L'année de la mort de Ricardo Reis

José Saramago · Chapitre 42 sur 51

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L'année de la mort de Ricardo Reis

Chapitre 59

enfant, et où le cher époux, juge à la cour d’appel, a agonisé avant de

mourir, sur ce matelas, Ricardo Reis a étendu les draps qui sentent encore la

toile, deux couvertures de laine, un dessus-de-lit de couleur claire, il enfile

dans leurs taies l’oreiller et le traversin, faisant de son mieux, avec une

maladresse toute masculine, Lidia viendra un de ces jours, demain peut-

être, et de ses mains magiques, ses mains de femme, elle réparera ce

désordre, cette tristesse résignée des choses mal arrangées. Ricardo Reis

emporte les paquets dans la cuisine, suspend les serviettes dans la salle de

bains glacée, range ses affaires de toilette dans une petite armoire blanche

qui sent le moisi, cet homme, nous le savons, est soucieux de son

apparence, simple sentiment de dignité, enfin, il ne lui reste plus qu’à placer

les livres et les papiers sur l’étagère du bureau rudenté et noir et dans le

secrétaire noir et rudenté, maintenant, il est chez lui, il sait où sont ses

points d’appui, la rose des vents, nord, sud, est, ouest, peut-être qu’un jour

une tempête magnétique se mettra à souffler par ici, affolant cette boussole.

Sept heures et demie, la pluie n’a pas cessé. Ricardo Reis s’assied sur le

bord du lit haut perché, regarde la chambre triste, la fenêtre sans rideaux, il

se souvient que les voisins d’en face sont peut-être en train de l’épier,

curieux, chuchotant, on voit tout ce qui se passe, et les mauvaises langues

d’aller bon train, spéculant déjà sur des jouissances futures autrement plus

stimulantes que le spectacle de cet homme seul, assis au bord d’un lit

ancien, le visage dans un nuage, Ricardo Reis se lève, va fermer les volets

intérieurs. La chambre ressemble maintenant à une cellule, quatre murs

aveugles, la porte, si elle s’ouvrait, donnerait sur une autre porte ou sur une

cave obscure et profonde, nous l’avons déjà dit, inutile de nous répéter.

Bientôt, à l’hôtel Bragança, maître Afonso fera retentir les trois coups de

Vatel sur le gong dérisoire, les clients portugais et espagnols, nos frères, los

hermanos suyos(59) vont descendre, Salvador sourira à chacun, monsieur

Fonseca, monsieur le docteur Pascoal, mesdames, Don Camilo, Don

Lorenzo, et le nouveau client du deux cent un, le duc d’Albe probablement

ou de Medinaceli, qui traîne Colada, son épée, et dépose un ducat dans la

main tendue de Lidia qui, en domestique modèle, fait une révérence,

subissant, le sourire aux lèvres, un pincement dans le gras du bras. Ramon

va apporter le bouillon de poule, Aujourd’hui, c’est une spécialité, et il ne

ment pas, des profondeurs de la soupière monte un fumet odorant, des

assiettes creuses s’élève une vapeur capiteuse, pas étonnant que l’estomac de Ricardo Reis proteste, il est l’heure de dîner. Mais il pleut. Les volets

fermés, on entend les crépitements de la pluie qui tombe des avant-toits, les

dégorgements des gouttières sur le trottoir, qui donc serait assez téméraire

pour sortir par un temps pareil, à moins qu’il n’y soit forcé, pour sauver son

père de la potence, par exemple, simple hypothèse et qui ne concerne que

ceux dont le père est encore en vie. La salle à manger de l’hôtel Bragança,

c’est le paradis perdu, et s’il aimerait bien y retourner, Ricardo Reis ne

voudrait, en aucun cas, y rester. Pour tromper sa faim, il se met en quête des

paquets de biscuits, des fruits confits, il n’a pour toute boisson que l’eau du

robinet, au goût saumâtre, Adam et Ève ont dû se sentir pareillement

démunis, la première nuit, après avoir été chassés de l’Éden, et il pleuvait

comme il pleut aujourd’hui, c’était la volonté de Dieu, ils se tenaient tous

deux serrés dans l’encoignure de la porte quand Ève a demandé à Adam,

Veux-tu un biscuit, et comme elle n’en avait qu’un, elle l’a partagé en deux,

lui a tendu le plus gros morceau, et l’habitude s’est perpétuée. Adam mâche

lentement, regardant Ève qui grignote son petit morceau, en inclinant la tête

comme un oiseau curieux. De l’autre côté de cette porte à jamais fermée,

elle lui avait donné la pomme, offerte sans malice ni conseil ophidien, elle

était nue, et c’est à cet instant, dit-on, en mordant la pomme, qu’Adam s’en

est rendu compte, elle n’avait pas encore eu le temps de s’habiller, et

ressemblait aux lys des champs qui ne filent ni ne tissent. Sur le seuil de la

porte, un biscuit pour tout souper, ils ont passé tous deux une bonne nuit, de

l’autre côté, Dieu les écoutait, triste, exclu d’un festin auquel il n’avait pas

été convié et qu’il n’avait pas prévu, plus tard, on en ferait un proverbe, Là

où un homme et une femme se trouvent réunis, Dieu est présent, et cette

parole nouvelle nous révèle qu’en fin de compte le paradis n’est pas là où

on nous l’avait dit, mais ici-bas, où Dieu vient, chaque fois qu’il en ressent

l’envie. Pas dans cette maison, en tout cas. Ricardo Reis est seul, la poire

confite, trop sucrée, l’a écœuré, la poire, pas la pomme, les tentations ne

sont plus ce qu’elles étaient. Il se rend à la salle de bains pour laver ses

mains poisseuses, sa bouche, ses dents, il ne supporte pas cette dolceza, mot

qui n’est ni portugais ni espagnol, mais un dérivé de l’italien, le seul qui à

cet instant lui convienne. La solitude, comme la nuit, lui pèse, le voilà pris

dans cette nuit comme dans de la glu, animal sous-marin aux gestes lourds,

tortue sans défense, sans carapace, dans un long et étroit couloir, sous la

lumière froide qui tombe du plafond. Il va s’asseoir à son bureau, fouille

dans les papiers où sont réunis ses poèmes, ses odes comme il les a nommées, et le nom leur est resté, il en fallait bien un, il lit au hasard, se