttes, qui entraient par la fenêtre
en éclaboussant la rampe, se sont rejointes et élargies sur le plancher ciré, il
y a des clients négligents qui méprisent le travail des humbles, sans doute
croient-ils que les abeilles, en plus de fabriquer la cire, doivent aussi faire
briller les parquets, mais ça, ce n’est pas le travail des insectes, si les
domestiques, des ouvriers eux aussi, n’existaient pas, ces parquets
resplendissants seraient ternes, poisseux, le gérant ne tarderait pas à surgir
pour blâmer et châtier, tel est son rôle. Nous avons été placés dans cet hôtel
pour honorer et glorifier son propriétaire, ou son délégué, Salvador, comme
on le sait déjà, comme on l’a déjà montré. Ricardo Reis a couru fermer la
fenêtre, avec des journaux il a épongé et essoré presque toute l’eau et,
manquant du nécessaire pour finir de réparer les dégâts, il a appuyé sur la sonnette, C’est la première fois, a-t-il songé, comme s’il cherchait à se
disculper.
Il a entendu des pas dans le couloir, on a frappé discrètement à la porte,
Entrez, c’était plus une prière qu’un ordre, et quand la femme de chambre a
ouvert, la regardant à peine, il a dit, La fenêtre était ouverte, je n’avais pas
remarqué que la pluie pouvait entrer, le plancher est tout mouillé, et il s’est
tu brusquement, constatant qu’il venait de former trois vers de sept syllabes,
des heptasyllabes, lui Ricardo Reis, auteur d’odes dites saphiques ou
alcaïques, devenu poète populaire, pour un peu il n’aurait pas terminé sa
phrase, supprimant un pied pour cause de métrique et de grammaire, il a
ajouté, Merci de nettoyer, la domestique, sans plus de poésie, avait
parfaitement compris, elle est sortie puis revenue avec le seau et la
serpillière et, s’agenouillant, le corps épousant le mouvement des bras, elle
a épongé autant qu’elle a pu le plancher ciré, demain, elle passera un peu
d’encaustique. Avez-vous besoin d’autre chose, monsieur le docteur. Non,
merci beaucoup, et ils se sont regardés droit dans les yeux. La pluie battait
violemment les carreaux, son rythme s’est précipité, elle roulait maintenant
comme un tambour, ceux qui s’étaient endormis se réveillaient en sursaut.
Comment vous appelez-vous, Lidia, monsieur le docteur et elle a ajouté, À
votre service, monsieur le docteur. Elle aurait pu parler plus fort et dire
autre chose par exemple, Je suis à vos ordres, formule autorisée et même
recommandée par le gérant, Écoute Lidia, prends bien soin du client du
deux cent un, le docteur Reis, et c’est ce qu’elle faisait, mais il ne lui a pas
répondu, il semblait répéter son nom, Lidia, le murmurer, pour ne pas
l’oublier au cas où il aurait à nouveau besoin d’elle, sans doute, il est des
gens qui répètent toujours les mots qu’ils entendent, en vérité nous sommes
tous des perroquets, n’est-ce pas d’ailleurs notre seule manière d’apprendre.
Cette réflexion surgit peut-être hors de propos, elle ne vient pas de Lidia,
laissons-la donc sortir, maintenant qu’elle a un nom, emportant son seau et
sa serpillière, et observons Ricardo Reis qui sourit ironiquement, ce
mouvement des lèvres ne trompe pas, une fois l’ironie conçue, il a bien
fallu inventer un sourire pour l’exprimer et ce fut beaucoup plus difficile.
Lidia, dit-il, et il sourit. Toujours souriant, il prend dans le tiroir ses
poèmes, ses odes saphiques, parcourt quelques vers au hasard, Et ainsi
Lidia, au coin du feu, tels que nous sommes, Dans ce cadre, Lidia, sans
désir, Lidia, à cette heure, lorsque, Lidia, viendra notre automne, Viens
t’asseoir avec moi, Lidia, au bord du fleuve, Lidia, la vie est plus abjecte que la mort. Il n’y a plus trace d’ironie dans le sourire, si l’on peut encore
nommer ainsi les deux lèvres ouvertes sur les dents, tandis que sous la peau
le jeu des muscles s’est défait, c’est maintenant un rictus, une grimace
douloureuse, pour employer un langage pompier. Mais cela ne dure qu’un
instant. Comme l’image reflétée dans le miroir tremblant de l’eau, le visage
de Ricardo Reis penché au-dessus de la page recouvre ses traits familiers,
bientôt, il va se reconnaître, C’est moi, sans ironie aucune, sans nul dégoût,
content de n’éprouver pas même le plaisir non tant d’être celui qu’il est que
d’être là où il est, comme fait celui qui ne désire plus rien ou qui, sachant
qu’il ne peut rien obtenir, ne souhaite que ce qui lui appartient déjà, c’est-à-
dire tout. La pénombre de la chambre s’est épaissie, un nuage noir traverse
le ciel, un nimbus aussi sombre que ceux du déluge, les meubles tombent
dans un brusque sommeil. Ricardo Reis ébauche un geste, tâte l’air gris de
ses mains, puis, distinguant à peine les mots qu’il trace sur le papier, il écrit,
Je demande seulement aux dieux qu’ils m’accordent de ne rien leur
demander, ayant écrit cela, il ne sait quoi ajouter, il est des situations où
l’on croit, jusqu’à un certain point, à l’importance de qu’on dit ou de ce
qu’on écrit, uniquement parce qu’il est impossible d’étouffer les sons,
d’effacer les lignes, mais la tentation du mutisme, la fascination de
l’immobilité nous envahissent, être comme les dieux, silencieux et
tranquilles, spectateur simplement. Il va s’asseoir sur le divan, s’y étend,
ferme les yeux, il sent qu’il pourrait dormir, ne désire rien d’autre. Déjà
somnolent, il se lève, ouvre l’armoire, en retire une couverture dans laquelle
il s’enveloppe, ça y est, il dort, rêve d’une matinée ensoleillée, où
légèrement vêtu, à cause de la chaleur, il se promène rua do Ouvidor à Rio
de Janeiro, et entend dans le lointain des coups de feu, des explosions, des
bombes qui éclatent, mais il ne se réveille pas, ce n’est pas la première fois
qu’il fait ce rêve, il n’a pas entendu les coups frappés à la porte ni la voix de
la femme qui demande, insistante, si monsieur le docteur a appelé.
Admettons que c’est parce qu’il a peu dormi au cours de la nuit que
Ricardo Reis s’est assoupi si profondément, que cette fascination, cette
tentation de l’immobilité et du mutisme simultanées et permutables ne sont
que l’illusion d’une fausse profondeur spirituelle, qu’il n’est pas ici
question de dieux, et qu’on aurait pu familièrement dire à Ricardo Reis,
comme à n’importe quel être sur le point de s’endormir, Ton mal c’est le
sommeil. Il y a pourtant sur la table une feuille de papier sur laquelle on
peut lire, Je demande seulement aux dieux qu’ils m’accordent de ne rien leur demander, cette feuille existe bel et bien, les mots ont d’ailleurs une
double existence, la première est intrinsèque, la seconde vient de leur
disposition en un certain ordre, lorsqu’on les lit, ils signifient quelque
chose, n’importe quoi et qu’il y ait ou non des dieux, que celui qui a écrit
ces vers se soit ou non endormi, les choses ne sont pas aussi simples
qu’elles en ont l’air. Il fait nuit dans la chambre quand Ricardo Reis se
réveille. La dernière lueur venant du dehors est encore affaiblie par les
vitres ternies, par l’étamine des rideaux, l’un des doubles rideaux est tiré,
l’obscurité est totale. Un grand silence règne dans l’hôtel, c’est le château
de la Belle au bois dormant d’où la Belle s’est enfuie, où elle n’a jamais
vécu, Tout le monde dort, Salvador, Pimenta, les serveurs galiciens, le
maître, les clients, le page de la Renaissance, l’horloge du palier est arrêtée,
la lointaine sonnette de l’entrée a retenti soudain, c’est le prince qui vient
embrasser la Belle, il arrive bien tard, le pauvre, j’accourais tout joyeux et
je repars tout triste, madame la vicomtesse m’avait promis mais elle n’a pas
tenu parole. C’est une cantilène enfantine surgie du fond de la mémoire, que
chantent de leurs voix aiguës et pourtant tristes des enfants de brume au
fond d’un jardin hivernal, ils avancent et reculent à pas solennels, répétant
cette pavane pour les infants défunts qu’ils ne vont pas tarder à être.
Ricardo Reis repousse la couverture, se reproche de s’être endormi tout
habillé, ce n’est pas son habitude de se laisser aller ainsi, il a toujours suivi
ses règles de comportement, sa discipline, le Tropique du Capricorne,
pourtant émollient, n’a pas réussi, en seize ans, à émousser le tranchant
rigoureux de ses codes et de ses odes, au point qu’on peut affirmer qu’il
cherche toujours à se comporter comme s’il se trouvait sous le regard des
dieux. Il se lève du fauteuil, va allumer la lampe, et comme si c’était le
matin et qu’il s’éveillait à peine du repos nocturne, se regarde dans le
miroir, se palpe le visage, peut-être devrait-il se raser pour le dîner, changer
au moins de vêtements, mais non, il va se présenter à la salle à manger, tel
qu’il est, chiffonné.
Au diable les scrupules, on dirait qu’il n’a pas encore remarqué la
manière de s’habiller des citadins, des paletots qui ressemblent à des sacs,
des pantalons dont les genoux font des poches, des cravates qu’on enfile et
retire par-dessus la tête sans défaire le nœud, des chemises mal coupées, des
plis et des fronces produits par l’usure. Et les chaussures, larges comme des
gueules, pour que les doigts de pied puissent s’y mouvoir à l’aise, encore
que le résultat final finisse par annuler l’intention, car cette ville est sans doute celle où l’on voit fleurir avec le plus d’abondance cors et durillons,
oignons et œils-de-perdrix, sans parler des ongles incarnés, énigme pédestre
complexe qui nécessiterait une enquête particulière, et qui reste ouverte à
toutes les investigations. Il décide de ne pas se raser, enfile une chemise
propre, choisit une cravate de la couleur de son costume, recoiffe ses
cheveux devant le miroir, en marquant bien la raie. Bien que l’heure du
dîner soit encore loin, il s’apprête à descendre. Avant de sortir, sans toucher
au papier, il a relu ce qu’il avait écrit, impatient, comme s’il prenait
connaissance d’un message laissé par quelqu’un qu’il n’aimerait pas ou qui
l’agacerait plus que de raison. Ce Ricardo Reis-là n’est pas le poète, c’est
juste un client de l’hôtel qui, sortant de sa chambre, a trouvé une feuille sur
laquelle est écrit un vers et demi, Qui donc m’a laissé ça ici, ça ne peut être
la domestique, ce n’est pas Lidia, ni elle ni une autre. Quel ennui,
maintenant qu’il est commencé, il va falloir finir, c’est une sorte de fatalité,
Et les gens n’imaginent même pas que celui qui termine une chose n’est
jamais le même que celui qui l’a commencée, même s’ils portent tous le
même nom, lui seul ne change pas, rien que lui.
Le gérant Salvador était à son poste, immobile, arborant son éternel
sourire. Ricardo Reis l’a salué, et a poursuivi son chemin. Salvador l’a
suivi, demandant si monsieur le docteur prendrait quelque chose avant le
dîner, un apéritif, Non merci, cette habitude non plus il ne l’avait pas prise,
peut-être lui viendrait-elle avec le temps, le goût d’abord, puis le besoin ;
mais ça ne sera pas pour tout de suite. Salvador est resté une minute entre
les portes pour voir si le client n’allait pas changer d’avis, exprimer un autre
désir, mais Ricardo Reis avait déjà ouvert l’un des journaux, il avait passé la
journée entière dans l’ignorance des événements du monde, non qu’il fût,
par goût, un lecteur assidu, bien au contraire, la prose des grandes feuilles le
fatiguait, mais il n’avait rien d’autre à faire en cet instant, et le journal qui
parlait du monde en général servait de barrière contre cet autre monde à la
fois proche et agressif, et permettait d’échapper à la sollicitude de Salvador,
on pouvait y lire les nouvelles d’ailleurs comme autant de messages
lointains et sans importance à l’efficacité douteuse puisqu’on n’est même
pas sûr qu’ils atteignent leur but, Démission du gouvernement espagnol,
après l’approbation de la dissolution des Cortès, en voilà une, Dans un
télégramme à la Société des Nations, le Négus déclare que les Italiens
utilisent des gaz asphyxiants, en voilà une autre, on reconnaît bien là les
journaux, ils ne savent parler que de ce qui a déjà eu lieu, quand il est trop tard déjà pour remédier aux erreurs, aux périls et aux fautes, un bon journal
aurait, par exemple, annoncé, le premier janvier mille neuf cent quatorze,
que la guerre allait éclater le vingt-quatre juillet, nous aurions ainsi disposé
d’environ sept mois pour conjurer la menace, et qui sait si nous n’aurions
pas eu le temps d’y parvenir, ou, mieux encore, il eût été intéressant de voir
publiée la liste de ceux qui devaient mourir, des millions d’hommes et de
femmes lisant dans le journal du matin, à l’heure du café au lait, l’avis de
leur propre décès, le destin arrêté et qu’il faut accomplir, le jour, l’heure, le
lieu, et le nom en toutes lettres, Qu’auraient-ils faits, sachant qu’on allait les
tuer, qu’aurait fait Fernando Pessoa s’il avait pu lire deux mois plus tôt,
L’auteur de Mensagem mourra le trente novembre prochain d’une colique
hépatique, il aurait peut-être consulté un médecin et aurait cessé de boire,
peut-être aurait-il annulé son rendez-vous et se serait-il mis à boire le
double pour mourir avant la date fixée. Ricardo Reis baisse le journal, se
regarde dans le miroir, surface deux fois trompeuse, qui reproduit un espace
profond et le nie, simple projection où rien n’est réel sinon le reflet
superficiel et muet des personnages et des choses, un arbre qui s’incline sur
un lac, un visage qui s’y cherche, sans que l’image de l’arbre et celle du
visage le perturbent, l’altèrent, ou l’effleurent. Le miroir, celui-ci et tous les
autres, parce qu’il ne renvoie jamais qu’une apparence, est protégé contre
l’homme, devant lui nous ne sommes rien d’autre que ce qui est là, qui y
était, comme l’homme qui, avant de partir pour la guerre de mille neuf cent
quatorze, admire son uniforme plus qu’il ne s’admire lui-même, ignorant
qu’il ne se regarderait plus jamais dans ce miroir, la vanité c’est aussi cela,
ce qui ne dure pas. Ainsi en va-t-il du miroir, il accepte mais il rejette aussi.
Ricardo Reis détourne les yeux, change de place, s’éloigne, rejetant ou
rejeté, il lui tourne le dos, rejetant sans doute, car lui-même miroir.
L’horloge du palier a sonné huit heures, le dernier écho s’est à peine
éteint qu’un gong invisible résonne faiblement, on ne peut le percevoir
qu’en étant tout près, les clients des étages supérieurs ne l’ont sûrement pas
entendu, mais on peut faire confiance à la force de l’habitude. Ricardo Reis
plie le journal, monte à sa chambre se laver les mains et s’arranger un peu,
redescend aussitôt, s’assied à la table où il a dîné le premier soir et attend.
Quelqu’un qui l’aurait observé ou lui aurait emboîté le pas aurait songé, le
voyant si pressé, cet homme a dû déjeuner tôt et mal, il meurt de faim, ou
encore, il a acheté un billet pour le théâtre, or, nous savons qu’il a déjeuné
tard, on ne l’a pas entendu se plaindre d’avoir trop peu mangé, et il ne va ni au théâtre ni au cinéma, car avec un temps pareil, et qui ne fait qu’empirer,
seul un fou, ou un excentrique, aurait l’idée d’aller se promener dans les
rues. Ricardo Reis n’est qu’un auteur d’odes, pas un excentrique, moins
encore un idiot et sûrement pas de ce village, Quelle hâte m’a donc saisi, les
gens arrivent seulement maintenant pour dîner, l’homme maigre en deuil, le
gros pacifique qui digère si bien, tous ceux que je n’ai pas vus hier soir,
seuls manquent les enfants muets et leurs parents, ils étaient de passage,
probablement, À partir de demain je ne descendrai pas avant huit heures et
demie, ce sera bien assez tôt, assis là j’ai l’air ridicule, on dirait un
provincial qui descend à l’hôtel pour la première fois. Il a mangé lentement
la soupe, en remuant beaucoup sa cuillère, puis il a découpé le poisson et
grignoté, en vérité il n’avait pas faim, et pendant que le garçon lui servait le
second plat, il vit entrer trois hommes que le maître d’hôtel conduisit à la
table, où, la veille, la jeune fille à la main paralysée et son père avaient dîné,
Alors elle n’est plus là, ils sont partis, a-t-il songé, ou ils dînent dehors, il
hésitait, et à cet instant seulement finit par admettre ce qu’il savait déjà
mais feignait d’ignorer, tout en enregistrant dans une semi-indifférence
l’entrée de tous les clients, il se dissimulait à lui-même qu’il était descendu
tôt pour apercevoir la jeune fille, Pourquoi, cette question elle-même était
une feinte, d’abord parce que certaines questions sont posées dans le seul
but de mettre en évidence l’absence de réponse, ensuite parce que l’autre
réponse possible et indirecte, qui lui faisait voir dans cette jeune fille
caressant sa main gauche paralysée comme s’il s’agissait d’un petit animal
de prix, même, et peut-être surtout, parce qu’elle ne lui servait à rien, un
motif suffisant, et qui n’avait nul besoin de raison plus profonde, était
également vraie et fausse. Il a écourté le dîner, a demandé qu’on lui serve
un café, Et un cognac, dans le salon, une manière comme une autre de
passer le temps en attendant, et maintenant c’était une décision consciente,
de demander au gérant Salvador qui étaient ces personnes, le père et la fille,
Vous comprenez, j’ai l’impression de les avoir déjà vus quelque part, à Rio
de Janeiro peut-être, pas au Portugal en tout cas, car à cette époque la jeune
fille devait être encore une enfant. Ricardo Reis tisse et emmêle ce réseau
de suppositions, tant de recherches pour une si pauvre enquête. Pour le
moment, Salvador s’occupe d’autres clients, l’un part demain de très bonne
heure et réclame sa note, l’autre se plaint de ne pouvoir dormir à cause des
persiennes qui battent quand il vente, Salvador répond à chacun avec ses
manières délicates, ses dents sales, sa moustache prétentieuse. L’homme maigre et endeuillé est entré dans le salon pour consulter un journal, puis
est ressorti presque aussitôt, le gros a fait une apparition sur le pas de la
porte, mâchouillant un cure-dents, il a hésité devant le regard froid de
Ricardo Reis et s’est éloigné, le dos rond, parce qu’il a manqué de courage,
il y a comme ça des renoncements, des moments d’extrême faiblesse
morale qu’un homme ne saurait expliquer à personne et à lui-même encore
moins.
Une demi-heure plus tard, l’affable Salvador peut enfin le renseigner,
Non, vous devez confondre avec d’autres personnes, à ma connaissance ils
ne sont jamais allés au Brésil, ils viennent ici depuis trois ans, nous avons
pas mal discuté, un voyage pareil ils m’en auraient parlé. Alors je me suis
trompé, mais vous disiez monsieur Salvador qu’ils viennent ici depuis trois
ans. C’est cela, oui, ils sont de Coimbra, c’est là qu’ils habitent, le père,
c’est le docteur Sampaio, notaire, elle, elle a un drôle de prénom, elle
s’appelle Marcenda, c’est curieux n’est-ce pas, ils sont d’une excellente
famille, la mère est morte. Qu’a-t-elle à la main. Je crois que tout le bras est
paralysé. C’est pour cette raison qu’ils viennent trois jours par mois, ici, à
l’hôtel. Oui, c’est pour ses consultations chez le médecin. Ah, trois jours
par mois. Oui, tous les mois, trois jours, le docteur Sampaio me prévient
toujours à l’avance, pour que je lui réserve deux chambres, toujours les
mêmes. Et il y a des améliorations, ces derniers temps. Pour vous parler
franchement, monsieur le docteur, je ne crois pas. Quel dommage, une fille
si jeune. C’est vrai, mais vous pourriez leur donner votre avis, la prochaine
fois, si vous êtes toujours là, monsieur le docteur. C’est bien possible que je
sois encore là en effet, mais ce cas-là n’est pas pour moi, je suis généraliste,
par la suite, je me suis intéressé aux maladies tropicales, mais rien qui
puisse servir dans ce cas précis. Il faut prendre son mal en patience, on dit
que l’argent ne fait pas le bonheur, c’est bien vrai, le père est riche et sa
pauvre fille est ainsi, personne ne l’a jamais vue rire. C’est Marcenda son
nom. Oui, c’est cela monsieur le docteur. Drôle de nom, je ne l’avais jamais
entendu. Moi non plus. À demain monsieur Salvador. À demain, monsieur
le docteur.
Entrant dans sa chambre, Ricardo Reis aperçoit le lit ouvert, le dessus-
de-lit et le drap discrètement pliés à angle droit, rien à voir avec l’impudeur
déconcertante de la literie ouverte, ici c’est à peine une suggestion, si vous
voulez vous coucher, voici l’endroit. Pas encore. D’abord, il lit le vers et
demi qu’il a écrit, il le contemple avec sévérité, cherche la porte que cette clef, si c’en est une, peut ouvrir, s’imagine qu’il l’a trouvée et qu’il va
tomber sur d’autres portes par-delà celle-ci, fermées et sans clef, enfin, il a
si bien persévéré qu’il a fini par trouver quelque chose ou c’est la fatigue, la
sienne, celle d’un autre, mais quel autre, qui lui permet de terminer le
poème, Ni tranquille, ni inquiet mon être calme veut s’élever au-dessus du
lieu où les hommes éprouvent plaisir et douleur, le reste était du même
acabit, on aurait pu s’en passer, Le bonheur est un joug et être heureux
opprime parce que c’est un état. Ensuite il est allé se coucher et s’est
immédiatement endormi.
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