L'année de la mort de Ricardo Reis
Chapitre 34
idée, mon petit, il ne pouvait y avoir de conversation d’égal à égale,
d’ailleurs ne dit-on pas que le monde étant ce qu’il est, c’est la chose la plus
difficile à obtenir.
Les nations sont en guerre pour défendre des intérêts qui ne sont pas
ceux de Pierre ni de Hans ni de Jack ni de Manolo ni de Giuseppe, rien que
des prénoms d’hommes pour simplifier, mais ceux-là et beaucoup d’autres
prennent ingénument ces intérêts-là pour les leurs, c’est pourquoi ils
devront payer le prix fort quand viendra l’heure du règlement de comptes,
on sait bien qu’en règle générale, il y en a toujours qui tirent les marrons du
feu pour les autres, et les gens se battent pour ce qu’ils croient être leurs
sentiments personnels ou la simple manifestation de l’éveil de leurs sens,
comme c’est présentement le cas de Lidia, notre fameuse femme de
chambre, et de Ricardo Reis, médecin aux yeux de tous, s’il se décide à
exercer à nouveau, poète pour quelques-uns s’il finit par donner à lire un
jour ce qu’il compose si laborieusement, et on lutte encore pour bien
d’autres choses, toujours les mêmes dans le fond, pouvoir, prestige, haine,
amour, envie, jalousie, simple dépit, terrains de chasse circonscrits et
profanés, compétition ou concurrence, simple histoire de conto-do-
vigario(34), comme celle qui vient de se dérouler dans la Mouraria. La
nouvelle a échappé à Ricardo Reis, mais Salvador, joyeux et excité, est en
train de la lui lire, les coudes sur le comptoir, à demi allongé sur le journal
soigneusement déplié, Un authentique carnage, monsieur le docteur, ce sont
de vrais démons, la vie pour ces gens-là n’a aucune valeur, ils se
poignardent sans pitié à la moindre peccadille, même la police en a peur,
elle débarque quand tout est fini, pour ramasser les morceaux, écoutez un
peu, Un certain José Reis, surnommé José Rola, aurait tiré cinq coups de
feu dans la tête d’Antonio Mesquita, plus connu sous le nom de Mouraria, il
l’a tué évidemment, non, ce n’était pas une affaire de jupons, le journal
parle de conto-do-vigario, l’un des deux a berné l’autre, ce sont des choses
qui arrivent. Cinq coups de feu, a répété Ricardo Reis, pour avoir l’air de
s’intéresser à l’histoire, et il est resté songeur, son imagination travaillait,
l’arme déchargée à cinq reprises sur la cible, la tête, droite encore à la
première balle, puis le corps au sol qui se vide de son sang, enfin les quatre
autres balles, superflues et pourtant nécessaires, la deuxième, la troisième,
la quatrième, la cinquième, presque un chargeur entier de vidé, la haine qui
croît à chaque coup de feu, la tête qui tressaute à chaque tir sur les pavés de la rue, l’effroi alentour, puis le vacarme, les femmes aux fenêtres qui se
mettent à hurler, personne n’a sans doute osé s’emparer du bras de José
Rola, qui aurait pu faire preuve d’un tel courage, les balles dans le chargeur
sont probablement épuisées, le doigt se fige soudain sur la gâchette, la haine
retombe, l’assassin vient de s’enfuir, mais il n’ira pas loin, où peut-on se
cacher quand on vit dans la Mouraria, ici tout est permis, mais tout se paie.
C’est demain l’enterrement, a dit Salvador, si ce n’était le travail, j’y serais
bien allé. Vous aimez les enterrements, a demandé Ricardo Reis. Ce n’est
pas vraiment ça, mais des enterrements avec des gens de cette espèce, ça
vaut la peine d’être vu, et quand par-dessus le marché il y a eu un crime,
Ramon habite dans la rua dos Cavaleiros, et il a entendu raconter de drôles
d’histoires. Les histoires de Ramon, Ricardo Reis les a apprises au dîner,
On dit que tout le quartier y sera, monsieur le docteur, il paraît même que
les amis de José Rola ont décidé de faire sauter le cercueil, s’ils font ça, ce
sera le conflit généralisé, doux Jésus. Mais si Mouraria est mort et bien
mort, que veulent-ils de plus, il n’est pas homme à revenir de l’autre monde
pour achever ce qu’il a commencé ici. Avec des individus de cet acabit, on
ne sait jamais, les haines de l’âme ne s’apaisent pas avec la mort. J’ai bien
envie d’aller assister à cet enterrement. Allez-y, mais tenez-vous à l’écart,
ne vous approchez pas, et s’il y a du grabuge, rentrez dans un immeuble, et
fermez la porte, laissez-les s’entre-tuer.
Les choses ne sont pas allées jusque-là. La menace n’avait sans doute
été qu’une vantardise de malfrat, ou alors il avait suffi de la présence de
deux policiers armés, protection toute symbolique, qui n’aurait servi à rien
si les fauteurs de troubles s’étaient obstinés à exécuter leur sanglant dessein,
quoi qu’il en soit, la présence de l’autorité en impose toujours. Ricardo Reis
a fait discrètement son apparition bien avant l’heure du rendez-vous prévu
pour la sortie du convoi funèbre, et il se tient à l’écart comme on le lui a
recommandé, car il ne désire pas tomber au milieu d’une mêlée
tumultueuse, la foule l’impressionne, devant le portail de la morgue, des
centaines de personnes encombrent la rue, on se croirait aux bonnes œuvres
du Seculo, n’étaient toutes ces femmes vêtues de jupes, de chemisiers et de
châles d’un rouge criard, et ces hommes arborant des costumes de même
couleur, curieux deuil s’il s’agit là des amis du mort, et si ce sont ses
ennemis, la provocation est flagrante, on dirait une scène de carnaval, voilà
la charrette qui sort en brinquebalant en direction du cimetière, deux mules
harnachées et empanachées la tirent, les deux policiers avancent chacun d’un côté du cercueil comme s’ils étaient, ironie du sort, la garde d’honneur