L'année de la mort de Ricardo Reis

José Saramago · Chapitre 38 sur 51

Pages du PDF

L'année de la mort de Ricardo Reis

Chapitre 54

en savent gré et nous le rendent peut-être. Salvador ne fait partie ni des uns

ni des autres, les absences prolongées du client, si éloignées de ses

premières habitudes, l’impatientent, il a déjà songé à aller en parler à son

ami Victor, mais une appréhension subtile l’a retenu au dernier moment,

celle de se voir mêlé à des histoires qui, si elles tournaient mal, pourraient

l’éclabousser ou pire encore. Devant Ricardo Reis il a redoublé

d’attentions, désorientant par cette tactique le personnel qui ne sait plus

comment il doit se comporter, qu’on nous pardonne ces détails triviaux,

faute de grives on mange des merles.

Voilà bien les paradoxes de l’existence, on apprit à cette époque que

Luis Carlos Prestes avait été arrêté, encore heureux que la police ne soit pas

venue chercher Ricardo Reis pour lui demander s’il l’avait connu au Brésil

ou s’il avait fait partie de ses patients, on apprit aussi que l’Allemagne avait

dénoncé le pacte de Locarno et occupé la zone rhénane, à force de menacer

elle a fini par passer aux actes, on apprit encore qu’à Santa Clara on avait

inauguré une fontaine à la grande satisfaction des habitants qui jusque-là

avaient dû s’approvisionner aux bouches d’incendie, ce qui avait donné lieu

à une jolie fête, deux enfants innocents, un petit garçon et une petite fille,

avaient rempli deux cruches d’eau, on avait applaudi très fort, lancé des

vivats, Noble peuple, i-immortel(54), on apprit également à cette époque

qu’un célèbre Roumain nommé Manoilesco était arrivé à Lisbonne et qu’il

avait déclaré, L’idée nouvelle qui gagne actuellement le Portugal m’a fait

traverser vos frontières avec le respect d’un disciple et la profonde joie d’un

croyant, à cette époque encore, Churchill prononça un discours dans lequel

il déclarait que l’Allemagne était aujourd’hui la seule nation européenne à

ne pas craindre la guerre, à cette époque toujours, le parti fasciste Phalange

espagnole fut déclaré illégal et son dirigeant, José Antonio Primo de Rivera,

fut emprisonné, c’est aussi à la même époque qu’on publia le Traité du

désespoir de Kierkegaard et qu’on donna au Tivoli le film Bo zambo, où

l’on voit l’effort émérite accompli par les Blancs pour éradiquer

l’épouvantable esprit guerrier des peuples primitifs, enfin, pendant toute

cette époque, Ricardo Reis ne fit rien d’autre que chercher jour après jour

un appartement. Il commence d’ailleurs à désespérer, feuillette

distraitement les journaux qui parlent de tout sauf de ce qui l’intéresse, de la

mort de Venizelos par exemple, et qu’Ortins de Bettencourt a déclaré qu’un

militaire, portugais de surcroît, ne saurait être internationaliste, ils disent encore qu’il a plu hier, que la vague rouge s’étend en Espagne, que pour

sept escudos et cinquante centavos on peut acheter les Lettres de la

religieuse portugaise, mais tout ça ne lui dit pas où se trouve la maison dont

il a besoin. En dépit des bonnes dispositions de Salvador, l’atmosphère du

Bragança est devenue irrespirable pour lui, d’ailleurs, s’il s’en allait, il ne

perdrait pas Lidia, elle le lui a promis, garantissant de la sorte la satisfaction

des besoins que l’on sait. Il n’a guère songé à Fernando Pessoa, comme si

son image s’était évanouie avec le souvenir qu’il garde de lui ou, mieux

encore, comme si son portrait avait été exposé à la lumière et que les traits

s’en soient effacés, couronne mortuaire aux fleurs en tissu de plus en plus

pâles, il a dit neuf mois, reste à savoir s’il pourra tenir jusque-là. Fernando

Pessoa n’a pas réapparu, caprice ou mauvaise humeur, dépit sentimental ou

alors, simple hypothèse, il doit être difficile à un mort d’échapper aux

obligations de son état, car en fin de compte nous ne savons rien de la vie

de l’au-delà, et Ricardo Reis qui aurait pu le lui demander a négligé de le

faire, nous les vivants, nous sommes égoïstes et nous avons le cœur dur. Les

jours s’écoulent, grisâtres, monotones, on parle à nouveau de tempêtes dans

le Ribatejo, d’inondations mortelles, d’un troupeau emporté par le courant,

de maisons qui s’écroulent et retournent à la boue d’où elles étaient sorties,

il ne reste rien des récoltes, sur l’immense lac qui recouvre les berges des

rivières, on voit affleurer les cimes des saules pleureurs, les lances

échevelées des frênes et des peupliers, les foins arrachés et les tiges de maïs

accrochées aux plus hautes branches, quand le niveau de l’eau baissera, on

pourra dire, L’inondation est montée jusqu’ici, et ça paraîtra impossible.

Ricardo Reis n’est ni victime ni témoin de ces désastres, il lit les journaux,

regarde les photographies, Images de la tragédie, c’est le titre et il a du mal

à croire à la patiente cruauté du ciel qui, ayant tant de moyens de nous

arracher à ce monde, choisit avec délectation le fer, le feu et cette eau

pléthorique. Il est installé sur un sofa du salon, le chauffage est allumé,

l’hôtel confortable, si nous n’avions le don de lire dans les cœurs, nous

ignorerions les douloureuses pensées qui l’occupent, la misère du prochain,

tout proche, à cinquante, quatre-vingts kilomètres, Et moi ici, en train de

méditer sur la cruauté du ciel et l’indifférence des dieux alors que tout cela

est une seule et même chose, tout en écoutant Salvador ordonner à Pimenta

d’aller chercher les journaux espagnols au bureau de tabac, et maintenant le

pas désormais unique de Lidia qui monte au second étage, distrait, j’ai

dépassé les pages d’annonces, ma constante obsession, Maisons à louer, de l’index je suis discrètement la colonne au cas où Salvador aux aguets

viendrait me surprendre, soudain je m’arrête, Maison meublée, rua Santa

Catarina, reprise, aussi précise que les photos de l’inondation, l’image de

l’immeuble surgit devant mes yeux, le deuxième étage, avec les écriteaux

l’après-midi où j’ai rencontré Marcenda, comment cela a-t-il pu s’effacer de

ma mémoire, je vais y aller immédiatement, mais du calme, doucement,

soyons naturel, je viens de finir de lire le Diario de noticias, je le replie

soigneusement, comme je l’ai trouvé, je ne suis pas de ceux qui éparpillent

les feuilles et je me lève, je dis à Salvador, Je vais faire un tour, il ne pleut

pas, quelle explication moins conventionnelle donner si on me la demande,

par le biais de cette réflexion, il découvre que son lien avec l’hôtel ou avec

Salvador est un lien de dépendance, il se revoit élève des jésuites,

enfreignant la discipline et la règle uniquement parce qu’il existe une règle

et une discipline, et aujourd’hui c’est pire, car il n’a même pas le simple

courage de dire, Psst, Salvador, je vais voir une maison, si ça marche,

j’abandonne l’hôtel, j’en ai marre de vous, de Pimenta, et de tout le monde,

sauf de Lidia bien sûr, qui mériterait vraiment une autre existence. Il n’en

dit pas tant, seulement, À tout à l’heure et c’est comme s’il s’excusait, la

lâcheté ne se révèle pas seulement sur les champs de bataille ou devant un

couteau ouvert et pointé sur nos viscères qui tremblent, certains ont le

courage gélatineux, ce n’est pas leur faute, ils sont nés comme ça.

Ricardo Reis atteint le Alto de Santa Catarina en quelques minutes.

Assis sur le même banc, les deux vieux contemplaient le fleuve, ils se

retournèrent en entendant des pas, l’un d’eux dit à l’autre, C’est le type qui

était ici il y a trois semaines, il n’eut pas besoin d’en ajouter davantage,

l’autre opina, Celui de la jeune fille, beaucoup d’hommes et de femmes sont

passés par ici, s’y sont arrêtés, mais les vieux savent de quoi ils parlent,

c’est une erreur de croire qu’on perd la mémoire en vieillissant, qu’on ne

conserve que la mémoire ancienne qui affleure de temps à autre pareille aux

feuillages quand les eaux baissent, il y a une mémoire terrible de la

vieillesse, celle des derniers jours, l’image finale du monde, le dernier

instant de vie, C’était comme ça quand je l’ai quittée, je ne sais si ça va

durer, disent les vieux en arrivant de l’autre côté, ceux-là diront sans doute

la même chose, mais l’image d’aujourd’hui n’est pas la dernière. Sur la

porte de l’appartement à louer, il y avait un écriteau, Pour la visite adressez-

vous au gérant, l’adresse indiquait la Baixa, il avait le temps, Ricardo Reis

courut au Calhariz, prit un taxi, revint accompagné d’un gros homme. Oui, monsieur, je suis le gérant, il avait la clef, ils montèrent, voilà

l’appartement, vaste, spacieux, pour famille nombreuse, mobilier d’acajou

sombre, lit profond, armoire haute, salle à manger complète, crédence,

argentier ou vaisselier, ça dépend de ce qu’on possède, la table à rallonges

et le bureau en palissandre torsadé et guilloché, semblable à un billard avec

le tissu vert qui le recouvre, l’un des angles patiné par l’usage, la cuisine, la

salle de bains rudimentaire mais acceptable, tous les meubles sont nus et

vides, pas la moindre vaisselle, pas un drap ou une serviette, La personne

qui vivait ici était une dame âgée, veuve, elle est partie vivre chez ses

enfants, elle a emporté ses affaires, la maison est louée avec les meubles

seulement. Ricardo Reis s’approcha de la fenêtre, à travers la vitre sans

rideaux, il vit les palmiers de la place, Adamastor, les vieux assis sur le

banc, le fleuve limoneux, un peu plus loin, les bateaux de guerre, proues

tournées vers la terre ne pourront nous apprendre si la marée monte ou

descend, il suffirait pour le savoir de patienter encore un moment, Quel est

le montant du loyer, combien la reprise pour les meubles, en une demi-

heure à peine, après un discret marchandage, ils se mirent d’accord, le

gérant avait compris qu’il avait affaire à une personne sérieuse et de

confiance, Demain, si monsieur veut bien passer à mon bureau pour régler

la location, voilà monsieur le docteur, je vous laisse la clef, vous êtes ici

chez vous. Ricardo Reis remercia, insista pour payer des arrhes dépassant

quelque peu la valeur convenue dans ce genre de transaction, le gérant lui

signa immédiatement un reçu provisoire, s’assit devant le bureau, tira son

stylo à plume au capuchon décoré de motifs, feuilles et feuillages d’or

stylisés, dans le silence de la maison, on n’entendit que le grattement de la

plume sur le papier, la respiration un peu sifflante, asthmatique, de

l’homme, Bon, voilà, ce n’est pas la peine que vous vous dérangiez, je

prendrai un taxi, j’imagine que vous souhaitez rester encore un peu pour

évaluer votre nouvelle demeure, je comprends, les gens aiment beaucoup

leurs maisons, la dame qui vivait ici a beaucoup pleuré le jour où elle est

partie, la pauvre, personne n’arrivait à la consoler, mais la vie a quelquefois

de ces exigences, maladie, veuvage, ce qui doit arriver arrive, et contre ça,

il n’y a rien à faire, alors c’est entendu, je vous attends demain. Seul à

présent, la clef à la main, Ricardo Reis parcourt une nouvelle fois toute la

maison, il ne pense à rien, regarde simplement, puis il va à la fenêtre, la

proue des bateaux est dressée vers le ponant, la marée baisse. Les vieux

sont toujours assis sur le même banc.

OceanofPDF.com

Cette nuit-là, Ricardo Reis annonce à Lidia qu’il a loué une maison. Elle

verse quelques larmes, chagrinée à la pensée de ne plus l’avoir à tout instant

sous les yeux, c’est de l’exagération, de l’exaltation, car elle ne le voit pas

si souvent, la nuit les lumières sont toujours éteintes à cause des espions, le

reste du temps, aux heures matinales ou vespérales, il leur faut se cacher ou

feindre un respect excessif en présence de témoins, faire un peu de mise en

scène pour les malveillants qui attendent l’occasion de prendre leur

revanche. Il la réconforte, Ne t’inquiète pas, nous nous verrons tes jours de

congé, et beaucoup plus tranquillement, si tu veux, il connaît déjà la

réponse, Bien sûr que je veux et comment, je vous l’ai déjà dit et quand

déménagez-vous. Dès que la maison sera prête, le mobilier y est déjà mais

tout le reste manque, linge, vaisselle, je n’ai pas besoin de grand-chose, le

minimum pour commencer, des serviettes, des draps, des couvertures, le

reste viendra petit à petit. Si la maison est restée fermée, elle a besoin de

nettoyage, j’irai. Quelle idée, je prendrai quelqu’un du quartier. Je ne veux

pas, je suis là, moi, pas la peine d’appeler quelqu’un d’autre. Tu es une

brave fille. Je suis comme je suis, et cette phrase est de celles qui

n’admettent pas de réplique, chacun de nous devrait savoir parfaitement qui

il est, les conseils dans ce sens ne nous ont pas manqué depuis les Grecs et

les Latins, connais-toi toi-même, admirons cette Lidia qui semble ignorer le

doute.

Le lendemain, Ricardo Reis court les boutiques, achète deux parures de

lit, des serviettes de toilette, des draps de bain, il n’a heureusement pas à

s’occuper de l’eau, du gaz et de l’électricité qui n’ont pas été coupés, Si

vous ne voulez pas d’un nouveau contrat, on laisse tout au nom du locataire

précédent, lui avait dit le gérant, et il avait acquiescé. Il achète également

des ustensiles de cuisine, un récipient pour chauffer le lait, une cafetière, du

thé, du sucre, tout ce dont il a besoin pour le petit déjeuner, car il déjeunera

et dînera dehors. Ces tâches l’amusent, lui rappellent son installation à Rio de Janeiro lorsque, sans l’aide de personne, il a dû procéder à semblable