L'année de la mort de Ricardo Reis

José Saramago · Chapitre 8 sur 51

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L'année de la mort de Ricardo Reis

Chapitre 8

maintenant, s’est-il demandé, et maintenant, Ricardo, ou qui que tu sois,

comme diraient les autres. Un instant lui avait suffi pour comprendre que le

véritable terme de son voyage était précisément ce moment qu’il était en

train de vivre, que le temps passé depuis qu’il avait posé le pied sur le quai

d’Alcantara avait en quelque sorte été gaspillé en manœuvres d’approche et

d’ancrage, calcul de la marée, lancer de câbles, tels la recherche de l’hôtel,

la lecture des premiers journaux et des suivants, la promenade au cimetière,

le déjeuner dans la Baixa(8), la descente de la rua dos Douradores, et cette

soudaine nostalgie de sa chambre, cet élan d’affection spontanée et

universelle, les saluts de Salvador et de Pimenta, le dessus de lit impeccable

et la fenêtre ouverte, refermée par le vent, devant laquelle les rideaux légers

ondulent comme des ailes. Et maintenant. La pluie tombe à nouveau, sa

rumeur sur les toits, engourdissante, hypnotique, ressemble à celle du sable

qu’on tamise, peut-être le Dieu miséricordieux a-t-il endormi ainsi les

hommes au jour du grand déluge, afin que leur mort soit douce, l’eau

pénétrant délicatement par les narines et la bouche, inondant les poumons

sans les suffoquer, ruisselets qui emplissent l’un après l’autre les alvéoles

puis le reste du corps, quarante jours et quarante nuits de sommeil et de

pluie, et les corps remplis d’eau et finalement plus lourds qu’elle

descendent lentement par le fond, voilà comment les choses se sont passées,

Ofélia se laisse aller en chantant dans le courant, mais il lui faudra mourir

avant la fin du quatrième acte, chacun a, croyons-nous, sa manière à lui de

dormir et de mourir, alors qu’en fait c’est le déluge qui continue, le temps

pleut sur nous, le temps nous noie. Les gouttes, qui entraient par la fenêtre

en éclaboussant la rampe, se sont rejointes et élargies sur le plancher ciré, il

y a des clients négligents qui méprisent le travail des humbles, sans doute

croient-ils que les abeilles, en plus de fabriquer la cire, doivent aussi faire

briller les parquets, mais ça, ce n’est pas le travail des insectes, si les

domestiques, des ouvriers eux aussi, n’existaient pas, ces parquets

resplendissants seraient ternes, poisseux, le gérant ne tarderait pas à surgir

pour blâmer et châtier, tel est son rôle. Nous avons été placés dans cet hôtel

pour honorer et glorifier son propriétaire, ou son délégué, Salvador, comme

on le sait déjà, comme on l’a déjà montré. Ricardo Reis a couru fermer la

fenêtre, avec des journaux il a épongé et essoré presque toute l’eau et,

manquant du nécessaire pour finir de réparer les dégâts, il a appuyé sur la sonnette, C’est la première fois, a-t-il songé, comme s’il cherchait à se

disculper.

Il a entendu des pas dans le couloir, on a frappé discrètement à la porte,

Entrez, c’était plus une prière qu’un ordre, et quand la femme de chambre a

ouvert, la regardant à peine, il a dit, La fenêtre était ouverte, je n’avais pas

remarqué que la pluie pouvait entrer, le plancher est tout mouillé, et il s’est

tu brusquement, constatant qu’il venait de former trois vers de sept syllabes,

des heptasyllabes, lui Ricardo Reis, auteur d’odes dites saphiques ou

alcaïques, devenu poète populaire, pour un peu il n’aurait pas terminé sa

phrase, supprimant un pied pour cause de métrique et de grammaire, il a

ajouté, Merci de nettoyer, la domestique, sans plus de poésie, avait

parfaitement compris, elle est sortie puis revenue avec le seau et la

serpillière et, s’agenouillant, le corps épousant le mouvement des bras, elle

a épongé autant qu’elle a pu le plancher ciré, demain, elle passera un peu

d’encaustique. Avez-vous besoin d’autre chose, monsieur le docteur. Non,

merci beaucoup, et ils se sont regardés droit dans les yeux. La pluie battait

violemment les carreaux, son rythme s’est précipité, elle roulait maintenant

comme un tambour, ceux qui s’étaient endormis se réveillaient en sursaut.

Comment vous appelez-vous, Lidia, monsieur le docteur et elle a ajouté, À

votre service, monsieur le docteur. Elle aurait pu parler plus fort et dire

autre chose par exemple, Je suis à vos ordres, formule autorisée et même

recommandée par le gérant, Écoute Lidia, prends bien soin du client du

deux cent un, le docteur Reis, et c’est ce qu’elle faisait, mais il ne lui a pas

répondu, il semblait répéter son nom, Lidia, le murmurer, pour ne pas

l’oublier au cas où il aurait à nouveau besoin d’elle, sans doute, il est des

gens qui répètent toujours les mots qu’ils entendent, en vérité nous sommes

tous des perroquets, n’est-ce pas d’ailleurs notre seule manière d’apprendre.

Cette réflexion surgit peut-être hors de propos, elle ne vient pas de Lidia,

laissons-la donc sortir, maintenant qu’elle a un nom, emportant son seau et

sa serpillière, et observons Ricardo Reis qui sourit ironiquement, ce

mouvement des lèvres ne trompe pas, une fois l’ironie conçue, il a bien

fallu inventer un sourire pour l’exprimer et ce fut beaucoup plus difficile.

Lidia, dit-il, et il sourit. Toujours souriant, il prend dans le tiroir ses

poèmes, ses odes saphiques, parcourt quelques vers au hasard, Et ainsi

Lidia, au coin du feu, tels que nous sommes, Dans ce cadre, Lidia, sans

désir, Lidia, à cette heure, lorsque, Lidia, viendra notre automne, Viens

t’asseoir avec moi, Lidia, au bord du fleuve, Lidia, la vie est plus abjecte que la mort. Il n’y a plus trace d’ironie dans le sourire, si l’on peut encore

nommer ainsi les deux lèvres ouvertes sur les dents, tandis que sous la peau

le jeu des muscles s’est défait, c’est maintenant un rictus, une grimace

douloureuse, pour employer un langage pompier. Mais cela ne dure qu’un

instant. Comme l’image reflétée dans le miroir tremblant de l’eau, le visage

de Ricardo Reis penché au-dessus de la page recouvre ses traits familiers,

bientôt, il va se reconnaître, C’est moi, sans ironie aucune, sans nul dégoût,

content de n’éprouver pas même le plaisir non tant d’être celui qu’il est que

d’être là où il est, comme fait celui qui ne désire plus rien ou qui, sachant

qu’il ne peut rien obtenir, ne souhaite que ce qui lui appartient déjà, c’est-à-

dire tout. La pénombre de la chambre s’est épaissie, un nuage noir traverse

le ciel, un nimbus aussi sombre que ceux du déluge, les meubles tombent

dans un brusque sommeil. Ricardo Reis ébauche un geste, tâte l’air gris de

ses mains, puis, distinguant à peine les mots qu’il trace sur le papier, il écrit,

Je demande seulement aux dieux qu’ils m’accordent de ne rien leur

demander, ayant écrit cela, il ne sait quoi ajouter, il est des situations où

l’on croit, jusqu’à un certain point, à l’importance de qu’on dit ou de ce

qu’on écrit, uniquement parce qu’il est impossible d’étouffer les sons,

d’effacer les lignes, mais la tentation du mutisme, la fascination de

l’immobilité nous envahissent, être comme les dieux, silencieux et

tranquilles, spectateur simplement. Il va s’asseoir sur le divan, s’y étend,

ferme les yeux, il sent qu’il pourrait dormir, ne désire rien d’autre. Déjà

somnolent, il se lève, ouvre l’armoire, en retire une couverture dans laquelle

il s’enveloppe, ça y est, il dort, rêve d’une matinée ensoleillée, où

légèrement vêtu, à cause de la chaleur, il se promène rua do Ouvidor à Rio

de Janeiro, et entend dans le lointain des coups de feu, des explosions, des

bombes qui éclatent, mais il ne se réveille pas, ce n’est pas la première fois

qu’il fait ce rêve, il n’a pas entendu les coups frappés à la porte ni la voix de

la femme qui demande, insistante, si monsieur le docteur a appelé.

Admettons que c’est parce qu’il a peu dormi au cours de la nuit que

Ricardo Reis s’est assoupi si profondément, que cette fascination, cette

tentation de l’immobilité et du mutisme simultanées et permutables ne sont

que l’illusion d’une fausse profondeur spirituelle, qu’il n’est pas ici

question de dieux, et qu’on aurait pu familièrement dire à Ricardo Reis,

comme à n’importe quel être sur le point de s’endormir, Ton mal c’est le

sommeil. Il y a pourtant sur la table une feuille de papier sur laquelle on

peut lire, Je demande seulement aux dieux qu’ils m’accordent de ne rien leur demander, cette feuille existe bel et bien, les mots ont d’ailleurs une

double existence, la première est intrinsèque, la seconde vient de leur

disposition en un certain ordre, lorsqu’on les lit, ils signifient quelque

chose, n’importe quoi et qu’il y ait ou non des dieux, que celui qui a écrit

ces vers se soit ou non endormi, les choses ne sont pas aussi simples

qu’elles en ont l’air. Il fait nuit dans la chambre quand Ricardo Reis se

réveille. La dernière lueur venant du dehors est encore affaiblie par les

vitres ternies, par l’étamine des rideaux, l’un des doubles rideaux est tiré,

l’obscurité est totale. Un grand silence règne dans l’hôtel, c’est le château

de la Belle au bois dormant d’où la Belle s’est enfuie, où elle n’a jamais

vécu, Tout le monde dort, Salvador, Pimenta, les serveurs galiciens, le

maître, les clients, le page de la Renaissance, l’horloge du palier est arrêtée,

la lointaine sonnette de l’entrée a retenti soudain, c’est le prince qui vient

embrasser la Belle, il arrive bien tard, le pauvre, j’accourais tout joyeux et

je repars tout triste, madame la vicomtesse m’avait promis mais elle n’a pas

tenu parole. C’est une cantilène enfantine surgie du fond de la mémoire, que

chantent de leurs voix aiguës et pourtant tristes des enfants de brume au

fond d’un jardin hivernal, ils avancent et reculent à pas solennels, répétant

cette pavane pour les infants défunts qu’ils ne vont pas tarder à être.

Ricardo Reis repousse la couverture, se reproche de s’être endormi tout

habillé, ce n’est pas son habitude de se laisser aller ainsi, il a toujours suivi

ses règles de comportement, sa discipline, le Tropique du Capricorne,

pourtant émollient, n’a pas réussi, en seize ans, à émousser le tranchant

rigoureux de ses codes et de ses odes, au point qu’on peut affirmer qu’il

cherche toujours à se comporter comme s’il se trouvait sous le regard des

dieux. Il se lève du fauteuil, va allumer la lampe, et comme si c’était le

matin et qu’il s’éveillait à peine du repos nocturne, se regarde dans le

miroir, se palpe le visage, peut-être devrait-il se raser pour le dîner, changer

au moins de vêtements, mais non, il va se présenter à la salle à manger, tel

qu’il est, chiffonné.

Au diable les scrupules, on dirait qu’il n’a pas encore remarqué la

manière de s’habiller des citadins, des paletots qui ressemblent à des sacs,

des pantalons dont les genoux font des poches, des cravates qu’on enfile et

retire par-dessus la tête sans défaire le nœud, des chemises mal coupées, des

plis et des fronces produits par l’usure. Et les chaussures, larges comme des

gueules, pour que les doigts de pied puissent s’y mouvoir à l’aise, encore

que le résultat final finisse par annuler l’intention, car cette ville est sans doute celle où l’on voit fleurir avec le plus d’abondance cors et durillons,

oignons et œils-de-perdrix, sans parler des ongles incarnés, énigme pédestre

complexe qui nécessiterait une enquête particulière, et qui reste ouverte à

toutes les investigations. Il décide de ne pas se raser, enfile une chemise

propre, choisit une cravate de la couleur de son costume, recoiffe ses

cheveux devant le miroir, en marquant bien la raie. Bien que l’heure du

dîner soit encore loin, il s’apprête à descendre. Avant de sortir, sans toucher

au papier, il a relu ce qu’il avait écrit, impatient, comme s’il prenait

connaissance d’un message laissé par quelqu’un qu’il n’aimerait pas ou qui

l’agacerait plus que de raison. Ce Ricardo Reis-là n’est pas le poète, c’est

juste un client de l’hôtel qui, sortant de sa chambre, a trouvé une feuille sur

laquelle est écrit un vers et demi, Qui donc m’a laissé ça ici, ça ne peut être

la domestique, ce n’est pas Lidia, ni elle ni une autre. Quel ennui,

maintenant qu’il est commencé, il va falloir finir, c’est une sorte de fatalité,

Et les gens n’imaginent même pas que celui qui termine une chose n’est

jamais le même que celui qui l’a commencée, même s’ils portent tous le

même nom, lui seul ne change pas, rien que lui.

Le gérant Salvador était à son poste, immobile, arborant son éternel

sourire. Ricardo Reis l’a salué, et a poursuivi son chemin. Salvador l’a

suivi, demandant si monsieur le docteur prendrait quelque chose avant le

dîner, un apéritif, Non merci, cette habitude non plus il ne l’avait pas prise,

peut-être lui viendrait-elle avec le temps, le goût d’abord, puis le besoin ;

mais ça ne sera pas pour tout de suite. Salvador est resté une minute entre

les portes pour voir si le client n’allait pas changer d’avis, exprimer un autre

désir, mais Ricardo Reis avait déjà ouvert l’un des journaux, il avait passé la

journée entière dans l’ignorance des événements du monde, non qu’il fût,

par goût, un lecteur assidu, bien au contraire, la prose des grandes feuilles le

fatiguait, mais il n’avait rien d’autre à faire en cet instant, et le journal qui

parlait du monde en général servait de barrière contre cet autre monde à la

fois proche et agressif, et permettait d’échapper à la sollicitude de Salvador,

on pouvait y lire les nouvelles d’ailleurs comme autant de messages

lointains et sans importance à l’efficacité douteuse puisqu’on n’est même

pas sûr qu’ils atteignent leur but, Démission du gouvernement espagnol,

après l’approbation de la dissolution des Cortès, en voilà une, Dans un

télégramme à la Société des Nations, le Négus déclare que les Italiens

utilisent des gaz asphyxiants, en voilà une autre, on reconnaît bien là les

journaux, ils ne savent parler que de ce qui a déjà eu lieu, quand il est trop tard déjà pour remédier aux erreurs, aux périls et aux fautes, un bon journal

aurait, par exemple, annoncé, le premier janvier mille neuf cent quatorze,

que la guerre allait éclater le vingt-quatre juillet, nous aurions ainsi disposé

d’environ sept mois pour conjurer la menace, et qui sait si nous n’aurions

pas eu le temps d’y parvenir, ou, mieux encore, il eût été intéressant de voir

publiée la liste de ceux qui devaient mourir, des millions d’hommes et de

femmes lisant dans le journal du matin, à l’heure du café au lait, l’avis de

leur propre décès, le destin arrêté et qu’il faut accomplir, le jour, l’heure, le

lieu, et le nom en toutes lettres, Qu’auraient-ils faits, sachant qu’on allait les

tuer, qu’aurait fait Fernando Pessoa s’il avait pu lire deux mois plus tôt,

L’auteur de Mensagem mourra le trente novembre prochain d’une colique

hépatique, il aurait peut-être consulté un médecin et aurait cessé de boire,

peut-être aurait-il annulé son rendez-vous et se serait-il mis à boire le

double pour mourir avant la date fixée. Ricardo Reis baisse le journal, se

regarde dans le miroir, surface deux fois trompeuse, qui reproduit un espace

profond et le nie, simple projection où rien n’est réel sinon le reflet

superficiel et muet des personnages et des choses, un arbre qui s’incline sur

un lac, un visage qui s’y cherche, sans que l’image de l’arbre et celle du

visage le perturbent, l’altèrent, ou l’effleurent. Le miroir, celui-ci et tous les

autres, parce qu’il ne renvoie jamais qu’une apparence, est protégé contre

l’homme, devant lui nous ne sommes rien d’autre que ce qui est là, qui y

était, comme l’homme qui, avant de partir pour la guerre de mille neuf cent

quatorze, admire son uniforme plus qu’il ne s’admire lui-même, ignorant

qu’il ne se regarderait plus jamais dans ce miroir, la vanité c’est aussi cela,

ce qui ne dure pas. Ainsi en va-t-il du miroir, il accepte mais il rejette aussi.

Ricardo Reis détourne les yeux, change de place, s’éloigne, rejetant ou

rejeté, il lui tourne le dos, rejetant sans doute, car lui-même miroir.

L’horloge du palier a sonné huit heures, le dernier écho s’est à peine

éteint qu’un gong invisible résonne faiblement, on ne peut le percevoir

qu’en étant tout près, les clients des étages supérieurs ne l’ont sûrement pas

entendu, mais on peut faire confiance à la force de l’habitude. Ricardo Reis

plie le journal, monte à sa chambre se laver les mains et s’arranger un peu,

redescend aussitôt, s’assied à la table où il a dîné le premier soir et attend.

Quelqu’un qui l’aurait observé ou lui aurait emboîté le pas aurait songé, le

voyant si pressé, cet homme a dû déjeuner tôt et mal, il meurt de faim, ou

encore, il a acheté un billet pour le théâtre, or, nous savons qu’il a déjeuné

tard, on ne l’a pas entendu se plaindre d’avoir trop peu mangé, et il ne va ni au théâtre ni au cinéma, car avec un temps pareil, et qui ne fait qu’empirer,

seul un fou, ou un excentrique, aurait l’idée d’aller se promener dans les

rues. Ricardo Reis n’est qu’un auteur d’odes, pas un excentrique, moins

encore un idiot et sûrement pas de ce village, Quelle hâte m’a donc saisi, les

gens arrivent seulement maintenant pour dîner, l’homme maigre en deuil, le

gros pacifique qui digère si bien, tous ceux que je n’ai pas vus hier soir,

seuls manquent les enfants muets et leurs parents, ils étaient de passage,

probablement, À partir de demain je ne descendrai pas avant huit heures et

demie, ce sera bien assez tôt, assis là j’ai l’air ridicule, on dirait un

provincial qui descend à l’hôtel pour la première fois. Il a mangé lentement

la soupe, en remuant beaucoup sa cuillère, puis il a découpé le poisson et

grignoté, en vérité il n’avait pas faim, et pendant que le garçon lui servait le

second plat, il vit entrer trois hommes que le maître d’hôtel conduisit à la

table, où, la veille, la jeune fille à la main paralysée et son père avaient dîné,

Alors elle n’est plus là, ils sont partis, a-t-il songé, ou ils dînent dehors, il

hésitait, et à cet instant seulement finit par admettre ce qu’il savait déjà

mais feignait d’ignorer, tout en enregistrant dans une semi-indifférence

l’entrée de tous les clients, il se dissimulait à lui-même qu’il était descendu

tôt pour apercevoir la jeune fille, Pourquoi, cette question elle-même était

une feinte, d’abord parce que certaines questions sont posées dans le seul

but de mettre en évidence l’absence de réponse, ensuite parce que l’autre

réponse possible et indirecte, qui lui faisait voir dans cette jeune fille

caressant sa main gauche paralysée comme s’il s’agissait d’un petit animal

de prix, même, et peut-être surtout, parce qu’elle ne lui servait à rien, un

motif suffisant, et qui n’avait nul besoin de raison plus profonde, était

également vraie et fausse. Il a écourté le dîner, a demandé qu’on lui serve

un café, Et un cognac, dans le salon, une manière comme une autre de

passer le temps en attendant, et maintenant c’était une décision consciente,

de demander au gérant Salvador qui étaient ces personnes, le père et la fille,

Vous comprenez, j’ai l’impression de les avoir déjà vus quelque part, à Rio

de Janeiro peut-être, pas au Portugal en tout cas, car à cette époque la jeune

fille devait être encore une enfant. Ricardo Reis tisse et emmêle ce réseau

de suppositions, tant de recherches pour une si pauvre enquête. Pour le

moment, Salvador s’occupe d’autres clients, l’un part demain de très bonne

heure et réclame sa note, l’autre se plaint de ne pouvoir dormir à cause des

persiennes qui battent quand il vente, Salvador répond à chacun avec ses

manières délicates, ses dents sales, sa moustache prétentieuse. L’homme maigre et endeuillé est entré dans le salon pour consulter un journal, puis

est ressorti presque aussitôt, le gros a fait une apparition sur le pas de la

porte, mâchouillant un cure-dents, il a hésité devant le regard froid de

Ricardo Reis et s’est éloigné, le dos rond, parce qu’il a manqué de courage,

il y a comme ça des renoncements, des moments d’extrême faiblesse

morale qu’un homme ne saurait expliquer à personne et à lui-même encore

moins.

Une demi-heure plus tard, l’affable Salvador peut enfin le renseigner,

Non, vous devez confondre avec d’autres personnes, à ma connaissance ils

ne sont jamais allés au Brésil, ils viennent ici depuis trois ans, nous avons

pas mal discuté, un voyage pareil ils m’en auraient parlé. Alors je me suis

trompé, mais vous disiez monsieur Salvador qu’ils viennent ici depuis trois

ans. C’est cela, oui, ils sont de Coimbra, c’est là qu’ils habitent, le père,

c’est le docteur Sampaio, notaire, elle, elle a un drôle de prénom, elle

s’appelle Marcenda, c’est curieux n’est-ce pas, ils sont d’une excellente

famille, la mère est morte. Qu’a-t-elle à la main. Je crois que tout le bras est

paralysé. C’est pour cette raison qu’ils viennent trois jours par mois, ici, à

l’hôtel. Oui, c’est pour ses consultations chez le médecin. Ah, trois jours

par mois. Oui, tous les mois, trois jours, le docteur Sampaio me prévient

toujours à l’avance, pour que je lui réserve deux chambres, toujours les

mêmes. Et il y a des améliorations, ces derniers temps. Pour vous parler

franchement, monsieur le docteur, je ne crois pas. Quel dommage, une fille

si jeune. C’est vrai, mais vous pourriez leur donner votre avis, la prochaine

fois, si vous êtes toujours là, monsieur le docteur. C’est bien possible que je

sois encore là en effet, mais ce cas-là n’est pas pour moi, je suis généraliste,

par la suite, je me suis intéressé aux maladies tropicales, mais rien qui

puisse servir dans ce cas précis. Il faut prendre son mal en patience, on dit

que l’argent ne fait pas le bonheur, c’est bien vrai, le père est riche et sa

pauvre fille est ainsi, personne ne l’a jamais vue rire. C’est Marcenda son

nom. Oui, c’est cela monsieur le docteur. Drôle de nom, je ne l’avais jamais

entendu. Moi non plus. À demain monsieur Salvador. À demain, monsieur

le docteur.

Entrant dans sa chambre, Ricardo Reis aperçoit le lit ouvert, le dessus-

de-lit et le drap discrètement pliés à angle droit, rien à voir avec l’impudeur

déconcertante de la literie ouverte, ici c’est à peine une suggestion, si vous

voulez vous coucher, voici l’endroit. Pas encore. D’abord, il lit le vers et

demi qu’il a écrit, il le contemple avec sévérité, cherche la porte que cette clef, si c’en est une, peut ouvrir, s’imagine qu’il l’a trouvée et qu’il va

tomber sur d’autres portes par-delà celle-ci, fermées et sans clef, enfin, il a

si bien persévéré qu’il a fini par trouver quelque chose ou c’est la fatigue, la

sienne, celle d’un autre, mais quel autre, qui lui permet de terminer le

poème, Ni tranquille, ni inquiet mon être calme veut s’élever au-dessus du

lieu où les hommes éprouvent plaisir et douleur, le reste était du même

acabit, on aurait pu s’en passer, Le bonheur est un joug et être heureux

opprime parce que c’est un état. Ensuite il est allé se coucher et s’est

immédiatement endormi.

 

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